Précisément parce que malgré ses références du passé, cet album, produit ou plutôt uniformisé par Guy-Manuel de Homem-Christo (Daft Punk), se veut d'avant-garde : ancien et moderne, excitant et touchant, superficiel et sérieux, étonnant et (très) répétitif, vulgaire et (très) beau. Vaste programme qui voit son créateur installé audacieusement mais inconfortablement quelque part entre du Prince joué par Kraftwerk, et du Marvin Gaye 80's chanté par Etienne Daho. Rencontre avec un compositeur heureux, décomplexé, et qui ne cache pas son ambition démesurée : devenir l'anti-R. Kelly, c'est-à-dire rien moins que le premier Européen à réussir à faire bander sur du « R'n'B intelligent ».



Au tout début de Sexuality, on entend un bruit de moteur ou de tremblement de terre : pourquoi ?
Sébastien Tellier : Oui, on croit que c'est un tremblement de terre, mais en fait c'est un moteur de bateau. J'adore faire du bateau là-bas, en Italie. Pour moi l'Italie c'est la vision latine du sexe. Plus loin sur l'album, dans Sexual Sportswear, il y a un bruit de tremblement de terre. C'est l'origine du monde, Adam et Eve, c'est dans ce trip là que je suis pour Sexuality. Tout ce qui est sur l'album est choisi. Je n'ai rien laissé au hasard. Parfois, il y a de très bons disques qui se font comme ça, mais je sais pas pourquoi, pour moi un disque moderne, ça veut dire « contrôle de la musique ». Les trucs à la légère ça allait très bien avec le folk, le rock et tout ça. Mais dès qu'on passe du côté moderne, il faut que ça soit précis, efficace, jouissif immédiatement. Tout ça ce sont des codes, et pour les restituer il faut être là, il faut pas se laisser aller, il faut être actif sur la musique. Tu peux pas attendre que ton piano tout d'un coup fasse un son magnifique et faire durer ça pendant trois minutes, maintenant c'est plus possible. Il faut que le moindre coup de snare (caisse claire ndlr) soit réfléchi.

Comment as-tu travaillé avec Guy-Manuel de Homem-Christo ?
Sébastien Tellier : Guy-Man est fantastique. C'est un des kings mondiaux. Il me fait rêver, c'est comme si c'était trop beau d'avoir travaillé avec lui. Pour aller en studio avec quelqu'un il faut ça, sinon je ne fais pas confiance. Moi, je suis compositeur avant tout, je chante un peu, mais pour m'attaquer à un type de musique inébranlable…, j'avais besoin de super bonne came au niveau production. Ce qu'il me fallait, c'était un son qui évoque la chaleur de la nuit, qui soit noble et sexe à la fois. La plupart des sons électroniques ne sont pas nobles, et la plupart des sons acoustiques ne sont pas sexe. J'ai composé le disque seul pendant une petite année. J'avais envie de faire de la musique érotique. En fait, j'avais deux concepts en parallèle qui se rejoignaient : parler de la vision latine du sexe. Pas du R. Kelly, mais en gros son opposé dans la façon de parler de sexe, vraiment de façon romantique. Et puis je voulais aussi taper dans une autre gamme d'accords. J'avais déjà fait des accords tristes, compliqués, un peu jazz avec Politics. Là j'avais envie d'accords sexe, excitants. Des basses bien rondes, qui enveloppent bien. C'est pour ça que j'ai pris Rico qui a fait pas mal de musiques porno et érotiques dans les années 1980, notamment pour Marc Dorcel. Il a le feeling exact que je cherchais. C'est un peu l'acolyte de Guy-Man, quand il fait des trucs hors Daft Punk.

Il y a une musique « sexe » en soi ou ça se joue dans la réception et l'interprétation de chacun ?
Sébastien Tellier : La musique, c'est quand même des mathématiques. Tu peux dire : « Cette suite d'accords va être triste. » Tu es sûr de l'effet. Il y a des codes bien précis, le tempo, tout. Mais en ce qui concerne les accords « cul », il faut beaucoup de chance. Il faut se laisser aller au piano, à la guitare, presque au hasard, et à un moment, par chance, tu tombes sur une suite. Il faut à la fois être talentueux et chanceux. C'est pour ça que j'ai mis un an à composer l'album, il me fallait le temps d'avoir assez de chance (rires). Mais après, derrière, c'est vraiment la haute science de la musique.

Le premier morceau de l'album, Roche, est surprenant : entre Christophe et M. Pokora, et chanté en français en plus…
Sébastien Tellier : On peut pas être que dans l'intellectuel. Il y a des choses qu'on ne comprend pas, un certain impressionnisme. Le superficiel doit rejoindre le sérieux. Il faut avoir les deux, sinon tu passes à côté de ta vie. J'avais envie de faire du R'n'B intellectuel en fait. En ce qui concerne le français sur Roche, la langue s'est imposée d'elle-même. Ce sont les mélodies qui dictent la langue des paroles. J'aimerais creuser ça, chanter en allemand avec un accent italien par exemple.

En terme d'orchestration, tout est synthétique sur l'album ?
Sébastien Tellier : Oui. En fait, je voulais pas que l'esprit des gens soit sali par l'image d'un musicien qui joue de son instrument. Comme c'est pas concret, tu n'imagines pas des circuits imprimés en train de fonctionner quand tu écoutes une drumbox. Dans la musique, disons, acoustique, on imagine les musiciens en train de jouer, un batteur, un guitariste, quand un solo de saxo part on imagine le mec qui fait ça (il mime un saxophoniste). Je voulais qu'on puisse de se concentrer vraiment sur ce que moi je voulais apporter aux gens. Que seul le message de la musique passe.

A propos de ce côté synthétique, si on compare avec tes morceaux précédents, il y avait déjà des choses répétitives, mais organiques, comme dans La Ritournelle. Sur Sexuality, il y a beaucoup de structures répétitives, mais numériques, sans les accidents de l'interprétation…
Sébastien Tellier : J'avais envie de changer. Pour moi une musique trop compliquée, qui change trop souvent d'accords, c'est vieillot. Les musiques magnifiques qui ont été faites comme ça dans le passé, ça ne sert plus à rien d'essayer de les refaire. Je cherche des pistes différentes de ce qui se faisait avant. Le fait de faire de vraies chansons avec refrains et couplets, de vraies paroles, mais avec ce que j'appelle de la musique moderne, c'est-à-dire une sorte de Philip Glass avec des rythmes.

Les sons sont très homogènes sur l'album, toujours la boîte à rythmes, l'arpégiatteur (procédé de synthétiseur permettant de répéter une séquence de notes à l'infini
Sébastien Tellier : Je suis un malade d'arpégiatteur. Sa forme m'obsède : la répétition tout le temps, et beaucoup. Mais ça n'a pas de sens particulier, c'est juste un ornement.

Est-ce que tu te prends pour un arpégiatteur, sexuellement ?
Sébastien Tellier : Non, je ne me représente pas dans ce disque. C'est l'image que j'ai de la perfection sexuelle, l'étreinte amoureuse idéale. Ma vie est bien différente de mon disque. C'est pas mon histoire. C'est un rêve.

Aucun rapport avec ta vie d'avoir envie de parler de sexe ?
Sébastien Tellier : C'est très confortable de faire un album sexuel. Je me rends compte que je suis extrêmement content que tout soit gorgé de sexe aujourd'hui. Même quand il n'y a pas de sexe, le sexe est sous-entendu. C'est vraiment un des meilleurs côtés de la vie en ce moment, c'est qu'au moins il y a du cul partout. Finalement c'est bien. Ça m'a permis aussi de faire une introspection sur la façon dont je vivais le sexe. J'en suis ressorti plus heureux. Mes albums d'avant m'ont plus démoli, c'est-à-dire une fois que je les avais faits je n'étais plus moi-même. J'étais souvent chargé d'un poids émotionnel énorme assez dur à vivre. Tandis qu'avec Sexuality je vis quelque chose de plus reposant. Ça me fait du bien de penser au cul, de fouiller dans mes fantasmes. C'est une très bonne activité. D'ailleurs, ça sera peut-être pas mon seul album sexuel. Je me sens vraiment à l'aise là-dedans. Pour moi, la vraie musique sexuelle, c'est la musique black américaine, je trouve que les Européens et encore moins les Asiatiques ont réussi à en faire. Moi, j'aimerais bien faire de la musique européenne sexuelle, mais en très réussi.

Pourtant, tu t'inspires beaucoup de la disco sexuelle européenne, italienne notamment…
Sébastien Tellier : C'est vrai que j'adore la musique italienne des années 1970. Je suis un grand fan de Lucio Battisti. C'est la vie de rêve, la Lombardie, le lac de Garde. L'Italie c'est une influence énorme, c'est encore plus latin que la France.

Cet album marque-t-il une évolution de ton personnage ?
Sébastien Tellier : Je l'adapte à chaque album. Je change de vie, je change d'appartement, la vie a fait que j'ai changé de copine. Je change ou je vends ma bagnole. Je change de vie pour être inspiré par d'autres trucs. Je me force à évoluer. Sexuality, ça correspond à un moment de ma vie : pour faire de la musique sexuelle il faut pas être stress, il faut être détendu. Si t'as les doigts crispés en studio, c'est bon pour faire du rock, mais pour faire de la musique sexuelle, c'est pas bon. J'essaye d'évoluer, pas comme AC/DC, que j'adore, mais qui fait tout le temps le même disque. Ça me correspond pas, je m'ennuierais trop vite. J'aime bien que ma vie ressemble quand même à une sorte d'aventure.

Quand faut-il écouter Sexuality : avant, pendant ou après avoir baisé ?
Pour tout ça. Tu rencontres une fille, tu l'invites pour la première fois chez toi. Chez toi il y a un seau à champagne, et là il faut une bonne musique. Tu vas pas foutre un truc de Michel Sardou, il faut un disque qui soit adapté. C'est un peu ça que j'ai essayé de faire : le disque qui serait parfait à mettre au premier rendez-vous.

Au sein de l'album, quel morceau doit-on mettre en premier pour être sûr de scorer avec une fille ?
Sébastien Tellier : (Rires) Alors pour scorer grave… Je mettrais Une heure, parce qu'elle est sérieuse, elle est classe et en même temps, c'est une chanson qui vient des hanches, elle a une énorme force sexuelle. Je pense que tout l'album est bien pour séduire. Ce qui m'intéressait, c'est de parler du fait d'être un latin lover avec le coeur brisé. Quelqu'un qui séduit, mais aussi avec son côté bousillé de l'intérieur.

Kilometer par exemple, est très axée sur la performance sexuelle, sur le fait de pouvoir baiser pendant des heures d'affilée… D'ailleurs, si l'album s'intitule Sexuality en général, d'après ce que tu dis, il contient surtout des codes hétéro, non ?
Sébastien Tellier : Alors peut-être qu'il faut faire attention au premier rendez-vous à ne pas mettre Kilometer, parce que la jeune fille…, bon, il faudrait qu'elle ait étudié le disque, mais elle pourrait se dire « tiens, il a mis celle-là… », méfiance… (rires). Mais j'ai essayé de mettre tous les atouts sexuels de mon côté. Ça parle de toutes les sexualités. Sur Une heure par exemple, il y a un jeu de mots : la chanson fait :« so be sexual/bisexual » (il chante) ; elle parle des bisexuels qui ont de la chance de l'être.

Quand tu parlais de politique, les formes et les styles étaient éclatés, là, tu parles de sexe et l'album est très homogène, pourquoi ?
Sébastien Tellier : C'est un concept. Tous mes albums sont des albums concept. Là, toutes les chansons sont dans le même trip, le même son. J'avais pas envie de passer de l'électro, au rock, à la bossa nova et ainsi de suite. Peut-être qu'un jour je referai un disque avec plein de styles différents, peut-être que ce sera de la salsa tout du long, j'en sais rien du tout. Aussi peut-être que ça fait pas assez vrai mec de trop se disperser. Trop se disperser c'est le signe d'un manque de sagesse.

Dans une interview parue dans Brain, Gonzales disait à ton propos que ta musique n'était pas assez disciplinée…
Sébastien Tellier : Je sais pas… Choquer pour choquer c'est trop facile, genre innover en mettant 450 000 guitares qui jouent en même temps avec au-dessus des bruits d'oiseaux… La discipline, la prouesse musicale, c'est très ambitieux…

Avec Sexuality, tu assumes un format de morceau de variété, contrairement à tes albums précédents ? Tu avais envie qu'on puisse consommer immédiatement ta musique ?
Sébastien Tellier : Aujourd'hui quand on écoute ma musique, j'ai juste envie qu'on soit bien. Et donc il faut jouer dans une gamme de trucs plus pop, plus variété. Consommation, je sais pas… C'est pas le marché qui a créé la forme du tube, c'est juste ça qui est le plus jouissif. On force personne à faire ça, pourquoi les plus grands musiciens font des tubes ? C'est pas la question d'être commercial, c'est un format qui convient très bien à Sexuality. La forme « chanson normale » me passionne. Je vais pas être original pour être original, genre me déverser un litre de sperme sur la gueule sur scène. Il y a plein d'autres façons d'être original. Dans le cinéma par exemple regarde Paul Verhoeven, que j'adore. Il a commencé en faisant comme moi des trucs hyper underground, et puis il a fait Starship Trooper. Sexuality c'est mon Starship Trooper.

Tu cites souvent Phantom Of The Paradise à propos de Sexuality. Guy-Manuel serait un peu ton Swan (le producteur démoniaque) et toi Winslow Leach (l'artiste qui lui vend son âme). Tu n'as pas peur qu'il t'ait discipliné précisément ? Tu es sûr qu'il te voulait vraiment du bien en vocodant ta voix sur Kilometer ?
Sébastien Tellier : (Rires)… Oui, sûr. En plus, c'est moi les filtres sur Kilometer ! Guy-Man, avant, je ne le connaissais que masqué, pour moi c'est le fantasme du grand producteur des temps modernes.

Tu crois encore au format de l'album ?
Sébastien Tellier : Créer un album concept, ça j'y crois et c'est ce que je continuerai à faire. Après c'est vrai que maintenant on achète trois/quatre chansons qu'on aime. Avant on achetait un album et il y a avait que deux morceaux bien dessus. Se coltiner tout l'album pour trouver celle qui est bien, c'est vite ennuyeux.

Sur Politics, tu dénonçais le gâchis économique des campagnes électorales modernes. Là sur Sexuality, on a l'impression que tu as voulu exhiber la grosse production et en tous cas faire un lien entre l'argent et le sexe…
Sébastien Tellier : On a travaillé dans des studios de rêve. Mais c'est vrai que je suis très à l'aise avec l'argent. J'aime bien avoir la sensation que tout est gratuit.

Tu veux qu'on entende l'argent mis dans l'album ?
Sébastien Tellier : Pas spécialement. La grosse production, ça c'est sûr, mais il y a beaucoup moins d'intervenants que sur Politics par exemple, où on avait l'orchestre philharmonique de Sofia, des cuivres. Là on est quatre, Rico, co-producteur, Guy-Man, producteur, et Romain de Mojo, ingénieur du son.

Mais il y a une nouvelle donnée aujourd'hui, c'est que la musique est beaucoup écoutée sur des enceintes d'ordinateurs. Quand tu as mis Sexual Sportswear sur MySpace, tu n'as pas eu peur qu'elle soit un peu décevante dans ces conditions car assez dépendante de la qualité technique de l'écoute ? Ça vaut toujours le coup de mettre de l'argent dans la production ?
Sébastien Tellier : On a mixé en checkant toujours sur l'ordinateur portable. Il faut attendre que les mecs des ordis fabriquent des bonnes enceintes, c'est juste une mauvaise période.

A propos de single, quel est ton rapport à La Ritournelle, qui a eu un énorme succès critique et est devenu un hit underground ? As-tu senti ce poids au moment de faire L'Amour et la Violence, avec une introduction au piano qui peut évoquer ton « tube » ?
Sébastien Tellier : Je n'ai pas du tout pensé à cette attente. C'est vrai que La Ritournelle, ça ne m'a pas sauvé la vie, mais ça m'a donné une base qui m'a permis d'être heureux. Je la laisse être utilisée, pour des pubs, des films. Il y a même des gens qui se marient dessus. Mais j'ai fait mieux depuis. Roche et L'Amour et la Violence, c'est mieux que La Ritournelle.


Clip - Sexual Sportswear

 

++ myspace.com/telliersebastien .

Par Philipp Hop // Photos : Jaïr Sfez.