Tu as joué au Baron hier soir, je t'aurais imaginé jouer dans un lieu plus crasseux, c'était bien ?
Grimes : C'était bizarre, tous ces gens chics, je pense pas qu'ils savaient qui j'étais. Certains étaient venus pour moi mais la plupart étaient tous beaux et grands. J'ai l'impression que la politique d'entrée est assez stricte donc je sais pas si les gens qui venaient pour mon concert ont pu entrer… Je suis pas fan de ça. Mais bon, c'était fun et puis c'était mon premier concert à Paris.

Pourquoi avoir choisi ce nom de Grimes ?
Grimes : Je peux pas te dire, personne doit savoir, c'est trop la honte. J'aurais voulu choisir un autre nom, mais maintenant c'est trop tard. (rires). Quand j'ai pris ce nom, je ne connaissais pas la musique grime, mais c'est plutôt cool que mon nom évoque cette musique.

En même temps, Grimes, ça sonne mieux que Claire Boucher, ton vrai nom. Tes ancêtres étaient bouchers ?
Grimes : Sans doute. Ma famille est de Normandie, mais mes ancêtres ont immigré au Canada au 18ème siècle. J'aime bien le nom Boucher.


Tu aimes la viande ?
Grimes : Non. Mais j'aime l'idée d'avoir un ancêtre français boucher.

La viande est très bonne en Normandie. Et sinon, comment la musique est entrée dans ta vie ?
Grimes : J'adorerais aller en Normandie. Mais donc, j'ai commencé à faire de la musique dans mon coin, sans penser que quelqu'un l'entendrait un jour. Et puis des blogs ont commencé à parler de moi. Et puis j'ai fait une tournée, et puis j'ai fait des festivals.

Tu as toujours fait de la musique étant gamine ?
Grimes : Non. Ça fait juste deux ou trois ans. C'est dingue. J'ai eu mon premier ordinateur en 2007, et progressivement j'ai acheté des plugins.

 


En 3 ans, tu as sorti 4 albums…
Grimes : Le troisième est un EP mais oui, j'ai sorti 4 disques.

Donc en gros, tu passes ta vie à bosser et à te teindre les cheveux ?
Grimes : (Rires) Oui, j'ai quitté mon boulot en mars dernier, donc je ne fais plus que de la musique maintenant. J'aime sortir, faire la fête mais je suis allergique à la plupart des alcools donc je ne bois plus.

 

C'est vrai que lors du tournage du clip de Vanessa, tout le monde était saoul ?
Grimes :
Oui, sauf moi. La nana qui faisait le maquillage vomissait partout. C'est moi qui les ai fait boire, le budget du clip était de 60 dollars, 60 dollars en alcool.

Tu as déménagé de Vancouver pour Montréal. Tu peux nous parler du Lab Synthèse, un endroit clé de la ville ?
Grimes :
C'est un club illégal à Montréal dans un immeuble immense. Quand j'ai emménagé à Montreal, c'était devenu l'endroit où aller, où tout se passait, où la scène musicale s'est créée. Tous les groupes qui jouaient là-bas, dont moi, ont rejoint le label Arbutus Records. C'est grâce à ce label que toute cette scène a pu s'exporter au-delà de Montréal.

Tu affirmes que ce nouvel album est ton vrai premier album, pourquoi ?
Grimes :
C'est le premier que j'ai vraiment fait comme un album. J'ai commencé par l'intro et l'outro. Je l'ai enregistré en 3 semaines, j'avais une idée très précise de ce qu'il allait être. C'est aussi le premier que j'ai fait en tant que musicienne. Mes deux premiers albums sont très amateurs, c'est en partie pour ça qu'ils sont charmants mais ils sont pleins d'erreurs, j'appuyais sur un bouton et "oh c'était cool" alors que sur Visions, j'ai fait les choses en sachant précisément ce que je voulais. Tout est écrit, tout est intentionnel.



Et tu voulais quoi de cet album ?
Grimes :
Je voulais qu'il soit rose et rouge. Je sais que j'ai l'air folle quand je dis ça (rires). Halfaxa était bleu et violet, et Geidi Primes était jaune et rouge. J'avais en tête la pochette de CrazySexyCool de TLC mais floue.  


Tu avais en tête des influences musicales précises pour cet album ?
Grimes :
Avant de l'enregistrer, j'écoutais beaucoup de r'n'b, et de l'idm. Et cet album sonne comme un mélange de ces deux genres.

Il y a beaucoup de très bons groupes canadiens en ce moment. Et beaucoup d'entre eux sont influencés par le r'n'b et le hip hop des années 90. Comment tu expliques ça ? Le cycle naturel de la musique ?
Grimes :
Oui, il y a effectivement plein de groupes canadiens mortels en ce moment, et oui c'est bizarre. J'imagine que c'est parce que lorsque qu'on était adolescents, c'était ça qui cartonnait. Et donc forcément, ça nous a influencés de façon inconsciente.


Mais tu aimais le r'n'b déjà à l'époque ou tu trouvais ça un peu nul et commercial ?
Grimes:
J'adorais. J'ai toujours adoré Destiny's Child et Outkast est mon groupe préféré même si je trouve que les paroles des groupes hip hop sudistes sont hyper sexistes. Par contre, j'avais honte d'écouter cette musique quand j'étais à l'école. A l'époque, seuls les gamins cools écoutaient du r'n'b et du hip hop donc moi j'étais pas censée écouter ça.

Pourquoi, tu faisais partie des freaks ?
Grimes :
Oui (rires).

 


On évoquait tous ces bons groupes canadiens actuels. Du coup, tu as l'impression de faire partie d'une scène ?
Grimes :
Oui. Je ne connais pas personnellement The Weeknd ou Drake, mais tous les autres, oui. L'industrie musicale au Canada, c'est 200 personnes, donc tu connais tout le monde. Il y a un vrai dialogue, on s'influence beaucoup les uns les autres.

Il y a des similarités dans ta musique avec celle d'Austral et même celle de The Weeknd, tu as l'impression qu'il y a un son Canadien ?
Grimes :
Je ne sais pas mais en effet, le Canada est un pays froid et sombre donc notre musique est froide, sombre et déprimante, mais en même temps on est tous fans de hip hop. Ensuite, la scène canadienne est très dominée par les femmes. Même la musique de The Weeknd et de Drake a quelque chose de féminin, de très émotionnelle. Et puis, les Canadiens sont très gentils. On ne fait pas de la musique énervée, mais mélodique et sombre. Drake et moi faisons une musique très différente, mais je pense qu'on a ce point commun d'être des emos (rires).


Tu aimes Drake ?
Grimes :
Oui, j'adore. Il y a plein de choses à jeter mais j'aime vraiment beaucoup Drake. Il est l'un de mes rappeurs contemporains préféré. J'adore Nicki Minaj aussi, et Azealia Banks.


Qui sont tes pop stars féminines préférées ?
Grimes :
J'adore Azealia Banks, elle est vraiment cool, elle est différente. J'ai le sentiment qu'elle fonctionne comme moi, elle fait de la pop mais elle vient de l'underground. C'est pas comme Cassie ou Beyoncé, qui ont été entraînées pour faire ce qu'elles font, qui sont des objets pop sur lesquels les maisons de disques ont investi beaucoup d'argent. Azealia Banks est pop, tout en étant ghetto. C'est une grande gueule, elle est jeune, elle dit des conneries, c'est cool. Elle n'a pas fait de média training, elle a une forte personnalité, une esthétique très marquée. Elle n'est pas corporate. Elle est mainstream mais c'est un truc naturel. Comme moi en quelque sorte. J'adore la musique mainstream, j'aime la pop, je veux être intégrée dans ce dialogue, mais en même temps, j'adore la musique noise et mes racines indé, sans avoir envie pour autant de jouer dans des bars dégueulasses.

Mais tu penses qu'une fois intégré au mainstream, un musicien peut garder ce côté underground/indé/ghetto ?
Grimes :
Oui, regarde Beyoncé. Ou regarde Rihanna, elle est super maintream mais super ghetto. Elle est une vraie personne. Elle est tough, même si elle a un maquilleur et un styliste en permanence avec elle. C'est marrant parce que j'ai l'impression qu'avec la crise, les artistes sont autorisés à se compromettre en faisant du gros mainstream. Personne n'est en droit de les juger parce que personne n'a de l'argent. Dans les années 80, c'était comme ça, et puis les années 90 sont arrivées, et les gens ont culpabilisé et se sont mis à faire du rock indé. Je ne pense pas que Rihanna soit pire que Joy Division, je ne pense pas que ce soit des artistes si différents que ça en fait.

 


Mais tu aimes la musique de Rihanna ?
Grimes :
Ses singles sont bons. Elle n'écrit pas ses morceaux, des gens le font pour elle, mais ça n'empêche pas que ses chansons soient bonnes. C'est en fait quelque chose de très traditionnel dans la musique, d'un côté le performer et de l'autre ceux qui écrivent pour le performer. C'est ainsi que l'industrie de la musique fonctionnait avant l'arrivé de la musique indé. Mais si tu y réfléchis, la musique indé est une anomalie dans l'histoire de la musique. Jamais je ne laisserais quiconque écrire de la musique pour moi mais j'adorerais écrire de la musique pour d'autres. Toxic par exemple, Britney je suis pas fan, et cette chanson est un peu débile mais c'est une chanson géniale. Quelqu'un s'est vraiment amusé à faire ce morceau et ça s'entend. Je trouve ça beau. Et c'est de l'art. J'adore l'idée que des gens doués pour l'écriture et pour la mode mettent en commun leurs talents pour créer un artiste parfait.

Ta chanson Vanessa, pour moi, est un tube. Tu le savais en la faisant ?
Grimes :
Je l'ai faite en me disant que je voulais faire une chanson pop pute assumée. C'est l'un de mes meilleurs souvenirs. C'est pas facile de faire une chanson pop qui ne soit pas débile, en général elles sont stupides et absolument pas expérimentales. L'idée c'était de faire une chanson pop parfaite et d'y ajouter des éléments bizarres, le plus possible, tout en restant dans la pop sans jamais tomber dans le noise.


Ta musique est bizarre, mais plaisante. C'est ça ton objectif: faire de la musique bizarre mais plaisante ?
Grimes :
Oui. Je veux que ma musique soit bizarre. J'aurais tellement voulu que Mariah Carey et Aphex Twin forment un groupe. Grimes c'est ça. J'ai grandi avec du noise, de l'idm, de l'indus, du goth d'un côté, et de l'autre du r'n'b, alors pourquoi ne pas mélanger les deux ? La pop mainstream est géniale mais vide d'émotions, et toutes ces musiques sont vraiment cools mais où est l'âme dans la musique d'Aphex Twin ? Utiliser les techniques de ces musiques avec un esprit pop, c'est faire la meilleure musique au monde.


Comment tu t'y prends pour mélanger ces deux mondes ?
Grimes :
La production y est pour beaucoup, j'utilise des synthés des années 90 idm par exemple, je crée de la distorsion, j'injecte des drumbeats façon new jack swing, je chante avec une voix influencée par la technique de la musique classique et Enya mais avec un style r'n'b, etc. Et la présentation compte beaucoup aussi. Mes photos de presse sont chiadées, ça c'est pop. Si je n'avais pas cette présentation, les gens percevraient ma musique comme super underground. Enya a une mauvaise réputation mais si elle avait eu un super look et une super coupe de cheveux, les gens auraient pensé qu'elle était super cool. Le marketing et la présentation ont beaucoup plus d'importance qu'on veut bien le croire.

Tu sembles intellectualiser beaucoup la musique. Tu composes parfois sans réfléchir ?
Grimes :
C'est bizarre. Souvent, je compose des choses juste parce que ça sonne bien. Ensuite j'y reviens, et là, je réfléchis à comment améliorer pour que ça sonne comme je l'entends à un niveau intellectuel. Mais au départ, je ne réfléchis pas. Je m'invente des faux groupes et souvent, je me dis que ce que je suis en train de composer leur est destiné et non pas à Grimes parce que sinon, c'est trop de pression. Mais il se trouve, que les meilleurs morceaux que je fais sont souvent ceux réalisés pour ces faux groupes, et donc au final je les utilise pour Grimes.

 


Tu composes, chantes et écris toutes tes chansons. Tu fais parfois appel à des musiciens ?
Grimes :
En général, je joue tout moi-même, j'ai occasionnellement fait appel à des musiciens pour jouer des claviers. J'aime pas trop bosser avec d'autres gens, je suis un peu une control freak.

Tu es la nouvelle "it girl" de la musique indé. Est-ce que tu détestes autant que moi ce mot de "it girl" ?
Grimes :
Oh oui (rires).

Mais comment tu te sens par rapport à tout ça. C'est hyper plaisant ou ça te met un peu la pression ?
Grimes :
Je sais pas. Je n'aime vraiment pas le mot hit girl. Je veux être respectée. Je ne veux pas qu'on me trouve cool parce que je suis fashion, c'est tellement secondaire. Mais ceci dit, je suis ravie si je peux utiliser ça pour que les gens écoutent ma musique.


On parlait tout à l'heure de la domination des filles dans la musique canadienne actuelle. Tu penses que malgré tout c'est plus compliqué pour les filles de s'imposer dans l'industrie musicale ?
Grimes :
C'est plus facile d'être une femme musicienne parce qu'il y a une vraie demande. C'est plus facile à booker parce que plus agréable à regarder. Les magazines de mode peuvent faire des articles sur les musiciennes, c'est un truc facile à marketer. Mais du coup, tu restes dans ce spectre là, tu es associée à la mode et tu sors de la musique. C'est ça le challenge : faire en sorte que les gens t'écoute vraiment et te respecte en tant que musicienne. Aujourd'hui encore, un journaliste m'a dit : "c'est vraiment impressionnant que tu arrives à faire tout ça en tant que fille". Ah ouais ? Débile, jamais tu ne dirais ça à un mec, "bravo tu es un mec et tu as réussi à faire une chanson". Le problème majeur que je rencontre, c'est d'être prise au sérieux.


Comment veux-tu que les gens se sentent quand ils écoutent ta musique ?
Grimes :
J'aime l'idée que l'on puisse écouter ma musique de plein de façons différentes. On peut l'écouter dans le noir avec un casque et être déprimé. On peut aussi danser dessus à une fête. Ça dépend des chansons. Dans cet album, la première partie est la plus légère, la seconde est plus sérieuse.


Tu te décris comme une artiste "post-Internet". Aujourd'hui, tout le monde a accès à toute la musique possible et inimaginable et aux même plugins, est-ce que, finalement, ce n'est pas difficile de faire une musique différente ?
Grimes :
C'est le contraire. Il y a tant de choses, c'est infini, ça rend fou. Faire de la musique est quasiment gratuit, et tu peux te faire connaître gratuitement. Il a suffit que je mette des morceaux en ligne pour que ma carrière démarre, je n'ai jamais payé d'attaché de presse. Alors c'est vrai que ma musique ressemble à celle des autres groupes canadiens que je connais, mais je trouve qu'il y a beaucoup plus de diversité qu'il y a 10 ans. Combien de fois je me dis "what the fuck" en entendant un morceau ? On commence tout juste à ressentir les effets d'Internet sur la création.

 


Qui est la pop star la plus cool ?
Grimes:
La plus cool ? Beyoncé. C'est la plus tough. Elle ne fait pas la musique que je préfère mais elle est comme Michael Jackson, c'est une icône. Elle est meilleure que Madonna. Elle fait ce qu'elle veut. Elle est l'une des seules artistes femmes à être sexy sans être dégueu. Elle a du style, elle a bon goût. Elle a tellement de pouvoir, ça se sent, ça se voit. Tu vois bien que des filles comme Rihanna ou Katy Perry font ce qu'elles font parce qu'on leur a dit de faire comme ça. Beyoncé est tellement sexuelle que ça fait peur. Elle danse tellement bien, c'est une perfomer hors du commun, et elle participe à l'écriture de ses morceaux. Elle est la pop star parfaite.

Ta chanteuse préférée ?
Grimes :
Mariah Carey. C'est la meilleure. Janelle Monae est aussi une très bonne chanteuse, je l'ai seulement récemment découverte. Je suis pas fan de son style mais je l'ai vue live, elle chante et danse hyper bien.

Tu danses ?
Grimes :
J'essaie, mais c'est dur de danser et de chanter en même temps.

Ta pop song préférée de ces dernières années ?
Grimes :
Love You Like a Love Song de Selena Gomez est une chanson pop parfaite. Somebody To Love de Justin est aussi l'une de mes chansons pop préférée.

Ok, donc tu aimes Justin Bieber ?
Grimes :
Oui. J'adore les voix d'enfants. Tu as vu le documentaire sur lui ?

Non.
Grimes :
Tu devrais. Sa mère l'a eu quand elle avait 16 ans. Mère célibataire. Il a eu une vie difficile.

Ah et il est Canadien aussi c'est vrai...
Grimes :
Évidemment, je ne l'aime pas artistiquement parlant. Mais il avait 15 ans quand il a écrit des chansons pop qui sont devenues des tubes internationaux, c'est impressionnant.

Tu te vois où dans 5 ans : sur la scène du Madison Square Garden avec 45 danseuses derrière toi ?
Grimes :
Je voudrais justement être moins sur le devant de la scène. J'aimerais écrire de la musique pour d'autres. Il y a un côté cool à devenir une personne publique mais je n'imaginais pas ça aussi stressant. Je déteste faire des sessions photos. Je ne suis pas ce genre de personne.

 

Propos recueillis par Anaïs Carayon.