Jef Barbara n'est pas le prototype du gendre idéal. Si nous ne doutons pas que ce charmant jeune homme soit doté de bonnes manières, nous l'imaginons mal tendre un saladier de petits pois à Belle-Maman, quelques paillettes de la veille encore coincées dans sa perruque. Trop glam pour le gigot. Jef est une starlette, une diva, chose que vous saviez déjà puisque son nom de scène vous l'indique avant même de l'avoir écouté. Jef se devait d'exister aux yeux de tous. S’il n’avait pas été artiste à Montréal, tout exubérant qu'il est, Jef Barbara aurait été "psychanalyste, instituteur ou travailleur du sexe".

 


Quelque part, il est déjà tout ça à la fois, puisque ces trois axes se retrouvent dans sa musique : Jef est la maman, la putain et ta meilleure amie (non, non, ne le chante pas #Lorie #tagueule). Tout un programme n'est-ce pas ? Et ça ne fait que commencer. D'ailleurs, abordons le commencement : Whitney Houston. "Ça a été mon premier vrai déclic. Il y avait à la maison un de ses disques, dont j'essayais de répliquer le mélisme sur des pièces comme Greatest Love Of All. Ma mère n'était pas très fan à la base, elle ne m'a d'ailleurs jamais encouragé, sans me dissuader pour autant. J'ai progressivement abandonné l'idée d'être musicien à l'adolescence, avant de m'y remettre un peu plus tard". Permettez-moi une petite citation – d'ailleurs, je ne sais plus si c'est Haroun Tazieff ou la voix off d'une pub qui disait - "lorsqu'un volcan s'éteint, un autre s'éveille". Et comme un hommage, ou dans un ordre naturel des choses, la carrière de Jef Barbara naît pendant/après la disparition de Whitney. Coïncidence ? Oui.

 

"Jef Barbara n'est pas mon vrai nom, mais ça aurait dû être le cas. Mon identité artistique est un reflet de ma vie, même si mon personnage évolue (en parallèle, ndlr) maintenant depuis quelques années. Je me suis toujours considéré plus acteur que musicien". On fantasme volontiers Jef ayant le chromosome de la Divattitude, porter le gène de la vedette depuis sa plus tendre enfance lorsqu'il se déguisait avec les robes de sa mère, le rouge à lèvre jusqu'aux joues, chantant dans un peigne en guise de micro devant un miroir. Et pourtant, non. Jef n'est pas born this way. Son Spleen à paillettes, ses airs de Rimmelodramma Queen, c'est Barbara, le personnage inspiré de Jef que celui-ci a besoin d'interpréter pour exorciser bleus et bluettes. "La sophistication, l'élaboration d'un personnage, tout ça m'aide certainement puisque je n'ai pas l'impression d'être nu. Il y a une certaine pudeur dans ma démarche. Bien que je ne cherche pas à me cacher, je dois admettre qu'il est souvent plus facile de porter un costume car ce que je communique est très (et même parfois trop) vrai. Cependant je dirais que l'exploitation de mon côté starlette vient surtout de mon parcours théâtral, tel que chanté sur Sébastien. De plus, j'ai toujours trouvé les personnages androgynes plus complets, plus intéressants, ce qui s'explique probablement par le fait que je sois homosexuel".

 

 

En résulte une personne aux deux personnes partagée entre l'ultra sophistication et la désuétude DIY, mascara appliqué au cil près, perruque sur-mesure et clip qualité VHS pour productions crypto-K7. Jef se sait "être composé d'innombrables contradictions" et aime à jouer avec "sa dichotomie". Une personne aux deux personnes, le cul dans l'Atlantique, partagé entre deux langues et deux cultures. "Le français et l'anglais font partie de mon identité de manière presque égale. Je crois bien être un bon exemple de cosmopolitisme". Que la providence nous en préserve, le cosmopolitisme chez Barbara ça ne donne pas cette gouaille hors-pair d'idiot international type Afida Turner mais plutôt cette drôle de France des Amériques que l'on trouve au Québec. Tout fan qu'il est de Georges Michael, Jef Barbara cite (inconsciemment) les Sparks époque Moroder, Marc Almond (époque Soft Cell) autant qu'Elli & Jacno ou Alain Kan (et toute l'époque du Palace).  C'est ça la beauté de Jef Barbara, les 80's côté années folles. Une décennie qu'il affectionne tout particulièrement car "on y pressent la décadence capitaliste et l'excès commercial". Une décennie qui voit aussi la disparition progressive d'Alain Kan à qui Jef  "s'identifie énormément dans la démarche artistique" jusqu'au mystère entourant sa disparition dont il aurait aimé être le sujet. Vivre et mourir en starlette.



Comme il se fait une heure tardive et que vos enfants sont sûrement endormis, il est enfin envisageable d'aborder l'autre Jef : le licencieux, le polisson, l'espiègle… A l'écoute de Caresses Interdites quelque chose en vous s'éveillera. En arrivant sur Sébastien vous aurez quelques doutes. Ces doutes deviendront certitudes avec Les Homosexuelles. Quant à Wild Boys il vous donnera des suées lors de Turn-On : Jef est un jeune homme très à l'écoute de sa libido. Et elle est du genre bavarde. Tout au long de Contamination court un érotisme désuet de téléfilms roses, espèce devenue en voie d'extinction sous l'ère de Youporn Ier. Mais après examen, Jef est-il vraiment érotomane ? Son bas-ventre est-il tels ces volcans Islandais qui ne se reposent jamais ? En gros : coquin comme cochon le Jef ? Oui et non. "L'amour, le sexe, les rencontres sont des éléments qui ont participé au style Jef Barbara. Mais encore, il faut comprendre que j'ai écouté beaucoup de r’n'b à la base et que l'amour et le sexe y sont des thèmes récurrents". Car passées les nuits enchanteresses, Jef aborde aussi leurs lendemains esseulés qui déchantent. C'est cette ambiguïté qui rend aussi attachant qu'intéressant le personnage de Jef Barbara. Derrière le stupre, le mascara souvent se mêle aux larmes et l'âme fleur bleue de Jef est trimballée tels les coquelicots aux vents des tourbillons de la vie (celle-ci je l'ai trouvée en feuilletant le journal intime – le Facebook - de ma petite sœur Dolores). "J'ai toujours été très romantique et je crois que le caractère fleur bleue peut s'inscrire dans un contexte d'amourettes, et que justement, la brièveté rend la naïveté amoureuse encore plus tragique". Chérissons l'invention du mascara waterproof.     

En ces temps où la musique s'écrit sur du papier calque, les auteurs comme Jef Barbara se font rares. Il y a encore pourtant des artistes que l'on n'oublie pas, Jef Barbara (Gould) est de ceux là.

Mathias Deshours.