Comme si chaque projet, (du premier album Top Départ jusqu’à L’être humain et le réverbère en 2010), semblait contredire le précédent. Et dans le paysage du rap français, un artiste qui rappe avec le 113 sur une compilation du Secteur Ä pour se retrouver, six ans après, à collaborer avec le jazzman Archie Shepp, ça peut donner le tournis aux auditeurs. Cette réédition de Top Départ a donc plusieurs intérêts. Déjà, la ressortie de l’album (augmenté d’inédits d’époque) aide à valoriser un pan du passé du rap français de manière concrète, sans verser dans la nostalgie béate (les porteurs de t-shirts Le rap c’était mieux avant se reconnaîtront). Plus spécifiquement, réécouter Top Départ aujourd’hui permet de prêter une oreille attentive aux morceaux, aux phrases, aux tentatives musicales qui, par endroits, annoncent l’évolution de Rocé. Et puis, comme ce dernier le dit lui-même, rééditer Top Départ en 2012 lui donne l’occasion « d’achever un tour de circuit avant de redémarrer ». Et de refaire un détour par « le rap ‘boom bap’ » dans son prochain album ? Affaire à suivre. En attendant, petite discussion, survenue au carrefour de l'an 2002 et de l’an 2012.

Dans le rap français, les rééditions ont souvent lieu, trois ou six mois voire un an plus tard, mais pas dix ans après. Comment cette opportunité s’est présentée ?
Rocé :
Je pense que beaucoup de rééditions sont attendues en ce moment. Pour Top Départ, ça fait dix ans précisément et ça nous plaisait de marquer le coup. Surtout que l’album n’était plus disponible dans le commerce depuis quelques années. Il y avait d’autres personnes qui avaient envie de s’en occuper, on s’est rencontrés et ça s’est fait de manière très naturelle. Puis ça me permet de remettre en avant les morceaux fondateurs, ceux qui m’ont construit.

 

Et le fait d’ajouter plusieurs morceaux rares ou inédits, c’était une volonté dès le départ ?
Rocé : Oui, parce qu’il en allait de même pour les maxis qui ont précédé Top Départ. Ils sont sortis vers 97, 98. A l’époque, on les pressait à 800 exemplaires et les morceaux de cette époque sont introuvables. Donc, ressortir Top Départ, c’était aussi la bonne occasion pour remettre en avant tout mon itinéraire.

 

En 2006, tu disais à propos de Top Départ (dans une interview pour le site l’Abcdrduson) : « C’est un album que je devais sortir pour tourner une page »
Rocé : Si j’ai dit ça, en 2006, c’est que j’ai eu la sensation d’être allé au bout de ma démarche avec Top Départ. Comme pour tous les premiers albums, le temps de conception est à la fois très long et dur à déterminer : tu mets des choses de côté pendant des années. Des fois, c’est des morceaux ; à d’autres moments, c’est simplement des idées. Un premier album, ça a toujours un goût de genèse. Par exemple, Pour L’Horizon date de 1997, alors que l’album est sorti en 2002. Sur mon premier album, j’avais déjà l’envie d’évoquer certains sujets mais tout en rappant sur un style très « boom bap ». Par la suite, j’ai eu envie d’aller vers des styles musicaux différents. Mais c’est une évolution, je ne pense pas que les êtres humains soient figés. Ça ne m’empêchera pas de faire autre chose à l’avenir, ou au contraire, d’y revenir.

Ce côté « baptême du feu » du premier album a presque disparu aujourd’hui. Les rappeurs de la nouvelle génération sortent souvent plusieurs mixtapes avant leur premier album.
Rocé : Les temps changent. Mais il n’y a pas de règles. Ce qui compte, c’est la qualité des morceaux. Le reste, les formats, la stratégie, c’est juste un habillage. Du moment qu’il n’y a que des bons morceaux, ça ne me pose pas de problème.

Ce qui est intéressant, c’est qu’en 2002, retourner dix ans en arrière c’était écouter des rappeurs français qui tâtonnaient encore énormément en termes de flow, de techniques, de sons. Alors qu’en 2012, un album de 2001 peut rester très actuel dans la forme. Et de ce côté-là, ! vieillit très bien.
Rocé : Oui, sur cet album, on a bénéficié d’un très bon ingénieur du son, Jeff Dominguez, qui avait roulé sa bosse avec la Mafia K’1fry, DJ Mehdi, Cassius etc…Il y avait aussi DJ Mehdi, qui avait déjà une grosse expérience ; Olivier Rosset qui dirigeait Chronowax ; mon frère Ismaël qui avait une énorme culture musicale … Ils connaissaient tous bien leur métier. Après, le flow, l’écriture, c’est encore autre chose, mais au moins du côté musical, ça aurait été dur de faire un disque qui ne sonne pas !

Même du côté du flow, de la technique. En réécoutant ton album, je me suis dit « Aujourd’hui, on pourrait rapper en 2012 comme en 2002, sans que ça ne choque ».
Rocé : Bien sûr. Après il y a certains rappeurs qui ont leur style singulier et qui le cultivent avec le temps. Nas, Rakim, ils rappent de la même manière qu’avant. Moi, à part le fait que j’avais une voix plus aiguë et que mon flow sur le disque peut paraître linéaire par endroits (mais c’est aussi parce que ma façon d’écrire était plus linéaire …),  je me retrouve encore dans ma façon de rapper de l’époque. Donc oui, je trouve aussi que le disque a plutôt bien vieilli. Après je ne sais pas si je suis celui qui aura le plus de recul à ce sujet.

 

 

A plusieurs reprises dans Top Départ, tu sembles craindre les pièges d’un succès massif. Je pense à cette rime : « Les groupies, j’y suis paré, faut que je reste pareil et c’est carré ».
Rocé : C’est dans Pour l’Horizon, un morceau de 1997-1998. A l’époque, les morceaux destinés aux filles, aux soirées, commençaient à se développer et je ne voyais pas ça d’un bon œil ! C’était une manière pour moi de marquer ma différence. Ça fait aussi partie d’une attitude très courante à l’époque : celle du rappeur qui refuse de se faire acheter par le système.

Il y a longtemps eu l’idée dans le rap français que le succès est forcément corrupteur. Ce n’est pas un peu dommageable sur le long terme ?
Rocé : Non, je me dis que ce n’est pas plus mal. C’est vrai que c’est très français de trouver le succès tabou, l’argent suspect mais quand t’es jeune, ce n’est pas plus mal, ça peut te protéger. Puis la rhétorique du puriste qui s’en prend aux « suckers », aux « whacks » etc… quand t’es plus jeune, c’est aussi un bon moyen pour faire des rimes.

Un peu plus loin, dans Plus de feeling, tu dis « Ils contrôlent le rap en tant qu’ex-rockeurs et quand ça passera à autre chose, à leur place, il y aura des ex-rappeurs », comme si les rappeurs qui prenaient des postes dans un label devenaient des traîtres. T’y vois forcément un côté négatif ?
Rocé : Non ce n’est pas ça. Dans Plus de Feeling, je faisais un constat : quand un rappeur parle de changer les règles du jeu, au final, il ne change pas grand-chose. On parle souvent de changer un système mais à la fin, on ne change que les gens. Et ça, on s’en rendait déjà compte à l’époque. Quand un rappeur s’enrichit, éventuellement, il ouvre un label mais ça ne change rien d’autre. Un rappeur qui vend des disques, ce n’est pas Robin des Bois ! Ce morceau, c’était une manière de dire : non, on ne va pas faire la révolution ; si on arrive à changer notre statut social, c’est déjà pas mal.

Avec le recul, je trouve beaucoup de points communs entre Top Départ et Contenu Sous Pression de Karlito qui était sorti un peu plus tôt. Vous aviez un entourage en commun (DJ Mehdi, Manu Key, le label Chronowax), mais aussi une attitude similaire : celle d’un rappeur qui respecte les codes du rap tout en cultivant une individualité très marquée, presque un quant-à-soi…
Rocé : Oui, on avait un entourage en commun que ce soit Chronowax ou la Mafia K’1fry avec qui j’avais encore une affiliation assez forte. Quant au discours, je ne sais pas, c’est peut-être ce qui avait plu à Mehdi et qui l’avait incité à nous signer tous les deux sur son label…

 

 

Par la suite, Karlito n’a pas confirmé l’essai et tu es parti explorer d’autres styles musicaux. Comme s’il y avait une incapacité à maintenir ce statut de franc-tireur au sein du rap français…
Rocé : Je ne peux pas parler pour lui mais selon moi, c’est simplement des itinéraires de carrière. Je pense qu’en France, on n’a pas encore le rendement d’artistes indiens ou américains. Si demain Jay-Z décide de faire un album de free-jazz, les gens ne se diront jamais qu’il abandonne le rap ! Ils admettraient qu’il tente quelque chose. En France, quand un rappeur va dans cette direction, le public se dit plutôt « Ok, il a changé, on ne le reverra plus ». Après, la différence, c’est que je ne sors un album que tous les quatre ans. Et arriver quatre ans après en France, c’est aussi se réintroduire auprès d’un nouveau public. Mais ce n’est pas parce que j’ai décidé de collaborer avec le jazzman Archie Shepp (pour le morceau Seul sur l’album Identité en Crescendo) que je n’écoute plus … Eric B & Rakim, ou que je n’écoute pas Rick Ross ou 50cent. Si après Top Départ, j’ai voulu aller vers d’autres styles musicaux, ce n’était pas pour marquer une rupture avec le rap. Au contraire, c’était pour créer des ponts. Identité en Crenscendo était dans les rayons rap dans les magasins.

Et comment a évolué ton entourage professionnel depuis l’époque de Top Départ ? Il y a des gens qui t’ont suivi de disque en disque ?
Rocé : De la même manière que je ne pourrais pas te définir mon public, je ne pourrais pas te définir mes proches ! J’aime bien rouler ma bosse et parfois, je m’attache à des gens qui vont faire partie de moi, mais qui ne vont pas forcément avoir de liens les uns avec les autres. Concernant mon entourage de Top Départ, mon frère Ismaël reste un passionné de musique,  mais il n’avait pas spécialement envie de continuer à faire des disques. Je ne sais pas s’il aura envie de me produire des sons à l’avenir, même si il suit ce que je fais, bien entendu. Quant à  J.L (rappeur invité sur le morceau Qui me Protège), on est restés en contact depuis cette époque. On a souvent interprété ce morceau sur scène et on devrait recommencer pour le concert anniversaire à la Belleviloise.

 


Pour en revenir à la sortie de Top Départ, je crois me souvenir que c’était un album qui avait eu une très bonne exposition pour un disque de rap indépendant. Par exemple, ça peut paraître étonnant mais tes clips passaient assez souvent sur M6 ou MCM.
Rocé : Oui, ce sont des clips assez forts qui ont très bien marché. C’est Kourtrajmé qui avait fait celui de Changer Le Monde et Alex Wise avait réalisé On S’habitue. Ce sont deux clips qui continuent à me plaire aujourd’hui. Et puis, à l’époque, beaucoup de médias n’avaient pas de préjugés autour du rap français. Moi, ça m’a permis d’avoir une promo assez large, avec des médias hip-hop, des magazines électro … Je n’ai pas eu à me plaindre.

T’as senti une évolution dans ton exposition, par rapport à la suite de ta carrière ?
Rocé : Oui, bien sûr. Mon album suivant, Identité en Crescendo était différent aussi, donc les médias hip hop comme Générations se sont totalement fermés à moi. A part quand il s’agit de parler « social » dans les émissions. Heureusement que j’ai eu l’appui de Nova, France Inter, les radios spé et Campus. Mais bon, après, on s’adapte. La manière dont les morceaux vont être amenés, la stratégie, bien sûr qu’on y pense. Mais là encore, ce qui compte, c’est la qualité du morceau.

Récemment, Youssoupha t’a fait un clin d’œil dans son album, Noir Désir, qui vient de sortir : « Comme dit Rocé, je suis un des rares MC’s de trente piges à rapper comme un adulte ». Tu peux revenir sur le sens de cette phrase ? Elle vient d’où exactement ?
Rocé : Cette phrase provient de mon morceau Si peu comprennent (premier extrait de l’album L’être humain et le réverbère). Et si j’avais écrit ça, c’est parce que je pense que, quelque soit l’art que tu pratiques, l’un des aboutissements, c’est de réussir à faire transparaître ce que tu es : l’énergie que tu portes, la souffrance etc… quand tu restes toi-même, tu ne peux pas jouer à l’adolescent, alors que tu es arrivé à l’âge adulte. Tu as d’autres responsabilités. Comme dit Youssoupha « J’ai changé ». Moi, j’ai tendance à aimer les artistes qui portent en eux un côté écorché. Et je constate que des jazzmen de quatre-vingt ans continuent à exercer leur art et à porter une certaine rage. De même que certains bluesmen me font plus d’effet à soixante ans qu’à vingt ans. A l’opposé, dans le rap français, certains rappeurs old-school sont atteints de jeunisme, veulent plaire aux jeunes, se demandent « Est-ce que je dois arrêter dans cinq ans ? Est-ce que j’aurai encore le permis de rapper ? ». Ma phrase, c’était juste une manière de dire qu’il existe des rappeurs qui sont en harmonie avec leur âge.

Et justement, comment tu vois la suite de ta carrière ?
Rocé : Déjà, ce que je veux faire dans l’immédiat, c’est sortir des disques plus souvent et m’amuser un peu plus dans la musique. Parce que c’est beaucoup de boulot, la musique ! Aujourd’hui, faire de la rhétorique, les MCs appellent ça faire des punchline ? Pourquoi pas. C’est cool. Le nouvel album sort en 2012 et s’appelle Gunz n’Rocé.

 


Yacine Badday.