Et puis tout à coup, Gonja est là. Il s'avachit. Il commande un verre d'eau, plate. Son visage se retranche dans sa barbe, comme s'il s'endormait. Il a une écharpe de l'AFC Ajax, un survet trop large et des baskets défoncées à la limite du boueux. Dans les miennes, de bottes, je sais que je suis un peu raide mais j'entame, puisqu'il ne dit rien.
Une demie-heure plus tard, man, tu sais quoi ? Ben il est pas mal cool Gonja — surtout quand tu lui parles d'apocalypse, d'animaux et de yoga. Portrait d'un homme à la poignée de main chaleureuse qui trace des ronds dans la moquette en t'écoutant.


Tu as l'air un peu fatigué…
Gonjasufi :
Ouais. Tu sais. C'est dur.

Bon, parlons directement de ton mini-album, qui sort cette semaine chez Warp. Il s'intitule MU.ZZ.LE — la muselière. Pourtant, à l'écouter, on n'a pas l'impression que tu sois le genre d'artiste à qui l'on peut imposer des contraintes et des restrictions…
Gonjasufi : Effectivement c'est pas une question de contrainte créative. Aujourd'hui c'est l'opposé de tout ça pour moi, et c'est une revanche : toute ma vie j'ai eu un tas de trucs à dire, et j'ai toujours dû tenir ma langue. J'ai longtemps eu l'impression, plus jeune, d'avoir une espèce de muselière, et d'être complètement incompris. Tu sais, quoi, quand tu grandis là où j'ai grandi (à San Diego ndlr), dans les États-Unis des années 1980… Le bullshit à l'américaine.

Ça continue ? On t'arrête souvent à l'aéroport ?
Gonjasufi : Ouais ça continue mais je les laisse plus me mettre en rage. Et comme tu vois, je voyage sans problème. Ça me permet de sortir un peu et de voir les États-Unis de l'extérieur, de casser les mythes. Aujourd'hui j'y vois un énorme potentiel, mais énormément de suffisance. Il y a de plus en plus d'ouverture, par exemple moi je constate tous les jours que les philosophies orientales gagnent du terrain sur la côte Ouest. Mais il faudra du temps pour que les gens cessent de soutenir leur soi-disant modèle qui est en réalité une tyrannie merdique.

Sur MU.ZZ.LE j'ai trouvé une grande tristesse, une noirceur qui n'était pas immédiatement décelable sur ton album précédent. C'est un souci personnel ou ta façon de préparer la fin du monde ?
Gonjasufi : Tu sais quoi, toutes les histoires sont vraies, mec. Sur "Sniffin," à la fin de l'album, où ma voix se détruit dans le bruit blanc, c'était vraiment moi en train de sniffer tout du long, tu vois ce que je veux dire ? C'était une période noire, c'est un album sombre. Davantage que A Sufi and a Killer. Peut-être que les gens s'y retrouveront plus, personnellement je veux dire, car c'est un sentiment réel. Je veux pas faire des trucs cosmiques prétentieux, mais juste dire, on a tous nos merdes à gérer.



Ta musique, la façon dont tu recouvres souvent ta voix de nappes de bruit et d'écho, donne un sentiment d'éloignement radical, l'impression que tu t'isoles dans une bulle hors du monde et du temps. Tu rêvais d'une île déserte quand tu étais petit ?
Gonjasufi : Tu sais, j'ai pas mal bougé quand j'étais petit. A chaque fois je pensais que j'étais enfin installé, dans une maison et au sein d'un groupe d'amis à l'école, mais on pliait presque immédiatement bagage. Donc j'ai eu beaucoup de difficultés à développer et à maintenir des relations fortes avec d'autres personnes que ma famille, surtout mon petit frère. Résultat, j'ai passé beaucoup de temps tout seul, et j'en passe toujours beaucoup aujourd'hui.

Une vie de solitude en somme.
Gonjasufi : Oui mais ce n'est pas si solitaire que ça. Je ne suis jamais vraiment seul. Je suis mon meilleur ami. Je suis très souvent heureux. Et puis même si, de l'extérieur, j'ai l'air d'être seul, il y a toujours la relation intérieure avec Dieu, qui est tout pour moi. C'est quand je l'oublie, et que je cherche le réconfort dans la vie matérielle, que je me sens seul.

Sur Demonchild, un morceau de ton dernier EP, 9th Inning, tu livres une vision du monde qui ferait passer Bukowski pour un gentil entraîneur de poneys. A-t-on forcément un regard dégoûté quand on contemple le monde depuis les marges de la spiritualité, et le mainstream depuis les niches de la musique indé ?
Gonjasufi : Tu sais quoi, jusqu'à très récemment j'étais convaincu que cette année 2012 serait la dernière de l'humanité. Avec une catastrophe ou un truc du style. Ça me réjouissait. Mourir tous ensemble, quelle meilleure façon de partir, non ? On aurait enfin réduit les dualités à une singularité mondiale, toutes les consciences humaines tournées vers la fin, vers le 0. Et puis dans la musique, quelle merde on sort de nos jours, franchement. J'écoute pas grand-chose, mais j'ai l'impression que cet univers est une grosse partie de suçage de bites où tous les artistes créent des petits clubs exclusifs mais ne s'admettent rien en face. J'ai envie de leur dire, fuck ton club mec, moi j'y mets le feu. Maintenant, même de ça je m'en fiche. Je suis complètement détaché de tout jugement sur le monde. Si l'apocalypse vient, elle vient, si on l'évite, on l'évite. Plutôt que de m'énerver, autant ne pas dépenser d'énergie sur tous ces trucs qui de toute façon sont des modes éphémères.


Donc, euh… Tu es optimiste pour la nouvelle année ?  Tu as pris des bonnes résolutions ?
Gonjasufi : Carrément ! Je vois 2013, à l'horizon. J'ai pris la résolution de boire moins cette année, de boire plus de jus de fruits, pour l'instant ça marche pas mal. Je vais fortifier ma relation intérieure. Faire plus de yoga. Et décrocher complètement des réseaux sociaux, parce que ça aussi ça me tue. J'ai supprimé mon Facebook perso, là j'essaie de plus trop toucher Twitter. C'est fou comme l'esprit humain peut s'enfermer dans ce monde virtuel. Je me sens libéré, je ne ferai jamais marche arrière.

Pour revenir à cette idée de marginalité imposée, de solitude heureuse : comment as-tu vécu la transition entre l'anonymat, l'époque à laquelle tu enregistrais pour toi sur des CD vierges, et la célébrité mondiale, justement renforcée par internet ?
Gonjasufi : Là, je suis au sommet. Je suis dans la meilleure position imaginable. Je ne pourrais rien demander de plus, sérieux. Je peux m'envoler pour l'autre bout de la planète, d'un jour à l'autre. J'ai vu plus de villes cette dernière année que la plupart des gens pendant toute leur vie. Et puis c'est gratifiant de voir que tout cet effort, non seulement le mien mais celui de mes proches, qui se sont beaucoup sacrifiés, a payé.

Le live, cette communion avec une audience, ce n'est pas trop difficile ?
Gonjasufi : Ah si, ça c'est le plus dur. Je me retrouve à devoir rejouer des trucs alors que moi-même je n'ai aucune idée de comment j'y suis parvenu. A chaque fois je me dis, fuck, mais comment je vais retrouver ce son ? Je suis un rat du studio, j'aime pas trop sortir dehors tu vois, alors c'est un challenge. Mais bon, ça me pousse un peu, et puis ça me permet d'inviter du monde à jouer avec moi en studio…

Sur l'album A Sufi And a Killer, on a l'impression que tu privilégies les petites vignettes atmosphériques, de deux minutes et quelque, mais sur MU.ZZ.LE il y a une vraie dynamique d'ensemble. Tu vas vers des jams de 30 minutes ?
Gonjasufi : Ouais, quand je saurai jouer de la trompette comme Miles Davis. Non mais j'aime beaucoup mixer les morceaux entre eux. Sinon, je ne me pose pas de question, je ne force rien : si un morceau fait X minutes, voila, c'est fait.  

Tu apprends la trompette ?
Gonjasufi : Non, je plaisantais. En ce moment c'est le piano et la guitare. Je pense que quand j'aurai 45 ou 50 ans, je partirai en tournée dans mon petit van, juste moi et ma guitare acoustique, jouer du blues.  


Avec une personnalité musicale aussi marquée, aussi cosmique que la tienne, tu n'as pas peur que les gens attendent de toi que tu restes dans le registre psyché un peu fou, comme on attend de Lee Perry qu'il nous brûle un nouveau studio ?
Gonjasufi : Je m'en tape de ce qu'attendent les gens. Avec moi, c'est l'inattendu sinon rien. J'en ferai toujours qu'à ma tête, et si ça doit être le blues acoustique, personne ne pourra me contredire. Ça n'aurait aucun sens pour moi de continuer à faire de la musique trippée et épique à la Bollywood, tu vois ? Je veux dire, j'ai plein de trucs enregistrés dans ce genre, mais ça sera pour plus tard. J'aime mieux l'idée de sortir les pièces d'un puzzle, que les gens doivent patiemment reconstituer pour comprendre mon message.

Mon morceau préféré sur MU.ZZ.LE c'est Feedin Birds, où tu chantes avec ta femme, et qui évoque une certaine population sans-abri très amie avec les volatiles urbains. Tu as beaucoup dormi dans des lieux publics ?
Gonjasufi : Ouais… J'ai jamais été… Enfin, j'ai traversé des moments difficiles. J'en ai beaucoup vus. Et oui, j'ai passé assez de temps, tout seul, dans la rue. A nourrir les oiseaux. Littéralement. Tiens, j'ai commencé la vidéo pour ce morceau hier soir, ça va être un truc brutal.

Raconte.
Gonjasufi : (Hésitant) Ouais… non, en fait. j'ai failli te raconter, mais j'ai peur qu'on me choure l'idée.

J'ai lu un entretien où tu faisais part de ta haine de l'autotune et de toutes ces distorsions vocales numériques. En même temps, ta voix est très souvent enfouie sous les filtres et les grésillements en tous genres. Pourquoi tu fais ces choix ?
Gonjasufi : Attends, ma voix, c'est sans effet. Enfin. Je suis un fan de métal, et tout ce que je veux c'est un micro, un ampli, pour pouvoir m'entendre hurler. Là, je me sens vivant, je me sens libre. Alors les distos que t'entends, c'est juste le métal. C'est ma voix en liberté. Autotune, c'est la mort de la musique. Ça ne mord pas, c'est mou, c'est immonde.

 

Sur ton premier album tu voulais être une brebis, dans la vidéo de Demonchild tu es un poisson… Tu n'es pas membre des PETA quand même ?
Gonjasufi : On a beaucoup à apprendre des animaux. Les animaux vivent toujours dans le présent. Si le Messie revenait, en admettant qu'il soit jamais parti, tous les animaux comprendraient son langage. C'est comme les chats. J'ai un chat à la maison, un Siamois, qui s'est simplement pointé chez moi, un jour, et qui est tombé à pic : c'était un moment où ma famille était partie, et où j'étais effectivement un peu seul. Et c'est un esprit qui s'est adressé à moi dans la solitude. Quand des amis me disent que les animaux n'ont pas d'âme, j'ai envie de les gifler. Je ne suis pas avec les PETA, mais je ne mange rien que je ne puisse attraper et tuer moi-même. Je mange beaucoup de poisson, parce que je pêche beaucoup. Mais je vais pas manger de bœuf parce que je vais pas aller massacrer une vache.

Tu vas pêcher à Las Vegas ? Tu aimes la ville ?
Gonjasufi : Il faut sortir un peu, effectivement. Mais non, c'est vraiment de la merde cette ville. Vraiment. J'y ai déménagé parce que c'était une nécessité personnelle, vers 2005. Mais bientôt je me casse. Je pars dans la forêt, en Californie du Nord, peut-être, sans doute dans l'Oregon ou l’État de Washington. A la base je suis un fils de l'océan, mais bon ça devient trop cher de vivre en Californie avec autant de bouches à nourrir. J'y retourne par le biais de la forêt. Il me faut un peu d'humidité, mec.

Tu as dit à plusieurs reprises que tu avais trouvé ta voix, son volume et son grain, en donnant des cours de yoga. C'est quoi comme expérience humaine, l'enseignement du yoga à Las Vegas ?
Gonjasufi : A Las Vegas, c'est pas forcément intéressant, mais tu sais (sa voix s'enroue à nouveau et devient plus aiguë), le yoga m'a appris à ne pas être obsédé par un résultat. A faire attention à l'alignement de toutes les choses : un petit degré de travers, et c'est une autre planète de douleur. Ça m'a appris à faire très attention à la forme, plutôt que d'aller immédiatement vers le fond. Quand ça fait mal il faut garder la forme et respirer lentement pour pénétrer dans la douleur. C'est physique, mais par cette patience et ce maintien, cela se traduit vite en spirituel. Enfin, le yoga m'a permis de prendre conscience de mon corps, que je dois traiter comme un temple si je veux continuer à recevoir les bonnes fréquences de l'univers.

Tu as une position favorite ?
Gonjasufi : Oui, Savasana.

C'est ma préférée aussi, mais il va falloir que tu expliques aux lecteurs non-adeptes.
Gonjasufi : C'est la position du cadavre, une immobilité totale dans l'allongement, après tout l'effort engagé dans les positions précédentes. C'est extrêmement difficile d'y arriver et de s'y maintenir, malgré la passivité apparente, parce que tu es souvent fatigué, prêt à rouler ton matelas et à dégager. Mais c'est une position passionnante car, en habitant l'immobilité totale du cadavre, en la rendant pleinement vivante, tu te prépares pour le passage dans l'au-delà.

Pour finir, je vais t'avouer un truc : j'écoutais ta musique très, très tard l'autre soir, et j'ai eu une vision. J'ai vu un avion, dans le ciel, avec un pilote solitaire et invisible, mais qui traînait une de ces banderoles à message, tu vois ? Et je me suis demandé ce que tu mettrais sur ta banderole, pour communiquer avec les terriens.
Gonjasufi : Putain… attends… putain. C'est une bonne question. Merde. Um, putain. Peut-être que je mettrais juste une longue série de points de suspension. Ou alors, "BOUGE TON CUL," tu vois ce que je veux dire ?  "ARRETE DE TE PLAINDRE."

"Deviens riche, mange du poisson et meurs," comme dans ton morceau "Eat Fish" ?
Gonjasufi : Ouais, tiens ! C'est parfait ça. Mets ça, ça va marcher.

 

 

Fabien Cante // Photos: DR.