Qu'as tu ressenti une fois le succès retombé et la polémique essoufflée après ton premier album ?
Orelsan: Une fois la tournée finie j'ai eu du temps pour me poser des questions, au début j'avais du mal à repartir. Dans mon premier album, je disais qu'il n'y en aurait pas de deuxième, j'avais l'impression d'avoir déjà fait le tour. J'étais assez vidé, je ne voulais pas faire la même chose, j'avais du mal à trouver l'angle d'attaque du deuxième. Ça a mis un peu de temps, il y a même un moment où j'écoutais plus trop de rap, j'écoutais plus de la pop..
 
Oui ça s'entend sur l'album…
Orelsan: Ouais et du coup j'ai mis un peu de temps à me mettre sur les rails, j'étais un peu perdu.
 
Quand est-ce que tu as eu le déclic ?
Orelsan: Le déclic s'est fait avec le morceau Le Chant des Sirènes, dessus j'ai raconté ce qu'il m'est arrivé pendant un an et demi,  je me suis dit qu'après ce morceau qui parle exclusivement de moi je pouvais balancer le truc et passer à autre chose. Au final je me suis inspiré de trucs de tous les jours, j'ai lu, j'ai maté des films, j'ai écouté beaucoup de musique.
 

Tu démontres une fois de plus avec cet album un sens aigu de l'observation, tu étais déjà comme ça étant petit ?
Orelsan: Merci. C'est quelque chose qui se travaille je pense, depuis quelques temps déjà je prends des notes, et quand je discute avec des gens j'essaie d'orienter les conversations, quand je lis un livre je note des idées. Je sais pas si j'étais comme ça avant d'écrire à vrai dire, mais plus ça va plus ça se développe je pense.
 
L'écriture nécessite-t-elle une vraie discipline ?
Orelsan: Oui sinon c'est vraiment galère, le tout étant de d'abord trouver un angle. Généralement j'écris 5-6 textes en même temps, j'ouvre des dossiers sur mon ordi, je les remplis d'infos et d'idées et en suite il faut que je me force pour écrire, pour trouver les bonnes rimes, il faut ensuite trouver le rythme pour que ça soit le plus musical possible. Ensuite faut faire attention que toutes les syllabes s'emboîtent bien, si j'ai un morceau rapide par exemple, il ne faut que des consonnes qui suivent les voyelles. Tu vois c'est plutôt galère comme exercice, mais je suis un mec plutôt carré.
 
Cette année on fête les 20 ans de Use Your Ilusions, j'ai entendu dire que tu es fan de Guns N'Roses, c'est vrai ?
Orelsan: À mort, là ça m'est quand même un peu passé mais en 6 ème/5ème j'écoutais que ça. Ma chambre était entièrement tapissée de posters de Slash, j'avais aussi la couette Guns N'Roses et je matais le live à Tokyo en boucle.

L'idée d'avoir un groupe de rock dans ton garage comme pas mal d'ados ne t'a jamais tenté ?
Orelsan: Mais j'en ai eu un ! Au départ j'écoutais Nirvana, AC/DC, Iron Maiden et les Guns bien sûr mais après je me suis mis a faire du basket, et là-bas je me suis fait des potes qui n'écoutaient que du hip-hop, donc je me suis mis a faire pareil et ça m'a plu. Je me suis mis à rapper tranquillement tout comme j'aurais pu prendre une guitare tu vois. Je faisais des impros et tout mais je me reconnaissais pas trop dans le rap, j'y arrivais pas quoi. Donc je me suis mis a écouter du néo-métal, de la fusion genre Limp Bizkit, Korn, Deftones. J'avais trouvé ce que je voulais faire avec ce genre musical, rapper sur des instruments, donc j'ai monté un groupe, ça a duré six mois, et au final je me suis rendu compte que c'était vraiment le rap que j'aimais. J'ai mis du temps à l'assumer mais j'aimais le fait de pouvoir être seul et le rap est un bon exercice pour ça.

Tu es un control freak ?
Orelsan: Non je trouve juste que c'est plus simple, je l'ai vite pris comme un truc d'épanouissement personnel. Après j'ai un groupe de rap à côté qui s'appelle Casseurs Flowters où on se marre trop et où on aborde plus un côté fun du rap, je vois ce groupe comme du rap de distraction. Ma façon d'écrire à moi n'est pas fun, ça n'est pas spontané, je galère grave, je me remets en question, je ne m'amuse pas beaucoup quand j'écris.
 
Sur cet album, tu parles encore beaucoup de filles, le succès a beaucoup changé les choses dans ce domaine là ?
Orelsan: Moi je trouve que j'en parle pas assez ! Oui forcément ça a changé les choses, au début ça fait bizarre parce que c'est plus facile, les filles viennent directement vers toi. Tu te vends mieux , t'as plein de trucs a raconter, elles t'ont vu dans des clips où t'es à ton avantage. Dans une soirée, si je suis entouré de types qui sont dans le même genre que moi, je pars avec un avantage. C'est marrant un petit moment mais j'en suis revenu quoi, quand j'étais frustré, je voulais multiplier les conquêtes, mais en fait je me suis rendu compte que ça m'intéresse pas plus que ca. Enfin, j'aime bien en profiter de temps en temps mais je suis pas aussi playboy que j'aurais bien voulu le croire. Par rapport à d'autres rappeurs je parle plus de filles oui, mais comparé à la musique en général je suis très loin d'avoir atteint la moyenne. Toutes les chansons parlent tout le temps d'amour, la musique c'est l'amour ! Je crois que la première chanson des Beatles qui parle pas de meuf a dû arriver sur leur quatrième album. Même Guns N'Roses s'y sont mis, November Rain c'est trop une chanson d'amour ! Tu regardes Balavoine, Michel Berger, c'est que de l'amour !
 
Tu voudrais te diriger vers une carrière d'auteur pour d'autres personnes ?
Orelsan: Oui carrément, ça m'intéresse à fond. J'ai écrit deux chansons pour Luce de La Nouvelle Star, et là j'ai reçu d'autres propositions. J'ai pas encore les automatismes mais ça va venir. C'est un bon exercice d'écrire pour une fille, il y a une autre interprétation, et puis surtout je n'utilise pas les mêmes mots.
 
Quand t'étais petit t'étais déjà intéressé par les mots, la littérature ?
Orelsan: Quand j'étais petit je lisais beaucoup, après j'ai arrêté direct à l'adolescence. Entre 12 et 24 ans j'ai pas lu un livre. J'aimais bien la musique, j'apprenais des textes par coeur, comme des poèmes. C'était des textes de NTM, ou Public Enemy, mais c'était plus l'attitude que les mots qui me plaisaient.

T'as bossé avec Skread qui a bossé avec Booba, est-ce qu'il a été une influence pour toi ?
Orelsan: Oui carrément, c'est un de mes rappers préférés, le groupe Lunatic est l'un des meilleurs groupes du rap français et Temps Mort est l'un des meilleurs albums de rap français de l'histoire selon moi. Il est dans mon top 3.

Un featuring avec lui te tenterait ?
Orelsan: Souvent on me parle de featuring avec des gens en général mais j'ai pas envie de me mélanger avec des trucs que j'aime bien. Je kiffe Jay Z et Kanye West mais j'irais jamais demander un featuring avec eux, après si l'un d'eux me le propose je ne dirais pas non. Je fais facilement la dichotomie entre ce que j'aime et ce que je veux faire, pour moi c'est pas du tout lié. Je préfère faire un truc inattendu. J'ai fait un featuring par exemple avec Ron Tahl qui est maintenant le guitariste des Guns. Mais je suis pas dans le featuring pour le featuring. Par exemple j'adore Akhenaton mais je n'en ferai pas avec lui parce que je pense qu'il a pas besoin de moi ! Je préfère qu'il sorte un morceau qui déchire et que je l'écoute tranquille chez moi. Si je participe à un truc, je l'écoute pas trop donc vaut mieux que mes idoles fassent leur truc sans moi (rires).

En fait c'est Benny B qui t'as donné envie de faire du rap avoue…
Orelsan: Mais carrément ! Ça a dû être le premier groupe de « rap » que j'ai écouté. J'aimais comment ils dansaient, j'aimais leurs salopettes Bart Simpson, je les trouvais trop cools ! Je devais avoir 8 ans je crois, j'ai kiffé direct.
 
Tu as beaucoup changé physiquement depuis ton premier album et tu as déménagé à Paris, pourquoi? As-tu par ailleurs participé à l'émission Nouveau Look pour une Nouvelle Vie?
Orelsan: Je suis arrivé à Paris il y a 5 mois, j'ai tout écrit à Caen, là où j'ai le plus d'inspiration, et je suis ensuite venu à Paris pour enregistrer l'album. Ça marque la fin d'une époque, je sais que je suis pas prêt de retourner à Caen, du point de vue de mon travail ce n'est plus possible mais je pense que c'est pareil pour tout, si t'es journaliste et que t'as pas envie de bosser pour France 3 Normandie tu te casses quoi ! Et tu sais quoi, moi j'ai pas eu l'impression d'avoir tant changé que ça. Ça s'est fait sur deux ans, ok mes cheveux ont poussé mais les fringues que je porte sont les mêmes, je les porte juste moins larges. Certains artistes changent de look à chaque clip! Quand on a décidé faire le clip de Raelsan, le réalisateur m'a demandé de perdre un peu de joues parce qu'il voulait me faire porter un masque et avec un visage un peu bouffi ça n'aurait pas été crédible. Du coup il m'a donné un programme à suivre,  s'il ne m'avait pas poussé je l'aurais pas fait seul. Je suis super content, j'ai perdu du poids, j'ai un meilleur rythme de vie, avant je mangeais beaucoup de fast-food et je buvais vraiment beaucoup, un peu à l'anglaise. Quand t'arrives à un certain âge, il faut faire des choix, soit tu joues au Bad Boy qui s'en fout et t'assumes, soit tu te prends en main. Moi j'avais pas envie de finir comme Amy Winehouse. C'est un peu pour ça que l'album s'appelle Le Chant des Sirènes, parce que j'évoque beaucoup de tentations.
 
Sur Plus Rien ne m'étonne, tu te plains beaucoup, tu serais pas un peu réac' en vrai ? Ton autre morceau La Morale fait également écho à ça...
Orelsan: Je vois ce que tu veux dire mais faut prendre l'album dans son ensemble. Ça peut pas être vraiment réac' parce que je m'inclus dedans.

Oui mais justement, tu te plains beaucoup mais tu enchaines avec un morceau qui dit que tu t'en rends compte, donc tu t'auto-dédouanes, c'est malin...
Orelsan: Oui je vois ce que tu veux dire mais faut pas prendre les chansons comme mes opinions réelles, même en politique j'ai pas d'opinion, j'ai pas de parti pris. C'est plus comme une réflexion sur le moment, je ne fais pas partie des gens qui pensent que c'était mieux avant, et puis chacun fait ce qu'il veut après tout. Une chanson comme Suicide Social peut être vue comme une chanson d'extrême-gauche ou d'extrême-droite parce que j'y enchaîne les clichés, mais faut pas le prendre pour un manifeste politique. C'est le fruit de ma réflexion sur le moment, ça ne veut pas dire que le lendemain je ne penserai pas l'inverse.



Est-ce que t'as peur qu'avec Suicide Social on te tape encore dessus dans les medias ?
Orelsan: Ah mais les medias m'attendent au tournant, aujourd'hui on m'a demandé si j'accepterais de poser en couv' de Têtu, on me demande ce que je pense de Sexion d'assaut, de Dieudonné, etc.. Tu vois les gens me cherchent, ils cherchent la merde, la déclaration qui fout la merde.
La polémique c'est un grand bluff, quoique je dise, ça peut se retourner contre moi. Je ne vois pas sur quoi on peut me réattaquer mais c'est saoulant quoi, j'aimerais bien que les gens passent à autre chose.

En même temps tu peux bénéficier d'un bon buzz a nouveau…
Orelsan: Je n'en ai pas bénéficié plus que ça, le négatif l'a emporté, ça m'a fait de la super mauvaise pub, la moitié de ma tournée a été annulée, j'étais dégoûté, j'ai fait que 40 dates sur 80. Et puis le fait de parler que de ça, de me justifier, ça m'a saoulé. C'est un bluff que les medias ont créé tous seuls, j'espère que les gens se sont bien rendus compte que je suis pas homophobe, je suis pas misogyne etc.. Mais j'ai pas non plus envie d'être lisse, d'éviter les sujets qui fâchent. Mais quand on me pose des questions connes je peux pas éviter d'être con quoi ! J'espère qu'il n'y aura pas une nouvelle polémique et que surtout les politiques ne s'en mêleront pas parce que ça c'est vraiment chiant ! Après le scandale du premier album j'ai rencontré des associations qui s'occupaient d'à peu près tout et n'importe quoi. Je pense qu'on aurait même pu me faire rencontrer des associations de défense des animaux. Au final il n'y avait pas de dialogue, c'était du temps perdu.

Tu as fait un duo avec Toxic Avenger, tu as toujours écouté de l'électro?
Orelsan: Pour moi le rap et l'électro ont toujours été super liés. Africa Bambata, c'est plus proche de l'électro que du rap je trouve. Des featuring de rappeurs avec des gars de l'électro il y en a eu mille, Kool Keith avec Prodigy, Dizzee Rascal et les Chemical Brothers, Roni Size et Method Man. Sur l'album de Kanye West et Jay Z il y a un sample de Cassius. Alors quand Toxic Avenger m'a envoyé l'instru, j'ai posé hyper naturellement dessus. Et j'avais pas fait de trucs depuis un moment donc les gens se sont demandé si j'allais faire du « rap électro », qui est pour moi une appellation débile tu vois. Je connais pas grand chose de électro mais j'ai toujours eu un album d'Armand Van Helden, de Fatboy Slim, de Daft Punk bien sûr. Les instrus de DJ Mehdi pour le 113 c'est du rap électro pour moi (l'interview a été réalisée avant le décès de Mehdi ndlr).

Ton morceau 1990 vient se greffer à tout un revival des années 90…
Orelsan: Ouais carrément, alors que c'était pas planifié. Je l'avais commencé il y a un moment, après j'ai découvert le groupe 1995 et je me suis dit qu'il fallait absolument qu'on fasse un truc avec eux dessus. Mais ce revival est un truc qui est dans l'air, tout ça est une affaire de cycle. Comme les Baby Rockers ont pu revenir au son des Clash ou des Ramones. C'est ensuite devenu un truc mainstream, tu trouvais des T-shirts de ces groupes chez H&M ! Il y avait même des T-shirts des Guns là-bas, moi j'en ai acheté parce que je suis fan mais tu crois que les adolescentes de 15 ans elles savent qui c'est ?
 
 
Sarah Dahan // Photos : Wahib Chehata, Davi Tomaszewski.