Ton nouvel album parle d’amour, il est très optimiste. Mais généralement  les artistes  disent que lorsqu’on est heureux on n’a pas grand chose à dire...
Patrick Wolf :
C’est devenu un véritable travail de savoir s’exprimer, de mettre sa vie en mots, et je ne trouve pas ça particulièrement difficile. Je voulais que cet album respire l’optimisme. Les précédents étaient plutôt mélancoliques, je trouvais donc intéressant de partir dans cette autre direction. Ca n’a pas été trop compliqué car mon état d’esprit actuel est plutôt positif, et cet album reflète très bien cet état.
 


Sur cet album, le single The City est super uptempo, et  sa vibe super “feel good”. C’est comme si jusqu’à présent tu t’étais  empêché de faire de la pop...
Patrick Wolf : Je ne pense pas, je pense que tout ce que je fais est pop, même mes expérimentations avec Alec Empire ou même un morceau comme Vulture qu’on trouve sur l’album The Bachelor. Pour moi Britney Spears pourrait le chanter. J’ai toujours écrit en souhaitant que le plus de gens possible écoutent ma musique. Je pense que je fais de la musique pop, peu importe si elle est populaire ou pas. La pop et la subversion ne sont pas incompatibles.

Ton background classique, tes expérimentations electro et techno avec Alec Empire, le mannequinat pour Burberry,  et surtout tes 5 albums font de toi, du haut de tes 27 ans, quelqu’un de vraiment à part sur la scène anglaise...
Patrick Wolf : Oui, je suis d’ailleurs ravi de n’appartenir à aucune scène, j’en suis même fier car ça ne m’intéresse pas, je préfère construire ma propre route. Je fais les choses à mon rythme et surtout comme je les entends et je crois que les gens le comprennent, le respectent et sont excités par ma démarche. Si vous êtes honnête, que vous n’essayiez pas de copier tout le monde ou de suivre la “norme” marquetée par les maisons de disques, les gens le sentent tout de suite.


Tu es d’ailleurs la preuve vivante que l’indépendance dans la musique peut exister, tes fans ont financé ton avant-dernier album The Bachelor et sur The City tu parles de la difficulté notamment financière pour vivre à Londres...
Patrick Wolf : Ca s’applique à Londres mais aussi au monde entier. Il s’agit plus de tergiversations sentimentales que financières sur The City. J’y dis que l’amour ce n’est pas ta carrière ou ton compte en banque, l’argent que tu as ou que tu n’as pas, c’est la relation dénuée d’intérêt que tu lies avec quelqu’un. L’ennemi de l’amour c’est la City, c’est les financiers, les banquiers, tous ces putains de cyniques.

Tu as commencé ta carrière il y a presque 10 ans, était-ce vraiment plus facile financièrement pour un artiste à l’époque ?
Patrick Wolf : Il y a 10 ans, les CD physiques étaient beaucoup plus populaires qu’aujourd’hui et donc les magasins de disques étaient plus nombreux, l’économie musicale se portait mieux de manière générale. Mais je ne suis pas contre Internet, ça permet de découvrir tellement de choses qu’on ne peut décemment pas être contre. J’aime aussi l’aspect instantané de l’outil, je peux communiquer directement avec mes fans, ils peuvent communiquer directement avec moi, pas besoin de passer par la maison de disques, ça permet une certaine proximité avec ton public. Après on ne peut pas nier le fait que ca a complètement dévalué les artistes, leurs oeuvres et leurs vies privées.

A vrai dire tu as toujours été assez ouvert à propos de ta vie privée. Tu as raconté dans presque chacune de tes interviews que tu étais fiancé à ton petit ami et que ça avait changé ta vie. C’est important pour toi d’être ouvert sur ta sexualité, tu veux qu’on te voit comme un artiste queer ?
Patrick Wolf : Non je veux qu’on me voit comme un artiste, c’est tout. A partir du moment où tu rajoutes gay ou queer, ou blanc ou noir tu es à la merci d’idiots qui veulent te marginaliser. Je parle simplement de ma vie dans la presse, après certains journalistes choisissent de jouer la carte du sensationnalisme. Quand je vois  dans un journal comme The Independant, qui est dit “sérieux”, des photos énormes de moi et de mon fiancé avec au-dessus  le titre “gay marriage”  écrit en gras, je ne comprends pas. Comme si c’était scandaleux ! L’homosexualité est toujours utilisée dans les médias anglais comme un outil de racolage. Quand je vois la même chronique une semaine plus tard  qui traite d’un chanteur folk qui lui aussi est fiancé, mais à une femme, et que le journaliste n’y consacre qu’une ligne, je me dis qu’on vit au Moyen Age. L’Angleterre est toujours xénophobe et homophobe, quoi qu’on en dise.



Tu cites beaucoup les quartiers de Londres sur cet album, la ville a l’air de faire partie intégrante de ton inspiration ?
Patrick Wolf : Pour cet album, définitivement oui. Je pense que Londres fait écho à ma fascination pour le peintre Rousseau. Il peignait des jungles en plein milieu de la ville et pour moi Londres est comme une jungle, c’est  l’image que je m’en fais en tous cas.

Je t’ai vu jouer avec Patti Smith à l’Union Chapel à Londres en 2010, on peut dire que vos univers sont diamétralement opposés. Comment en êtes-vous arrivés à collaborer ensemble ?
Patrick Wolf : Nous nous sommes rencontrés au festival Dylan Thomas (qui a lieu tous les ans  à Swansea au Pays de Galles, NDLR) en 2008 avant son concert et c’est elle qui est venue vers moi pour me proposer de l’accompagner au violon. J’ai bien évidemment accepté, c’était une expérience merveilleuse. Nous sommes restés en contact et depuis ce jour elle n’a jamais cessé de m’encourager en tant qu’artiste et musicien. C’est un soutien de taille. Mais pour te dire la vérité je ne sais pas si elle connaît vraiment ma musique, en tous cas elle me respecte en tant que musicien et être humain.

Et tu n’as pas été hyper impressionné quand elle t’a proposé de l’accompagner sur scène juste après t’avoir rencontré ?
Patrick Wolf : Ma chance a été de ne pas trop connaitre sa carrière sinon j’aurais été mortifié. Bien évidemment je savais qui était Patti Smith, je connaissais la chanson Because The Night mais ça s’arrêtait à peu près là. L’échange était donc très innocent, elle n’avait pas un fan transi d’amour devant elle. J’ai réalisé après coup l’importance qu’elle a eu dans le rock et le punk, c’est une grande dame !

Qui étaient tes héros en grandissant ?
Patrick Wolf : On écoutait pas vraiment de pop à la maison, on écoutait pas la radio. On écoutait surtout les disques de ma mère, Joni Mitchell, Leonard Cohen. Mon père écoutait pas mal de jazz, Miles Davis, John Coltrane. Et plein de be-bop aussi. Puis ma sœur aînée s’est mise à écouter de la techno, donc toute la maison en a profité ! A l’adolescence, comme j’étudiais la musique classique, le violon et la harpe, j’écoutais plutôt du classique, les seules artistes pop que j’écoutais  étaient PJ Harvey et Björk.

Tu envisages un jour de composer un album classique ?
Patrick Wolf : Oui c’est une possibilité, j’aimerais faire quelque chose qui soit basé sur des symphonies traditionnelles. Mais il faut s’y prendre très sérieusement, ça nécessite une vraie pratique.

Tu te sens proche de certains musiciens actuels ?
Patrick Wolf : J’adore Kate Bush, j’ai tellement hâte d’écouter son nouvel album. J’ai aussi beaucoup de respect pour PJ Harvey. Ces deux artistes ont toutes les deux réussi ce que j’essaie d’accomplir, elles font ce que bon leur semble, elles se fichent des modes et des diktats, elles avancent comme elles le veulent et font la musique qu’elles aiment avec honnêteté et intégrité. C’est rare. J’aimerais collaborer un jour avec l’une d’elles mais je sais qu’on ne joue pas dans la même catégorie.

 

Sarah Dahan.