Pourquoi Berlin? Ça fait combien de temps que tu y vis ?
Molly Nilsson : Hum, je vis ici depuis 7 ans. Je suis arrivée ici pratiquement après l'école. Je n'étais pas supposée rester aussi longtemps. Je suis en quelque sorte restée coincée ici. J'aurais voulu être coincée ailleurs mais bon...

Tu as grandi à Stockholm. Est-ce que tu discernes des mentalités différentes entre la Suède et l'Allemagne ?
Molly Nilsson : Oui, entre Stockholm et Berlin, sans aucun doute. À Berlin, il y a beaucoup moins de prestige, les gens sont moins critiques, tu peux faire ce que tu veux, bon, pas tout ce que tu veux, mais je ne pense pas que j'aurais pu être capable de faire de la musique à Stockholm parce que seuls les musiciens en font là-bas (rires), à Berlin n'importe qui peut en faire.

Et pourquoi Neukölln ?
Molly Nilsson : Je vis ici depuis 5 ans, ce n'était pas si branché lorsque j'ai trouvé mon appartement, en fait Kreuzberg était plein! Il fallait donc trouver un autre endroit où aller. C'était pas cher. Je suis quand même contente d'avoir bougé ici.

[Molly sprecht Deutsch, mais écrit en anglais, tous les potes avec qui elle traîne sont étrangers. Elle a quand même sorti une chanson en suédois, Berlin Berlin, sur l'album Europa. Peut-être d'autres dans le futur...]

 


Tu faisais de la musique avant de venir ici ?
Molly Nilsson : Non. J'ai commencé en 2007.

C'étaient quoi tes influences ?
Molly Nilsson : La pop music (rires). Je ne sais pas trop, mais avant ça, je dessinais principalement. Et je pensais que j'allais devenir une artiste. Et puis j'ai commencé par hasard à faire des chansons et j'ai trouvé ça bien plus amusant.

Tu dessines toujours ?
Molly Nilsson : Plus beaucoup, parce que je passe beaucoup de temps sur ma musique maintenant et je ne peux pas faire deux choses en même temps [le mythe de la femme tombe]. Mais je pratique un peu de temps en temps et je peux aussi utiliser ça à travers les vidéos, l'artwork, les pochettes et autres, donc ça ne me manque pas beaucoup.

Tu es la seule et unique personne derrière le label Dark Skies Association ?
Molly Nilsson : Quelques personnes m'aident, pour l'administratif... Mais ça a été créé seulement pour ma musique, en fait. Je n'ai pas pour projet de sortir d'autres artistes. Peut-être que si un jour j'arrête de faire de la musique, je commencerai à produire d'autres choses.

 


C'est du DIY total. Tu as tout fait toi-même.
Molly Nilsson : Ouais, je pense que je suis une obsédée du contrôle voilà pourquoi (rires). J'aime vraiment ranger les CDs dans leurs pochettes, faire les t-shirts, et tout ça, c'est vraiment amusant. Mais bon, ça reste assez modéré, je n'ai jamais été accablée de tâches.

Tu ne vis pas de ta musique actuellement, si ?
Molly Nilsson : A peu près 70% de mes revenus proviennent de ma musique. Mais j'ai aussi un job, je travaille dans une galerie, ce qui est bien aussi. Je pense que c'est bon d'avoir un travail, de ne pas se reposer sur la créativité. Si je vivais de ma musique, cela deviendrait mon job à temps complet, et ce ne serait plus très fun...

As-tu déjà reçu des offres de labels ?
Molly Nilsson : Ça m'est arrivé. Chaque fois que quelqu'un me contacte, bien évidemment, ils veulent faire de l'argent avec moi. Ce n'est pas parce qu'ils aiment ce que je fais mais parce qu'ils voient un potentiel là-dedans. C'est pas très agréable... Je ne vois pas vraiment l'intérêt, je ne pense pas que j'aimerais voir ma musique comme un produit qui peut être maximisé. Je préfère me faire moins d'argent et avoir plus de gens cool qui écoutent ce que je fais plutôt que d'avoir tous ces gens qui écoutent simplement ma musique parce que c'est un produit qu'ils achètent.


Peut-être est-ce aussi la raison pour laquelle tu vends uniquement tes albums sur ton site...
Molly Nilsson : Eh bien, en fait, c'est ma faute parce que je devais organiser une sorte de plan de distribution, mais c'est très dur de se faire distribuer quand tu es un artiste indépendant. Les distributeurs sont les nouveaux labels, ils peuvent se permettre de faire les difficiles. Je n'ai jamais eu trop de chance donc je me disais: laisse tomber. Si les gens veulent vraiment acheter, ils le peuvent, ou alors ils peuvent télécharger...

 


Quel était le concept derrière Europa?
Molly Nilsson : Europa était basée en quelque sorte sur l'oubli de l'Europe, et aussi parce que j’y voyageais beaucoup à cette époque, je visitais l'Europe. J'avais donné cet affreux concert à Londres, le public était rempli de gosses de riches, qui dépensaient l'argent de papa au bar. Tout le monde était atroce, c'est le pire concert que j'aie jamais fait, personne ne prenait même la peine d'applaudir entre les chansons... Et puis ensuite, je suis allée aux toilettes et il y avait cette femme, elle m'a donné une serviette et du savon et je me suis sentie plus proche d'elle que de tous les autres idiots du concert. Je suis donc restée traîner dans les toilettes en bavardant avec elle. Son nom était Joy, elle venait du Nigeria, elle m'a dit qu'elle chantait avant mais qu'elle avait dû arrêter à cause de son travail qui lui prenait tout son temps. Donc je pense que cette chanson est aussi une dédicace à cette femme. J'aimais beaucoup le morceau Europa, et j'ai donc donné le même titre à l'album.

Je te demande ça parce que j'y ai personnellement vu des réminiscences de paganisme, façon neo-folk.
Molly Nilsson : Oui, j'aime beaucoup utiliser les symboles... Le symbole en lui-même est si simple que tu peux projeter n'importe quoi dessus. Il y a tellement de niveaux de lecture... (en montrant la pochette de These Things Take Time) C'est conçu comme un puzzle, j'aime le côté chaotique, parce que si tu le regardes comme un symbole ça n'a pas beaucoup de sens, alors qu’Europa est très statique, structuré, parfait, et aussi fermé dans un certain sens.

[Intermède sur la tournée cirque de Death In June et comment un bon groupe peut être composé de bons nazes].

Je crois que quand tu aimes la musique, tu voudrais aussi pouvoir aimer les personnes qui la font. C'est pourquoi je n'aime ni Wagner ni sa musique parce que il a l'air d'être juste un trou du cul. A côté de ça, Mozart a l'air d'un type enjoué et sympa, il devait sûrement avoir des problèmes aussi mais bon, je sais pas.

 


La chose que tu préfères est rester dans ta chambre à composer de la musique. Mais comment en es-tu arrivée à faire des concerts ?
Molly Nilsson : Je crois que c'est une amie à moi, elle travaillait dans une galerie et savait que j'écrivais des chansons, qui m'a demandé si je voulais le faire. A l'époque, c'était la chose la plus effrayante pour moi, le pire truc qui pouvait m'arriver était de monter sur une scène et chanter. Mais je me suis forcée à le faire, on doit faire des choses qui nous angoissent, juste pour faire face à ses peurs. Et donc j'imaginais que les pires choses allaient arriver, que tout le monde penserait que c'était très mauvais ou que je mourrai sur scène. Rien de tout ça s'est passé et ça a été, donc j'étais très heureuse. Les choses ont commencé à rouler.

C'était quand ?
Molly Nilsson : À l'été 2007. C'est très humiliant au début, parce que personne ne veut t'entendre, tout le monde attend que tu aies terminé et que le DJ joue, que les gens puissent à nouveau danser ou parler. Et aussi tu n'es pas payée ou quoi que ce soit. Bon, maintenant que je joue depuis un moment, les gens connaissent ma musique et viennent me voir, c'est bien plus facile. (Molly a déjà fait 60 - 70 concerts ndlr)

D'ailleurs tu pars en tournée aux USA le mois prochain.
Molly Nilsson : Ouais, j'y vais avec un ami à moi qui a aussi un groupe, ça s'appelle Noisy Pig, ça va être cool. C'est lui qui a pris toutes les initiatives, donc c'est bien, je suis tranquille. Sinon je me serais tout le temps dit: "Oh non je ne veux pas y aller, je préfère rester à la maison" (rires), je n'aime pas beaucoup voyager mais là je suis contente de le faire.

Tu as vendu beaucoup de disques de l'autre côté de l'océan ?
Molly Nilsson : Et bien, depuis que John Maus a réalisé son album (dans lequel il a repris une des chansons de Molly ndlr), beaucoup de gens ont découvert ma musique, petit à petit.

Vous vous êtes rencontrés comment d'ailleurs ?
Molly Nilsson : Il a fait cette reprise de Hey Moon! il y a à peu près 3 ans, mais je n'en savais rien. Il m'a demandé l'année dernière s'il pouvait la mettre sur son nouvel album. Je pense que c'est une reprise, c'est aussi mon enregistrement original, donc c'est plutôt un remix en fait... Je sais pas trop.

 


C'est une bonne promotion pour toi.
Molly Nilsson : Ouais, j'ai trouvé ça étrange au début parce que j'ai réalisé soudainement que je surfais sur la vague de John, j'étais pas forcément très à l'aise parce que j'aime aussi à penser que tu crées tes propres vagues, et subitement j'étais sur la vague de quelqu'un d'autre, mais John a aussi surfé la vague d'Ariel Pink, et Ariel Pink a surfé sur celle de quelqu'un d'autre donc... Tu dois accepter ça. C'est comme ça que ça marche. Les ondulations sur l'eau.

J'ai cherché des interviews de toi sur Internet, et il n'y en a quasiment aucune. Pourquoi ça ?
Molly Nilsson : Ouais, je pense que ce n'est pas vraiment important ce que je peux dire ou penser, pour moi les gens devraient juste écouter la musique et ce qu'ils pensent eux est la seule chose qui importe, je ne veux pas interrompre ça. Je trouve que ça serait stupide de dire aux gens ce qu'ils doivent penser et ressentir. Je crois vraiment que la musique parle d'elle même.

Tu écoutes quoi ces temps-ci ?
Molly Nilsson : Je n'écoute pas tant de musique que ça... Je crois que j'aime la musique mainstream quand elle est consciente d'être commerciale. Tu vois. Pas comme la musique commerciale qui se prétend indie. Mais bon c'est une machine à fric de toute façon.

Acne a utilisé un de tes morceaux pour un défilé.
Molly Nilsson : Ouais, ils m'ont aidée quelques fois, ils étaient excités par ce que je faisais et très sympas. Ils ont réalisé qu'ils pouvaient attirer l'attention sur ma musique, ça m'a aidé. Mais en même temps je pense que c'est problématique avec la mode et tout cet environnement, ce n'est pas vraiment un monde dans lequel je souhaite être trop impliquée mais... J'ai un loyer à payer alors... Tu dois tracer une ligne quelque part qui guidera les choix que tu feras pour gagner de l'argent, mais en même temps tu dois trouver ta voie. A chaque fois que tu fais un concert, tu te vends en quelque sorte, et tu dois le faire si tu veux continuer à faire de la musique, ça coûte de l'argent de rester chez soi à composer toute la journée. Je ne sais pas, c'est difficile, il n'y a pas de voie à suivre...

Est-ce que tu t'intéresses à la mode ?
Molly Nilsson : Pas vraiment. J'aime les vêtements dans lesquels je suis confortable. C'est comme la nourriture, j'aime ça mais ça ne m'obsède pas. J'aime les belles choses mais je ne fais pas de shopping. Je devais acheter de nouvelles chaussures il y a quelques semaines, je suis allée dans cette friperie à Mitte, je suis rentrée et je me suis sentie très embarrassée, comme si j'étais dans un sex shop ou un truc comme ça, “J'espère que personne ne me voit!” (rires) Finalement j'ai pas trouvé de chaussures. Je pense que la mode c'est démodé.

 


C'est quoi le dernier film que tu as vu ?
Molly Nilsson : Melancholia, mais pas au cinéma, je l'ai vu à la maison. C'était très beau.

Pirate.
Molly Nilsson : Ouais, mais je ne l'ai pas téléchargé, je l'ai vu en streaming. C'est pas illégal! Quand les gens téléchargent ma musique, je me dis "Oh ce serait pas mal si je pouvais avoir... un peu d'argent". Mais en même temps ces personnes qui la téléchargent ne l'auraient probablement pas achetée de toute façon.  Je pense que tu dois juste être contente quand des gens s'intéressent à ce que tu fais et aiment ça. S'ils aiment la musique ça générera sûrement quelque chose... peut-être que j'obtiendrai un concert ou autre. Maintenant, je vends de plus en plus d'albums et les choses commencent à aller mieux et je suis en train de réaliser que le problème ne vient pas de l'industrie de la musique qui perd de l'argent, le problème est qu'ils ont fait beaucoup trop de bénéfices avant, c'est dingue combien d'argent ça génère, la musique. Ils doivent simplement se faire à l'idée que la partie de monopoly est finie.

Est-ce que tu lis des blogs (pas seulement les chroniques de tes disques!) ? Tu passes du temps sur le net ?
Molly Nilsson : Oui j'aime beaucoup Internet, c'est un lieu très intéressant, c'est un peu comme le monde réel, avec ses bons et ses mauvais côtés. C'est comme un jouet, c'est aussi effrayant d'une certaine façon. J'ai beaucoup traîné dessus par le passé puis je me suis rendue compte que je ce n'était plus vraiment ce que je voulais. (rires).

C'est comme si tu vivais dedans.
Molly Nilsson : Exactement... Ce n'est pas important. Mais c'est très bien par exemple, pour établir cet échange entre les gens qui écoutent ta musique, avec Myspace, je n'ai plus de page Myspace, mais grâce à Facebook, Youtube... C'est vraiment super. C'est si direct et rapide. Si je devais vivre dans Internet, et que chaque site était un pays, j'aimerais être un citoyen de Youtube, on y trouve tout.

Est-tu plutôt pessimiste ou optimiste à propos du futur ?
Molly Nilsson : Je pense être très optimiste en fait, même si les gens croient que je reste assise à la maison, triste, à écrire des chansons tristes. Mes chansons me rendent heureuse et je les trouve très optimistes.

C'est d'ailleurs paradoxal le fait de rester dans sa chambre à Berlin, la ville de la vie nocturne...
Molly Nilson : Ouais, j'ai laissé tombé ça il y a longtemps. (rires) Je crois que je pourrais vivre dans n'importe quelle ville parce que je ne fréquente plus vraiment tous ces clubs de Berlin. Donc je pourrais habiter au milieu de nulle part tant que je peux trouver un spätkauf pour acheter une bière au milieu de la nuit.

 

Rod Glacial.