J’appelle Anaïs de Brain car c’est la seule rédac chef qui me laisse faire des interviews fleuves. J’ai envie de leur poser plein de questions, de comprendre ce qui se cache dans leurs têtes et derrière leurs machines. Elle accepte le principe. Le rendez-vous avec le groupe est pris. Un mardi après-midi. Le jour où Mehdi est parti. C’est en reniflant que j’arpente le bas du boulevard Magenta  pour arriver dans l’appartement de Seb et de sa copine, la réalisatrice Zoé Cassavetes. Maud m’ouvre la porte, m’accueille avec son sourire délicat. Elle aussi est un peu triste. Je me pose toujours les mêmes questions en la voyant aussi menue : comment fait-elle pour envoyer des basses qui tabassent autant et ne pas flipper quand elle prend les platines devant des milliers de kids en quête du gros son. Seb est à l’agonie sur son canapé, en proie à une mauvaise rage de dent. On hésite à repousser l’interview. Puis Maud va dans la cuisine et revient avec une bouteille de blanc de chez Mosses. Elle me fait comprendre que l’hédonisme est salvateur. On débouche le vin. L’interview commence.

 

 

Comment deux ados de la côte Atlantique se sont transformés en techno kids ?

Maud : Moi je viens de Saint-Nazaire, une ville portuaire de la côte Atlantique qui a été très marquée par la seconde guerre mondiale. C'est une ville assez dure, située juste à côté de la Baule, une ville très bourge où l'uniforme de rigueur était le polo Ralph Lauren. Là-bas, au niveau du son, quand j'étais ado, c’était très métal. Mon frère jumeau était fan de Metallica. Il avait tous leurs albums en vinyles, et nos potes au lycée étaient plutôt des popeux. Le funk, on laissait ça aux cailleras qui traînaient dans les fêtes foraines. Et puis on a découvert la scène de Manchester, My Bloody Valentine, the Stone Roses. C’était un nouveau souffle qui arrivait. C’était ce qu’on appelait le shoegaze, un sorte de rock progressif où les mec jouent à la gratte pendant des heures, sans regarder le public, avec une attitude d’ado éternel. Le shoegaze ça correspond aux débuts de la scène acide house au moment où tous ces rockers ont découvert l’extasy à la fin des années 80. Evidemment, le produit a influencé leur musique. Ils sont rentrés dans un truc de drogue plus cool et emphatique, à l’antithèse de l’héro. L'énergie musicale puis globale a changé.
Seb : En effet, à cette époque à Manchester, les mecs passaient leur temps dans des stades de foot à se bastonner. Quand l’exta est arrivé, ils s’embrassaient. Le hooliganisme a disparu de la ville. Moi, je viens d’Angers. Il y avait un disquaire dans mon quartier qui vendait des vinyles de techno. Je passais mes étés à la Baule. J’y organisais des soirées au Churchill, un petit club qui appartenait à un pédé assez inconscient pour confier la D.A à une bande de jeunes un peu fous dont je faisais partie. J’avais mes vinyles et ma voiture, ce qui me suffisait à l’époque pour être le roi du monde. L’organisation de ces soirées, c’était le job d’été rêvé. On faisait n’importe quoi. En échange de mixer à des soirées mousse pour le patron, on avait le droit d'organiser notre rave-club le lundi suivant. C’est à ce moment là que j’ai rencontré Maud. Un été à la Baule. On avait 19 ans.
Maud : La copine de mon frère ramenait de Paris des cassettes enregistrées sur radio F.G.  Un jour, je surprends mon frère le hardos en train d’écouter un truc avec une grosse boite à rythme au tempo binaire. Je lui demande ce que c’est. Il me répond de la techno. Pour moi, la techno c’était un truc commercial qui passait sur la 6. Puis, à la Baule, cet été-là, j’ai croisé une bande, dont Seb faisait partie, et qui avait beaucoup plus de cassettes que moi. Certains vivaient dans des châteaux. D'autres avaient des platines et des vinyles. On faisait la fête, on allait à la plage, on se roulait des pelles. On se marrait entre nous en autarcie. Cela me changeait un peu avec mon éducation rigoureuse de fille de prof de Saint-Nazaire.
Seb : On a simplement pris conscience ensemble du côté fédérateur de cette musique. J’étais un gamin bourgeois, qui ne manquait de rien, qui s’ennuyait fermement dans une famille de droite. La techno véhiculait un message de révolte et d’égalité sociale. Les gens que j’ai croisés chez mon disquaire m’ont fait changer d’opinion politique et prendre conscience de toutes les inégalités que symbolisaient mon milieu.
Maud : En pleine période de transition musicale, du rock à la techno, mon frère tombe très malade. Je passe mon été entre mes premiers extas à faire la teuf et les visites à l’hôpital. Après tout ça, j’ai eu besoin de m’amuser, de découvrir d’autres choses. Mes premières raves correspondaient tout à fait à mon envie d’ailleurs. C'était un mouvement utopique, un truc d'initié qui mélangeait des gens totalement différents. Ca n'avait rien à voir avec les free parties pourries et glauques avec des mecs en kaki. Avoir découvert la techno à ce moment précis, ça a été salvateur.
Seb : Nous sommes partis à Paris faire nos études en 94, pile au début de la fin des raves, son déménagement dans les club, le début des soirées Respect, les prémices de Daft Punk. Ce qui a été très fédérateur. Tout le monde s’est réuni pour danser. La musique électronique, c’était un raz-de-marée de nouveautés.
 


Comment expliquez-vous l’hédonisme inhérent à la musique électronique ?
Seb : La musique synthétique a comme particularité de faire danser les gens. Donc, sa fonction première, c’est de donner du plaisir, de vous faire entrer en transe, mais pas au sens psychédélique du terme. C’est global, collectif. C’est comme un grand orgasme commun. Il y a vraiment un truc très hypnotique dans la techno qui se passe de discours.
Maud : Comme disait Carl  Craig « un bon set, c’est comme faire l’amour à son public ».

Comment êtes-vous passés de gentils teufeurs à acteurs dans cette mouvance électronique ?
Seb :
J’ai commencé en jouant avec les machines d’un pote. En deux minutes, j’ai réalisé que j’étais en train de produire de la techno. Je me suis acheté la même bécane et, rapidement, j’ai passé ma vie dessus. Au début, tu ne sais pas trop ce que tu fais. Tu fais un morceau drum and bass, un morceau pseudo rock, un morceau de jazz, un morceau de Détroit. Tu cherches à définir à tâtons ce que tu pourrais faire. Puis un jour, les autres te disent que c’est bon. Ton morceau hédoniste qui fait danser est là.  

Et Scratch Massive ça a commencé comment ?
Maud : Après ma maîtrise de ciné et de journalisme, j’ai bossé pour Technikart. On faisait de la musique en parallèle. On a sorti un premier maxi sur Eterp un petit label. En 2001, on était pote avec Jennifer Cardini. Le Pulp, à l’époque, était un club uniquement lesbien et très fermé. Mimi, la tenancière, a décidé de l’ouvrir à des soirées plus hétéros, plus musicales. Elle a fait appel à plusieurs personnes. Il y avait Fanny de Kill the DJ, Arnaud Robotini, Fabrice Desprez… Puis on a commencé à faire des soirées avec feu Sex Toy et Jennifer. Puis on a eu une résidence. C’était les soirées Naked, un jeudi par mois. Je me souviens de la première. On avait peur qu’il n’y ait personne. C’était blindé. Même Eric Dahan, qui écrivait à l’époque les chroniques nocturnes pour Libé, était là. J’étais complètement apeurée dès que je jouais. Je courais chez Seb répéter assidûment mes sets que je travaillais à l’enchaînement prêt.

 

Comment passe-t-on de DJ du moment à vrai musicien ?
Seb : En jouant avec des machines et en passant beaucoup de temps dessus. On a sorti, Enemy and Lovers, notre premier album en 2003. Au début, on faisait de la musique dancefloor, une techno assez robotique, assez violente. Puis nous avons évolué.
 

 

C’est quoi le son Scratch Massive ?
Maud : C’est un truc  avec de la basse, des rythmiques assez lourdes, des mélodies assez hautes. Et un son qui tire plus vers le froid que le chaud.


Actuellement, les musiciens français, même électro, qui s’exportent bien à l’étranger, passent leur temps à retranscrire des émotions adolescentes et à digérer la pop culture 80’s. J’ai l’impression que votre Madeleine est beaucoup plus dark.
Maud : On ne pense pas en terme de stratégie. Quand on fait de la musique, notre but c’est de retranscrire des émotions en sensations musicales. Mais c’est sûr que l’on empreinte pas le chemin du grand divertissement ou de l’entertainment. Ce que par exemple des mecs comme Justice font très bien. Nous, c’est un peu plus instinctif. C’est plus à l’arrache.

 

Vous avez réalisé deux courts-métrages et un documentaire sur Saint-Nazaire, la bande son de Broken English de Zoe Cassavetes. Vous avez un rapport très intime avec le cinéma.
Maud : Comme notre musique, nos deux courts sont très personnels. Par exemple, 1994 parle d’une bande de gamins en descente qui rentrent d'une rave dans un château au petit matin. Mais c’est avec la docu-fiction sur Saint-Nazaire que nous nous sommes le plus éclatés. On a construit la narration à tâtons, au fur et à mesure du tournage. Cela nous a permis une liberté plus grande que dans la fiction.

 

 

Votre dernier album Nuit de Rêve pourrait être la bande son d’un film de vampires.

Maud : Oui mais un film d'horreur intimiste alors. Notre inspiration, c’est les films d’angoisse des années 80 qui ont bercé notre enfance, dont ceux de Carpenter. Pour moi, Carpenter n’est pas un grand réalisateur qui essaie de faire de la musique mais un grand compositeur qui fait des films. La musique d’Assault c’est phénoménal.
 


Entre les Zombie Zombie, le travail de Kavinsky, le votre, on peut dire que le son de Carpenter fait des émules en ce moment.

Maud : En effet, il y a une vague assez cold. Mais cela s’explique. La musique, est toujours liée aux souvenirs.  Nous sommes tous du même âge, avec les mêmes références. Mais cette ambiance 80 un peu dark avec des nappes de synthés a toujours été présente dans notre musique. Pour ce nouvel album, c’est vrai que l’on a affirmé un peu plus notre style. On l’a poussé, épuré. C’est plus classique. On a ralenti le tempo. Donc, évidemment, cela fait plus années 80. Mais en ce moment, tout le monde ralentit le tempo. Nous ne sommes pas les seuls à le faire. Mais dans deux morceaux, Beak Away et Take Me Rhere, on est presque parti dans de l’Italo disco.
 

 

Pourquoi ce titre Nuit de Rêve ?
Maud : Je voulais quelque chose d’évident, des mots simples, faussement naïfs, et qu’il y ait une ambivalence. Nous avons enregistré pendant un an et demi dans une ambiance festive. Nuit de Rêve ça fait très 80, très Taxi Girl que l’on adore. C’est imagé et pleins de rêves.

Où placez-vous votre album Nuit de Rêve par rapport à votre travail ?
Seb : C’est l’album le plus homogène. C’est aussi le plus intime. Il est assez cold wave, électro sans une once de musique acoustique.
Maud : On a suivi nos envies. Notre studio, c’était plus un laboratoire expérimental qu’un lieu d’exécution. Au fur et à mesure, on se disait un tel va chanter sur ce titre, machin sur un autre.  C’est vrai que nous sommes à la fois des rats de studio et des fêtards invétérés.  On a travaillé comme des chefs d’orchestre. On envoyait nos sons aux chanteurs par mails qui nous renvoyaient les pistes avec leurs voix. On callait le tout. Et s’en suivait une sorte de ping pong. Au finale, nous avons quatre featurings.

C'est quoi les machines que vous utilisez?
Maud : On a bossé avec un système de studio très simple : des ordis, des vrais synthés, des faux synthés de la marque arturia, un société de Grenoble qui fait des logiciels de synthés en émulation et qui peuvent tout reproduire, du Yamaha CS80 au mini Moog validé par Robert Moog. C’est sûr que cela froisse les puristes pour qui l’analogique n’est pas substituable à un faux analogique. Mais notre constat, c’est qu’ avec un seul logiciel on a pu se servir de sons auxquels nous n'aurions jamais eu accès.

Parlez-moi de vos featurings ?
Seb :  Des interventions extérieures nous paraissaient évidentes. Nous avons choisi des gens dont on aimait la voix et dont la musique nous inspirait. On a proposé en premier à Chloé.

Maud : J’avais adoré son premier album l'utilisation de sa voix comme d'un instrument. Ensuite, nous avons travaillé avec Koudlam qui est aussi un pote. Puis avec Daniel Agust  le chanteur de Gus Gus et Jimmy Sommerville. On a bossé et échangé nos pistes via le net. Ce qui était plus simple, car je ne sais pas  comment j’aurais géré de me retrouver en studio à diriger Jimmy Sommerville.

 

Scratch Massive Feat Koudlam - Waiting For A Sign

 

Vos projets imminents ?
Seb : Réaliser la prochaine bande son du film de Zoe Cassavetes, préparer la live de notre album.

Qu'est ce que l'on vous souhaite?
Maud & Seb : De l'amour, des films et de la musique.

 

 

Scratch Massive - Brain Magazine Mix

 

 

Track Listing:

1 - between two drops of sweat (I.S translation)
2 - blinded by mother goose (ISE8 edit)
3 - periculum n°3 dungeon sound - the tapes
4 - remain & mlle caro - rogue (populette remix)
5 - different morals - different morals
6 - barem - is (djul'z remix)
7 - wonderisa - (nakion remix)
8 - gessalfestein - the glass
9 - gessalfestein - viol
10 - j'n'j - the ballet
11 - clouded vision - room 101
12 - the glove - perfect murder
13 - outro

 

 

Flora Desprats // Photo: Zoe Cassavetes.