Dès la naissance, certains noms semblent déterminer votre parcours futur. Si vos parents ont eu la délicatesse de vous nommer Carlos, peut-être qu'inconsciemment vous dirigerez-vous vers la lutte armée ou le monde de la blague en salopette. Ou alors patron de Renault. Mais pourquoi A$AP Rocky n'est pas boxeur dans ce cas ? Parce que ses parents étaient moins amateurs d'Eyes Of The Tiger que de rap music et qu'ils le nommèrent Rakim en l'honneur du camarade d'Eric B., les premières vedettes du hip hop. Rocky était born to rap, il avoue d'ailleurs que son prénom a été "un bon présage".

Si vous aimez à jouer aux Bohémiennes du hip hop et que vous avez déjà voulu lire dans l'avenir du genre, vous vous êtes fatalement un temps soit peu intéressé au phénomène A$AP. Vous avez donc déjà sûrement entendu à plusieurs reprises que Rocky était abasourdi par le poids de ce succès subit s’abattant sur lui. Ça n'est pas tout à fait le sentiment que j'ai eu. Le jour où je rencontre Rocky, il me reçoit au fond de son lit, uniquement abasourdi par l'excès de codéine et le jet lag. Son contrat de trois millions ? Il "le vit à merveille". Et lorsque je lui dis qu'avec un contrat de ce type, la moitié du peuple espère un faux-pas, l'autre un album hors-du-commun, lui me répond l'air malicieux : "Je suis pas inquiet. Je suis vraiment hors-du-commun".

Sont-ce ici les propos d'un Rocky abasourdi ? Pas vraiment. Son contrat, ses ambitions, il les porte comme une fourmi : easy, même si ça fait soixante fois son poids. Prétentieux le Rocky ? Pas vraiment non plus. Il aime simplement l'odeur des fleurs qu'on lui jette, alors il en cultive aussi de son côté.

 


L'industrie a la dalle du tigre en terme de chair fraîche, mais si Sony/RCA a investi dans Rocky comme un Qatari dans l'immobilier, c'est que le gamin ne joue plus avec les mêmes cartes que ses aînés. Tempête dans un verre d'eau pour le témoin lointain, dans un univers aussi sclérosé et régionaliste que le hip hop, A$AP est une révolution, une rupture avec l'héritage familial. Bien qu'il affirme "je suis de New York City, donc je fais du hip hop de NYC", sa musique ne ressemble en rien à Nas ou au Wu Tang des origines, ni à l'Action Bronson des temps modernes. Chez Rocky, on retrouve les scènes de Cleveland, New Orleans, Bay Area ou Miami mais jamais celle de NYC qu'il avouait détester, il y a encore peu, dans les médias locaux. À l'international, le discours change. Loin de chez lui, il dit adorer le hip hop de NYC dont il se sent l'icône des récents bouleversements. Il y a quelques temps le New York Times analysait cette suite de microséismes ainsi : "dans le hip hop, New York a été pendant plusieurs décennies le donneur universel. Il est désormais devenu le receveur universel". Ma citation à peine achevée, Rocky enchaîne : "C'est exactement ça. Je suis là pour faire changer les choses. Que la nouvelle scène de New York ne soit pas réduite au son de New York mais inclut toutes les autres. C'est de ça dont je me sens le symbole".

Mais Rocky est avant toute chose un amoureux de la scène de Houston. Ça c'est le côté As Slow As Possible Rocky, le screw, ou le rap en slow motion inventé par des camés à la codéine. Pour nos lecteurs qui ne sont pas pharmaciens (il y en a) mais que nous aimons quand même, expliquons ce qu'est la codéine. Attention, petite interruption schéma C'est Pas Sorcier : la codéine est une molécule (issue du pavot) que l'on trouve notamment dans les sirops pour la toux et avec laquelle il est devenu usuel de se soustraire quelque peu à la réalité. Si vous voulez, une soirée codéine ressemble à un après-midi télé dans une maison de retraite. C'est con à dire mais le fait est, un sirop pour la toux a changé la face du hip hop. N'est-ce pas Rocky ? "Haha. Ouais on peut dire ça. C'est vrai que dans une certaine mesure ça a ralenti énormément le rap". Et toi, tu en as pris là ? "Yes Sir !". Oh et tu en prends souvent ? "Énoooooormément".  Et ne trouvant pas la recette sur Marmiton, j'en viens à le questionner sur le modus operandi, comment tu l'aimes ta codéine toi ? "Je mélange ma codéine avec du Sprite. C'est mon purple drank, mon sizzurp". C'est donc ça le "purple thing" dans le hip hop actuel, que l'on retrouve par exemple dans le Purple Swag de Rocky. Soyez attentifs, parce qu'à l'inverse le Purple Haze d'Hendrix, la Purple Rain de Prince ou The Colour Purple de Spielberg n'ont quant à eux rien à voir avec la codéine. Officiellement. Si vous avez des questions envoyez un fax à Brain, nous n'avons pas l'équipement pour les recevoir.

 

Si cette petite digression vous a séduite, ne loupez pas, très prochainement, notre grand dossier sur l'influence du Paracétamol dans la techno (simplement fascinant) avec des photos exclusives de Pedro Winter et Laurent Garnier prenant du Fervex.

 


S'il est évident que le rap de Rocky est globe-trotter, le personnage reste néanmoins profondément Harlem. Déjà parce qu'avec l'autre gros exemple d'Azealia Banks, le quartier semble une niche pour le renouveau du hip hop. Ensuite parce que c'est ici qu'il a grandi, qu'il a connu ses phases de vagabondages avant d'emménager avec sa mère dans le New Jersey, qu'il a vu son père partir en prison et son frère se faire abattre à deux pas de chez lui. La thug life, Rocky ne s'en fait pas des pulls, un contexte hyper sauvage qui l'a amené "à choisir le rap pour s'exprimer autour de ça". Un contexte hyper sauvage qui lui offrit, autant que faire se peut, un certain amour de l'école et l'envie d'obtenir son GED avant de penser sérieusement au rap. "J'étais un bon élève mais j'étais pas très assidu. J'étais à la bourre quasiment tous les jours… Mais j'adorais l'école, je voulais avoir un bon métier, ça me tenait à cœur d'avoir une bonne éducation scolaire. Je trouve que c'est vraiment important d'aller à l'école, beaucoup s'en foutent là d'où je viens mais si je n'avais pas été à l'école je pense que je n'aurais jamais atteint ce degré de sagesse. Et puis je me suis toujours intéressé au pourquoi des choses". Si l'école ne lui a pas fait arrêter le hustling parce que "la plupart des étudiants doivent magouiller à côté s'il veulent pouvoir continuer leurs études", la musique lui a offert une voie nouvelle faîte d'argent propre, de luxe et de volupté. Chose qu'il n'aurait pas osé imaginer il y a six mois, Pitchfork l'a adoubé parmi les siens, désormais Rocky affirme sa street cred sur les trottoirs de l'indé


En quittant Rocky, il m'envoie un dernier sourire d'ange parfaitement doré, avorté par une énième quinte de toux. Ainsi, une fois dans le couloir de l'hôtel, je m'aperçois qu'il me reste encore une question essentielle à lui poser : avec toute la codéine que tu t'envoies, comment ça se fait que tu tousses autant ?

 


Mathias Deshours.