Habitué aux longues mélopées romantiques scandées sur fond de guitare folk, Devonté Hynes a décidé de ranger Lightspeed Champion au placard pour laisser la porte grande ouverte à Blood Orange et à son amour des années 80. Une décennie fantasmée, puisqu’il ne l’aura réellement vécue qu’en tant que marmot. Né à Houston en 1985 mais élevé en Angleterre, l’éphémère guitariste des turbulents Test Icicles s’est installé à New-York il y a un peu moins de 4 ans. Un changement de cap qui coïncide avec sa mutation. S’il concède « qu’il est impossible de changer d’environnement sans observer certaines conséquences » sur sa propre production artistique, Dev Hynes assure que « rien n'était calculé » et que l'émulation new-yorkaise n'est pas la seule clef de sa transformation. C’est pourtant depuis son appartement de Brooklyn et via son compte Youtube personnel, qu’il a commencé à diffuser les premières versions des chansons qui font aujourd’hui le succès de Blood Orange.

 


On est alors à la fin de l’été 2009 et la rupture avec le style Lightspeed Champion est aussi brutale que jouissive. Si les instruments utilisés restent les mêmes, la réalisation est quant à elle beaucoup plus sobre, presque minimaliste. « J’utilise toujours le même type d’instruments mais il n’y a plus d’orchestration classique autour de mes compositions. Ca bouffe trop de temps et puis je préfère dépenser mon argent dans d’autres choses.» Adieu les violons donc, et bienvenue aux boîtes à rythmes Roland et autres synthés aquatiques typiquement eigthies. Au dépouillement des démos inspirées viennent s'ajouter un souci du visuel et de la référence. De I’m Sorry We Lied à Huge Quit en passant par S’Cooled, les vidéos s’enchaînent, puisant leur esthétisme vintage dans les films les plus kitsch de la fin des années 80. On est ainsi tour à tour confronté à un Josh Brolin adolescent dans Skate Gang sorti en 1986, à la vidéo originale du lancement de MTV en 1981, avant de succomber au charme magnétique d’Octavia St Laurent, artiste transexuel new-yorkais célébré il y a vingt ans par le documentaire Paris Is Burning (non, il ne s'agit pas seulement du titre de la it-song de Ladyhawke martelée en 2008).


Un extrait de son interview est utilisé en préambule de Sutphin Boulevard, tube immédiat dédié à l’artère incontournable de la Ball Culture New-Yorkaise des années 90. Un univers qui a valeur d’élément déclencheur dans la transformation musicale de Devonté Hynes : « je me suis toujours intéressé de loin à la Ball Culture mais au moment où je me suis investi dans Blood Orange, j’ai commencé à approfondir mes connaissances sur le sujet en creusant un peu plus profond. En fait, je cherchais une âme à mon projet et je voyais dans l'univers de transformisme un moyen de nourrir mon inspiration. Ces gens se sont battus pour s’affirmer tout en créant un esthétisme magnifique autour deux, et je suis autant fasciné par leur démarche que par la dimension artistique qui gravite autour.»  

 

Blood Orange - Sutphin Boulevard


La ritournelle imparable de Sutphin Boulevard, utilisée dans un épisode de la version américaine de Skins, aura au moins eu le mérite d’attirer l’attention d'un grand nombre d’internautes mélomanes. Tant et si bien que Dev Hynes s’est finalement décidé à sortir un album sous le nom de Blood Orange, alors que le projet devait à la base rester une échappée intime, parallèle à son activité principale avec Lightspeed Champion. Un moyen de rendre hommage à la mémoire d'Octavia St Laurent, décédé au mois de mai 2009, alors que l'aventure Blood Orange n'en était qu'à ses balbutiements.

 


Pour Hynes, le chapitre Lightspeed Champion « n’est pas refermé à tout jamais » pour autant. Mais ces nouvelles chansons sont « tellement différentes » qu'il lui a semblé naturel de les présenter sous un autre nom. Publié à l’été 2011, Coastal Grooves pourrait rester le seul et unique album de Blood Orange. De nouvelles chansons sont bien apparues sur  son Soundcloud, mais l’artiste reste surtout concentré sur la série de concerts à venir. Une tournée au cours de laquelle il jouera « tout seul », les groupes ayant tendance à l’effrayer de plus en plus, et qui le conduira sur la scène du Nouveau Casino à Paris le 12 novembre prochain.

 

Marina + The Diamonds - Radioactive (Blood Orange Remix)

La dernière fois qu'il s'était produit dans la ville lumière c'était en tant que simple guitariste, à l'occasion du live de Theophilus London à l'Alhambra au mois de mai dernier. Un souvenir mitigé puisqu'une voiture de flics l'avait cueilli au sortir du concert, alors qu'il déambulait dans le 10ème à la recherche d'un sandwich. « Nique la police ! Je déconne avec le recul, mais ils m'ont vraiment embarqué pour rien ce soir-là. Je ne faisais que me promener...»  

Celui qui cite volontiers Elli et Jacno parmi ses influences principales espère que la police française le laissera cette fois-ci marcher coolos dans les rues de la capitale. « Tout ce que je cherchais, c'était un truc à bouffer.»


Azzedine Fall.