Salut, c’est la première fois que je fais les vendanges, c’est dur ?
Robert le Vendangeur: Bah moi ça fait quarante ans que je les fais, j’ai 66 ans, j’ai tout fait partout, le Blanc, le Rouge, l’Alsace, la Provence, la Champagne, c’est dur la Champagne hein, Bordeaux, Bourgogne, enfin tout quoi. Le tout c’est d’avoir de bonnes pompes et de ne pas se couper un doigt.

Mais toi t’as des souliers de ville blancs...
Ouais mais moi jsuis un professionnel, et j’ai déchiré mon autre paire hier.

T’es un professionnel ?
Ouais mais dis-donc j’ai pas fait que ça hein ! J’ai vécu dans un refuge quand j’étais gosse, mes parents sont morts, j’ai vécu avec l’abbé Pierre, si si avec l’abbé Pierre ouais, j’ai des photos. J’ai travaillé chez Emmaüs pendant 20 ans, j’ai vendu des objets, des bibelots, des trucs avec une histoire quoi. J’ai été à l’armée pendant 16 ans, je voulais être reporter de guerre, photographe, mais j’étais que soldat.J’ai écrit des trucs aussi, et j’ai pris des photos, de toute façon je vais te dire un truc, j’avais que ça à faire ! J’étais au Liban en 1976, à Sabra et Chatila, avant le massacre, à Jérusalem aussi mais qu’une journée. J’ai vu le Mur des Lamentations, j’ai toujours pas compris à quoi ça servait, mais c’est une sacrée belle ville, tu devrais y aller. En Afghanistan c’était dur, on a attendu un ennemi imaginaire pendant très longtemps, il n’est jamais venu. Alors on passait le temps, on picolait, on picolait beaucoup, on fumait leur shit. Il y avait beaucoup de chèvres alors on faisait bouillir le cannabis dans du lait de chèvre, dans la forêt, la meilleure défonce de ma vie, on planait pendant deux jours avec ça. Puis bah on allait au bordel quoi, y’avait des filles exprès pour les soldats. C’était la guerre hein, fallait bien s’occuper.

Dis donc t’as plein de tatouages, Tomy tout à l’heure m’a dit que t’en avais un que tu voulais pas montrer, je peux le voir ?
Nan.

Allez.
Nan.

S’il te plaît.
Bon ok, mais faut recontextualiser hein, y’a tout un truc derrière, faut pas le prendre comme ça.

Ok. Vas-y.

Robert soulève son t-shirt et révèle un expéditif “Suce-moi salope” visiblement fait de manière tout à fait artisanale au-dessus du cœur.

Ah ouais. Et alors les filles en pensent quoi ?
Bah j’ai eu trois femmes. Et j’ai une fille aussi, elle a 21 ans et deux gosses, donc je suis aussi grand-père !

Félicitations ! Tu portes un parfum là, c’est quoi ?
Heu... “Passion des nuits sauvages”, ça sent bon hein, c’est de moi !

Qui a fait tous ces tatouages Robert ?
C’est un pote quand j’ai fait un peu de tôle. Rien de grave, j’avais juste piqué deux trois trucs alors ils m’ont bouclé, pas de quoi en faire un fromage. Nan mais sinon j’ai vachement écrit, j’ai écrit pour Libé et pour d’autres, à propos d’Emmaüs. J’ai fait un grand article sur la valeur des objets, vu que je tenais la petite partie d’antiquités. Tout ça, ça m’a donné envie d’écrire sur l’histoire de chacun de ces objets, à qui ils ont appartenu, pourquoi on s’en est séparé, etc. Ce qui est vraiment intéressant, c’est qu’un objet dure plus longtemps qu’une vie humaine, il a été le centre d’attention de plusieurs générations de personnes, il a partagé leurs vies, puis pour une raison X ou Y ils ont dû s’en séparer. J’ai été le passeur entre le passé et le futur de tous ces objets devenus orphelins, comme moi. Je suis passé à la télé aussi ! Ouais ouais ! J’ai dû interviewer un type, toujours pour Emmaüs, mais je lui coupais tout le temps la parole, parce qu’une bonne interview c’est quand le journaliste guide totalement son entretien, quand il domine son sujet, donc moi je coupais la parole tout le temps.

Tu t’auto-interviewais.
Nan mais je laissais pas l’autre répondre, ce que j’avais à dire était plus intéressant donc je ne vois pas pourquoi je l’aurais laissé parler.


Texte et photo: Margarita Carteron.