Attends ça me fait peur, y’a quoi d’écrit sur ton papier ? Hard FM, c’est ça ? T’as gagné, je me casse immédiatement”. Anthony Gonzales multiplie les dons et sait aussi lire à l’envers. Et de prime abord, il n'aime pas le Hard FM. Qui lui en voudrait? Après tout, la seule bonne chose que Bon Jovi n'ait jamais réalisé c'est un partenariat avec le monde de la belle automobile. Mais dans une logique de carrière ambitieuse et ordonnée, avant que M83 n'appose sa griffe sur une Twingo, il devait réaliser l'œuvre de sa vie : Hurry Up, We’re Dreaming. “Tu sais, ça fait plus de dix ans que je fais ça et j’ai l’impression que c’est la première fois que j’arrive à retranscrire tout ce que j’ai à dire sur un album. En fait, je viens enfin de composer une oeuvre qui me ressemble. Cet album, c’est un peu le mix de tout ce que j’ai fait auparavant”. Et pourtant après consultation d’un sondage TNS-Soffres, il s’avère que la grande majorité des fans hardcore - les Kop Of Boulogne M83 - se sentent mal à l’aise avec les nouvelles réformes sur Hurry Up, We’re Dreaming. Bah pourquoi ?

 

 

Bah parce qu’au temps jadis des LP précédents, Anthony avait un budget inférieur à celui du FC Gueugnon pour laisser libre cours à ses fantaisies. D’ailleurs, à l’époque de Before The Dawn Heals Us, Gonzales racontait que : “si j’avais eu le budget, j’aurais fait un album plus grandiloquent”.  Nous y voilà. Après avoir fait la tournée des Stades U.S en (charmante) compagnie de Depeche Mode, M83 s’est épris de la pop à construction massive. Hurry Up, We’re Dreaming est un blockbuster intime défrisant l'amoureux de la première heure comme un Gus Van Sant devenu James Cameron. Sans forcément avoir l’argent de poche pour résoudre la dette grecque, Anthony s’est autorisé la débauche et le stupre dans sa production. C’est marbré et rococo comme un décor de porno classé à l’UNESCO, mais sans kitscherie. Disons qu’aujourd’hui M83 ne s’interdit plus rien. Un flegme perdu pour un artiste se trouvant. Lorsque, en naturel ambassadeur du bon goût, je l’interroge sur ce buffet à volonté de “sons interdits” (solo de saxo, basse slappée…) qu’est Hurry Up, We’re Dreaming, Anthony me répond : “pourquoi interdit ?”. Une répartie annonçant un individu transgressif, pas dangereux, mais installé dans cette idée d’emmerder, ou du moins chatouiller, un certain académisme esthétique. “Certains s’interdisent des sons tombés en désuétude. Mais tu vois, moi, je me sens connecté au saxo par exemple, c’est un son chargé de souvenirs. La force de cet album, c’est de ne s’être rien interdit, aller jusqu’au bout des choses, ne pas faire de concession, ne pas être inhibé. Ca reste du M83 malgré tout, mais je me permets des sons, des choses, auxquelles je n’aurais même pas osé penser auparavant”.   

 

M83 feat Zola Jesus -  Intro

 

Je me sens connecté au saxo, par exemple, c’est un son chargé de souvenirs”. En mordillant une branche de mes lunettes, pieds nus dans mes mocassins, je me permets de vous interpeller sur ce dernier fait : au-delà d’aller pourfendre le bon goût, Hurry Up, We’re Dreaming est avant tout une boîte à souvenirs. Anthony l’explique d’ailleurs lui-même à merveille : “Les souvenirs que j’ai de mon enfance me rendent heureux. C’est quelque chose d’assez fascinant le regard d’un adulte par rapport à son enfance et je crois que cet album, c’est un peu un hommage à mon enfance et à mes trente premières années de vie : mes amours, mes amis, mes peurs…”. Non pas qu’à un moment donné Anthony ressentit le besoin de “quelqu’un à qui parler”, ou d’une catharsis, mais son déménagement à Los Angeles et l’isolation qui en résulta occasionnèrent chez lui une quantité industrielle de Madeleines de Proust. On imagine volontiers M83 ne pas être un trentenaire nostalgique et bien loin de nous l’idée de considérer Hurry Up, We’re Dreaming comme un “Midi Les Zouzous”, mais en arrière-boutique de l’album on trouve un dévidoir d’images de sa jeunesse où se mêlent la science-fiction, les mangas, les jeux-vidéos, Albator, Galaxy Express, Ulysse 31 et même cette vision du futur qu’incarnait Jean-Michel Jarre. Jean-Mich qui lui donnera d’ailleurs son goût futur pour les synthés. Et un peu pour les lasers. Mais pas pour Adjani ni les Pyramides.

 

Daft Punk - Fall (M83 Vs Big Black Delta Remix)


En partenariat avec votre ophtalmo, je vous invite désormais à voir plus loin. Foncièrement, Hurry Up, We’re Dreaming est bien plus qu’une séance-diapo de la jeunesse de M83, c’est une ode au recyclage du déchet d’antan en matière noble. La possibilité de rendre comestible à nouveau des produits que l’on croyait périmés : “Quand je te disais que cet album a été influencé par beaucoup de choses, des tas de trucs arrivent inconsciemment. On a grandi en regardant des trucs débiles avec des génériques cheesy, comme la musique de Top Gun ou de Baywatch, par exemple. Même chez Peter Gabriel ou Phil Collins y’a des trucs mortels. C’est des trucs que tu rattaches à une période de ta vie et même si c’est pas glorieux, il y a toujours quelque chose d’assez beau à trouver là dedans. J’ai pas honte d’avouer que ça fait partie de mes influences aussi”. Et n’aie pas honte Anthony, c’est un exercice délicat que de se rouler dans la crasse pour en ressortir couvert de strass. Toi qui aimes cette “sensation du beau douloureux” et qui voulais “un son lumineux comme mater le soleil à s’en brûler les yeux”, tu peux être fier de Hurry Up, We’re Dreaming, il y a un masochisme ambiant des plus agréables et voluptueux.

 

 

Reste la question de l’accueil en France. Si M83 est un des produits de nos terroirs les plus raffinés aux Amériques, il reste, dans nos contrées, aussi réputé qu’un Rundvleeskroket. “Tu sais, honnêtement, je me fais plus trop d’illusions. Il y a toujours eu des gens qui me suivaient en France, qu’ils soient deux ou deux millions je fais ma musique de la même manière, le principal c’est que ça touche des gens. Et puis j’en ai rien à foutre du succès, faire Taratata, c’est pas mon but non plus”. Bim. Des propos d’un homme sain de corps et d’esprit. Quoi qu’il en soit, il y a fort à parier que ce sixième album soit moins régit par la “loi de Phoenix” que par celle dite de “la Roulette Russe” : si les cinq premiers coups tirent dans le vide, le sixième sera le bon.



Mathias Deshours // Photo: Anouck Bertin.