Question tourisme: on connaît peu Göteborg ici, et pourtant quand on y regarde de près on s'aperçoit que 78% des groupes suédois cools y ont leurs quartiers (Tough Alliance, Jens Lekman, Jose Gonzalez, etc. - ndlr). Tu peux nous expliquer ce qu'on y trouve, là-bas, à part du bon poisson ?
Little Dragon (Erik Bodin) : C'est vrai que le poisson est excellent. Enfin. Yukimi a grandi un peu partout, Fred, lui, vient de la banlieue je crois, et moi je suis né à Göteborg. Donc ma relation avec la ville est faite d'amour et de haine mélangés. Sinon, pourquoi on y a tous déménagé ? Disons que c'est une atmosphère bizarre, celle d'une ville portuaire, très industrielle, mais aussi ouverte à tout un tas d'influences culturelles, notamment britanniques. C'est gris, il pleut tout le temps, et quand il ne pleut pas,  c'est l'hiver, ce qui rend tout ça encore plus fondamentalement chiant. Mais avec un tel climat, soit tu t'éclates et tu sors, coûte que coûte, soit tu restes enfermé à faire de la musique. Tes choix sont réduits à du binaire, ce qui est très bon pour un musicien. C'est peut-être pour ça qu'il est en train de se passer des choses là-bas. La ville a un très bon studio (le Swedish Grammophone Studio), même si nous ne le fréquentons pas. Il y a des héros locaux, comme Håkan Hellström. Et puis il y a la scène heavy-metal, à laquelle je ne connais rien, mais qui apparemment a pris des proportions énormes.



C'est pas ton truc le heavy-metal ?
Little Dragon : Non. Peut-être que j'ai aimé ça quand j'avais six ans, que j'étais en maternelle et que tous les profs portaient des pantalons en Spandex. Aujourd'hui je ne déteste pas, mais je ne m'y intéresse pas non plus.

C'est qui Håkan Hellström ?
Little Dragon : Quelque part, le père de la scène de Göteborg. Il était batteur d'un groupe (Broder Daniel, ndlr) avant de chanter. Tiens, l'autre jour j'étais dans un supermarché français, et j'ai entendu un chanteur masculin dont la voix était à la limite du beuglement, ou qui chantait comme un gamin sans cours de chant tu vois. Mais avec beaucoup d'émotion. C'est ça Håkan Hellström.

Une source suédoise que je ne nommerai pas m'a décrit les habitants de Göteborg comme "mongoglad" (à ce que j'ai compris, un croisement entre béat et benêt). Tu t'y reconnais ?
Little Dragon : Ah ouais, débile dans sa bonne humeur, en quelque sorte. Ta pote est sûrement de Stockholm, il y a toujours eu cette rivalité. Göteborg est une petite ville, avec un léger esprit de village, et si je devais vraiment le dire, quitte à passer pour un con, peut-être que nous autres sommes plus terre-à-terre. On n'a pas de palais ou de reine ou d'autres trucs ridicules dans le genre. Mais il n'y a pas plus d'imbéciles heureux à Göteborg qu'à Stockholm.

On sent un peu de Prince dans la musique de Little Dragon. Tu étais à son concert au festival Way Out West en août ?
Little Dragon : On y a joué, à Way Out West, pour la première fois d'ailleurs - on commençait à se demander pourquoi on n'y avait jamais été invité. Mais non, je n'ai pas vu le concert. On m'a dit que c'était un peu long, que ça a commencé comme un soundcheck ou une jam-session assez naze, mais qu'il a terminé avec son hit-parade. De toute façon je l'avais déjà vu, quand j'avais six ans.

Tu étais déjà un enfant éveillé, à six ans ?
Little Dragon : Oui, c'était la meilleure période de ma vie. Mes parents m'ont amené à ce concert parce que ma soeur était grande fan, et donc je me suis retrouvé devant Prince à six ans. Depuis, j'adore - nous adorons.

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Tous, dans Little Dragon, vous semblez avoir beaucoup collaboré, à droite et à gauche. Yukimi avec le groupe lounge Koop, toi avec Jose Gonzalez… C'est un truc de Göteborg, ou c'est vous en tant qu'individus qui souhaitez garder vos horizons ouverts ?
Little Dragon : En fait, c'est bizarre ce que tu me dis parce qu'en tant que groupe on n'a absolument pas envie de collaborer avec qui que ce soit. On est content de collaborer entre nous, c'est bien plus excitant que n'importe quelle autre aventure, et c'est l'un des gros avantages d'être un groupe d'amis de très longue date. Tout est beaucoup plus décontracté, beaucoup plus facile quand c'est entre nous. Ca devient même addictif, au fur et à mesure qu'on prend la mesure des vrais amis, ceux qui restent. Après, c'est vrai que certains artistes sont venus nous voir pour que nous fassions des choses ensemble. On a dit OK, même si on a toujours été un peu réservés, toujours eu peur que ça ne donne des trucs foireux. En tout cas, ce n'est pas du tout une vibe à Göteborg, où il fait bien trop froid pour sortir de son studio et rencontrer d'autres musiciens.

Quand même, Little Dragon sur le dernier album de Gorillaz, c'est pas de la collab du dimanche soir, ça.
Little Dragon : Malheureusement, j'étais le seul à ne pas y être. Je devais reconduire un van loué plein de matos. Super. Mais on m'a dit que c'était bien, très bien même. Au début ce ne devait être que Yukimi, mais elle a insisté pour que ce soit une aventure de groupe, parce qu'elle en a marre des petits featurings, Yukimi Nagano chez Koop, Yukimi chez ci, chez ça… A vrai dire on ne connaissait pas vraiment Gorillaz, ils ne sont pas très célèbres en Suède; quand on a tourné avec eux, on n'y est pas passé par exemple. Bref, de ce que j'ai entendu, c'était très chouette d'être dans un studio avec des montagnes de matériel et des tables de ping-pong. Quelque part, je pense que ça a été un énorme encouragement personnel plus qu'un bond dans notre reconnaissance internationale. On s'est dit : si on est là, c'est qu'on fait des choses bien, et qu'on doit continuer à faire exactement ce que l'on fait.

Comment on continue à “faire ce que l'on fait” quand ce que l'on fait semble composé d'éléments musicaux hyper disparates ? A la limite de la dispersion ?
Little Dragon :C'est beaucoup plus facile que ça en a l'air. On est devenus amis parce qu'aucun d'entre nous ne voulait être absorbé par un style ou un genre. On vient d'un parcours d'étudiants en musique, et à l'époque c'était le jazz ou rien, mais nous ressentions déjà que le jazz était plus une manière de voir et d'assembler les choses qu'un genre à proprement parler. On était tous d'accord. Alors on s'est isolé, on a fait cette musique bizarre, mais qui nous semble tout à fait naturelle - parce qu'on en arrive à communiquer sans parler, tu sais, par télépathie, maintenant.



La première fois que j'ai écouté votre album le plus récent, Ritual Unions, c'était vers 3h16 un Samedi matin pendant un jeu à la croisée des Sept Familles et du Strip-Poker. La musique nous a paru stressante, et mon amie a fait remarquer qu'elle évoquait le porno autant que le film d'horreur.
Little Dragon : Ca c'est votre problème, avec des jeux bizarres. Mais c'est vrai qu'il y a un élément un peu sombre, inquiétant, dans notre musique. Personnellement, je suis la personne la moins sombre du monde, à ce moment dans ma vie.

Félicitations.
Little Dragon : Merci. Donc oui, c'est très important, pour notre musique : créer des frictions entre différents univers. Bien sûr on aime faire la fête. Mais parfois, bam, tu te retrouves de l'autre côté de l'arc-en-ciel.

Euh… d'accord. En parlant de frictions, ce que j'adore sur l'album c'est le contraste entre la sensualité de la voix de Yukimi, très chaude, et des sonorités qui se rapprochent plus des bruits que font certains appareils électroménagers quand ils se sentent des pulsions meurtrières.
Little Dragon : C'est exactement la relation que nous entretenons avec nos machines. Nous les jouons, nous les programmons, mais sur scène comme en studio elles ont leur propre vie.

La mécanique dans le sexe, ça vous branche ?
Little Dragon : Perso, pas du tout, et les autres je ne crois pas non plus. Nous aimons des trucs bizarres, mais pour l'instant pas d'objets mécaniques.  

Si la musique de Little Dragon était une machine, elle ferait quoi ?
Little Dragon : J'ai conduit un monte-charge pendant un moment, et j'ai découvert cette machine extraordinaire : c'est un énorme cube, dans lequel tu insères des tonnes de petites billes en plastique, et hop, en ressort ce que tu veux. C'est magique. Apparemment, c'est comme ça que fonctionne toute l'industrie du plastique. Donc notre musique serait ce genre de machine, sous LSD.

Vous détestez les guitares ?
Little Dragon : Non, pas vraiment. On le dit pour rire, mais je n'ai jamais porté de t-shirt qui dit "I Hate Guitars." On est plus dans l'esprit de John Hammond, qui était le plus fort à recréer des guitares avec un Moog, et qui mettait apparemment des notules sur ses albums certifiant qu'aucune guitare n'avait été employée. En fait, on s'est juste créés sans guitare. On a des amis très doués, mais il n'y a jamais eu de place pour eux dans notre musique. Et on est vraiment nuls à la guitare, nous. Donc, fuck les guitares.

Vous avez composé une chanson, Infinite Love,  pour une pub Cartier en 2008. Ca s'est passé comment ?
Little Dragon : Ah oui, tiens, c'est vrai. C'est notre manager qui est très bon à nous dégoter des trucs improbables comme ça.

Tu t'es déjà réveillé avec le cauchemar que vous étiez devenus un groupe electroclash pour défilés de seconde zone ?
Little Dragon : Non, je n'ai pas encore eu ce cauchemar, mais ça serait vraiment flippant. Nous aimons tous la mode, même si Yukimi est sans doute la seule qui prend le temps de s'y investir un peu, mais nous ne voulons pas terminer dans le cliché atroce.  



Il y a pas mal d'éléments dubby dans votre dernier album, et vous avez collaboré avec SBTRKT sur Wildfire, un morceau classe de son dernier album aussi très classe. Vous suivez la scène "Bass" anglaise ?
Little Dragon : Pas du tout. SBTRKT a fait des remix pour nous, et nous avons beaucoup aimé travailler avec lui, mais je ne pense pas qu'un seul d'entre nous ne soit capable de te parler de ce qui se passe là-bas. Je veux dire, c'est bien, hein, intéressant souvent, mais après le énième sous-genre…

C'est pour ça que tout le monde a laissé tomber et parle de "Bass music" ?
Little Dragon : Oui, mais ça nous paraît un peu insulaire, comme ça, de loin. Voir incestueux.  
 
Qui sont les types sur la couverture de Ritual Union ?
Little Dragon : C'est nos parents, et leurs parents à eux. Ca nous a paru plus sympa de leurs rendre hommage que de mettre nos têtes. Et il y a beaucoup d'histoires personnelles intéressantes. Un des couples, par exemple, un des plus anciens, résulte d'un mariage forcé où la fille a littéralement été vendue par l'orphelinat où elle résidait. Et puis la plupart des couples ont divorcé, aujourd'hui. Ce qui est à la fois triste et réaliste.

Beaucoup de vos vidéos sont composées de très chouettes animations - collages, dessin, marionnettes… C'est important pour vous, cet aspect visuel ?
Little Dragon : Très important. D'ailleurs, s'il y a bien un seul domaine dans lequel nous aimerions collaborer, ce serait avec les autres arts : les arts visuels, le cinéma, même la danse. Jusqu'ici, nous avons eu une chance inouïe dans nos rencontres avec des artistes vidéo. Le type qui a fait la vidéo de "Twice," par exemple, on l'a rencontré tout simplement parce qu'il habitait juste à côté de chez nous. On a vu ses animations, et on s'est dit, wow, c'est profond ce truc.

Vous expérimentez avant de sortir le long-métrage ?
Little Dragon : Ah, peut-être. Ce serait drôle. De nos jours, on peut déjà faire plein de trucs avec nos iPhones. On fait des petits documentaires qu'on a mis en ligne pour certains morceaux.

Le morceau When I Go Out me fait penser à tout ces retours de soirées, juste avant le lever du jour, seul et en état d'ébriété. Tu fais quoi dans ces situations-là ?
Little Dragon : J'adore. C'est exactement ça, cette chanson. Je rentre tout seul, je me fais du pop-corn, et je mets du son sur mon casque. C'est absolument magique, quand tu te retrouves légèrement hors de ton propre esprit, que tu es chez toi, enfin, dans un espace protégé, et que tu peux te laisser absorber par la musique. C'est un état d'esprit qui frise la perfection. Il est d'ailleurs facile de devenir accro.

Pour terminer: Yukimi mise à part, c'est qui ton "petit dragon" préféré ?
Little Dragon : Astrid Lindgren (créatrice suédoise de Fifi Brindacier, ndlr) a écrit un livre pour enfants intitulé Les frères Coeur-de-Lion, dans lequel existe un univers parallèle et, dedans, vit un dragon terrifiant. Il ressemble plus à un ver, si mes souvenirs sont bons, et il me semble qu'on ne le voit pas vraiment, mais c'est indéniablement un dragon. Peut-être plus réaliste que tous les autres. Sans déconner, c'est pour enfants, mais c'est très sombre : Lindgren avait un talent incroyable qui lui permettait de transmettre aux enfants la vérité du monde adulte avec sa lumière et ses zones d'ombre. Elle était une auteur magnifique, innovante. Elle devrait recevoir le Prix Nobel.


 
 
Fabien Cante.