Ca, c’est le problème de la ville. Comment ne pas devenir fou quand le coût d’une femme de ménage a tendance à être inclus dans les charges fixes mensuelles ? (Si vous ne comprenez pas cette blague, je vous en supplie n’allez pas sur Vice Magazine mais enregistrez cet article pour dans quelques années). Comment ne pas devenir fou quand tout ce qui nous faisait envie devient possible ? « Monter sa boîte », « partir en week end sur un coup de tête », « dépenser 400 euros dans une paire de chaussures », « se faire clipser une frange pour faire comme Kate Moss », etc. Réfléchissez bien : autant de trucs qui nous faisaient envie quand on était kéblo dans nos pavillons s’avèrent être envisageables, c’est rigolo d’être défoncé, c’est pas grave d’être en débit, c’est sensé de ne pas avoir de tv. On devient cynique parce qu’on est trop gâtés. Ca n’est pas nouveau, c’est générationnel : « qu’on me donne la faim la soif, puis un festin », chantait Johnny il y a vingt ans (bisou Johnny). S’accomplir, ça veut dire être obligé de renouveler ses objectifs, dit comme ça, ça fait très BTS Action Co, mais passez-moi vos remarques de gens de bon goût, on est justement là pour se remettre à l’heure.  

J’ai remarqué une chose depuis que je vis à Paris : les gens sont tiraillés entre l’envie de ne rien glander et la terreur de s’ennuyer. Donc ils s’occupent, donc ils dépensent de l’argent, donc ils sont pauvres, donc ils sont stressés, donc ils cherchent des gens comme eux pour s’en faire des copains, donc ils sont en bande, donc ils se sentent plus forts, donc ils sont cyniques parce que c’est tellement plus cool. Le cynisme est donc un pansement sur un os cassé, un traitement pas approprié mais dans l’urgence, on sait bien qu’on fait comme on peut. En revanche, tu fais pleurer un expat' en lui racontant la terrine de ta mère ou en lui promettant une sortie à la mer. Evidemment, il faut ruser parce que tu ne donnes pas un médicament à un chat sans le mélanger avec un peu de croquettes et suggérer par exemple une sortie à la messe, « pour rigoler ».

SORTIE / MESSE / RIGOLER. Je me permets de  reprendre (et ça vous montre en même temps que je tiens mon angle) : comment ne pas devenir fou quand on est obligés de ruser rien que pour s’octroyer un moment de quiétude dans une simple église ? Et pourtant, ça marche, on y est allés avec une copine, un dimanche entre le brainche et une broquiche, on est entrées en ricanant pour finir 5 minutes plus tard, hébétées devant des enfants de Dieu qui priaient face contre terre, implorant je ne sais quel salut, je ne me suis pas approchée pour écouter, quand même, y’a un respect. Comme deux connes, sans trop se regarder, on a filé deux euros pour un cierge des vœux, merde, on est vérolées à ce point ? Infoutues de ne pas oublier que la vie peut être simple comme un Femme Actuelle, paisible comme une meuf en Birken qui prie dans l’humilité ? Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur : notre propension à nous créer des problèmes ou l’incapacité qu’on a de les relativiser. Faut pas déconner, y’a des transats sur les bords de Seine, on a un stock incroyable de vieilles qui peuvent nous raconter la vie pendant l’entre-deux-guerres et éventuellement nous chanter des chansons inhérentes avec des trilles, et nous on est là, portable dans la main à checker nos timelines.
On n'est quand même pas malheureux. Alors slow down sur le cynisme, okay ?

 

SML // Illu: Hugo Stempezynski .