"Alors comme ça, tu vivais à Boston et tu as déménagé pour Brooklyn…" dis-je à Noel Heroux - cerveau du groupe qui ne compte qu'une tête pensante - avant que celui-ci me coupe (avec la courtoisie d'un homme du monde) pour rétorquer : "Non, Manhattan". Mon lapsus est significatif, voire symbolique (et peut-être même stigmatique) de la manière dont on aborde Hooray For Earth. Avec ses faux-airs de Yeasayer ou de MGMT, son emménagement à New York ressemble au cousin éloigné venant retrouver sa famille à la capitale (qu'est ce que c'est Washington?). Mais non. Si Noel s'est installé dans la ville qui ne dort jamais c'est surtout parce que "je m'emmerdais à Boston, je déteste cette ville. Enfin, j'aime bien y sortir avec mes potes mais j'avais besoin d'être anonyme dans une énorme ville, de faire évoluer mon état d'esprit, de me sentir connecté au reste du monde. Je sais que c'est très cliché à énumérer mais tout ça s'est produit".

 

 

C'était pourtant un pari risqué pour ce petit bonhomme que de rejoindre New York au péril d'être considéré comme "just another Brooklyn band". Comment sortir du lot quand on vous fait participer malgré-vous à la grande soirée des sosies? Lui qui pourtant dépareille d'entrée de l'attitude hype-from-la-grosse-pomme avec son physique mi Joaquim Phoenix/mi Vincent Gallo, sa timidité (ainsi que l'humilité allant de pair) compulsive et cette façon si particulière de ne pas savoir parler de sa musique. "Je suis désolé, je suis vraiment épouvantable en interview… Je déteste parler de moi ou de trop analyser ma musique, j'ai pas envie de perdre cette part d'inexplicable. Mais j'aimerais aussi vraiment répondre à tes questions sans être hors-propos. Désolé". C'est pas grave Nono. Et je ne t'en veux tellement pas que je fais taire le Jean Roucas en moi hurlant grassement : bah le Noel, c'est pas un cadeau en interview. Rires enregistrés. Regard consterné. Excuse publique.

 

Mais il est vrai qu'à jouer au jeu des sept différences avec toute la pop locale, la presse (7.9 chez Pitchfork, la chaine météo de la pop moderne) fait pleuvoir des comparaisons sur un Noel pas très confort au sein de tout ça: "Je ne m'attendais pas du tout à un tel succès, à atteindre autant de gens. Mais c'est vrai que les réactions ont été très surprenantes. Rien de vraiment mauvais mais des comparaisons avec des groupes auxquels je ne m'attendais pas. Je m'en fous qu'on me parle de Depeche Mode, MGMT ou Yeasayer, c'est des individus que je trouve tout à fait talentueux mais que je n'écoute pas. À vrai dire, tout ça a été super stressant, tu vois? Quand tu passes autant de temps dans ta tête avec tes créations et que quelqu'un lui appose des étiquettes, des jumelages… C'est bizarre comme sensation mais on doit en passer par là…". Noel supporte mal que l'on touche à son enfant, c'est naturel, et qui plus est, gardons à l'esprit qu'il a fait ce bébé tout seul. "Je dirais pas que les autres musiciens sont un frein à ma créativité mais ma manière de travailler implique que je bosse seul. Ça demande une patience que je n'ai pas toujours de bosser avec d'autres musiciens donc je préfère n'avoir à compter que sur moi. Bien que les autres musiciens du groupe soient excellents je suis un peu control freaks et j'ai besoin de faire les choses par moi-même afin d'être sûr qu'elles soient bien faites". Extinction de la famille nucléaire faisant, True Loves est lui aussi issu d'un contexte monoparental. Serait-ce pour autant une raison à ce que ce petit ne soit pas équilibré?

 

 

Daphné Bürki séchant sur la question, je me vois contraint d'y répondre seul. Non Madame ! L'équilibre, voilà justement ce qui définit pleinement ce premier album. La pop de Noel a une tête et un corps bien faits, une formule qui marche parce qu'elle tient sur deux jambes indissociables : sex-appeal et culture plein le grenier. "Je ne veux pas qualifier ma propre musique d'intellectuelle mais j'aime à penser qu'elle inspire de profondes pensées parce que moi-même je ne la prends pas à la légère. Mais d'un autre côté elle doit être percutante. Je ressens juste le besoin d'écrire de grands titres épiques, quelque chose de très construit mais qui parallèlement te mette en jambe immédiatement". Hooray For Earth a une science du marketing (et un raffinement) que les vendeurs de raviolis contemporains n'ont plus : il accroche et imprime l'esprit de manière indélébile. Une question d'équation chez un gamin qui "a grandi entre l'électro de mon adolescence Basement Jaxx et Aphex Twin ainsi que les Tears For Fears ou Level 42 qu'écoutait ma mère". On ne sous-estime que trop souvent le rôle des mamans dans la pop.

 

On dit souvent que les premières fois sont ratées. Pas chez Hooray For Earth, parce qu'il l'a accomplie avec True Loves. Seul petit détail à régler: lui faire parvenir un Werther's Original, car à l'opposé d'être just another Brooklyn band, c'est vraiment quelqu'un d'exceptionnel.

 

Par Matthias Deshours // Photo: Kelly Brown