Situons le propos. Mireille Havet, née dans un milieu bourgeois en 1898 et morte de la tuberculose en 1932, était à la fois un écrivain admiré par ses pairs et une parfaite mondaine des Années Folles. Un genre de Beigbeder du début du 20e siècle, en version lesbienne, et qui a su se gâcher très vite. Noctambule, exaltée, séductrice, extrême, cocaïnée, alcoolique : Mireille se brûle à un feu permanent tout en maniant un sens aigu de la critique sociale.

 

Admirée par Colette, Cocteau ou Apollinaire, qui l’appelait «ma petite poyétesse», Mireille Havet choisit, très jeune, l’oisiveté comme occupation et en profite un peu beaucoup. Indomptable et insatiable, elle se fait entretenir par des maîtresses plus âgées et plus fortunées qu’elle (système qui finira quand même par se retourner, vu qu’elle meurt seule et dans une sombre misère). Mais qu’importe. La petite dame parvient un réaliser une espèce de tour de force flamboyant qui nous tient en haleine au fil de son journal, sorte de testament rédigé en direct live, oscillant, comme souvent chez les oiseaux de nuit, entre honnêteté et forfanterie dramatique, entre cynisme et lassitude blasée.

Mireille Havet possède un terrible et fabuleux handicap, rare, de nos jours, chez les noctambules : elle est lucide. Lucide de se détruire, lucide d’être à la fois incapable d’aimer et angoissée de ne pas aimer, toujours en quête de relations impossibles avec des femmes à la ramasse ou inaccessibles, lucide de s’ennuyer de ces conquêtes faciles qu’elle recherche pourtant avec avidité, lucide sur les relations sociales hypocrites et les histoires de coucheries qui rythment la nuit parisienne, lucide sur l’état du monde en mutation en ce début de siècle. Consciente à l’extrême de ses paradoxes et de ses fêlures, la jeune femme ne s’attarde pas pour autant et fonce, comme une étoile filante trop pressée. Sans doute son caractère ressemblait-il à son écriture : vif, convulsif, pressé, brutal et fragile à la fois.

 

Pour l’anecdote : le journal de Mireille Havet (rédigé de 1913 à 1929), s’était égaré dans la famille de l’amie à qui la mourante l’avait confié. Retrouvé par hasard en 1995 par la descendante de cette fameuse amie, il est édité dans la foulée. Oubliée pendant des décennies, cette étrange scribe de la nuit s’est vue renaître de ses cendres et atteindre une postérité bien méritée. La vie n’était peut être pas mieux avant, mais elle était mieux racontée quand il n’y avait pas Facebook.

 

Journal 1918-1919 de Mireille Havet. 2003. Editions Claire Paulhan.

 

Syd T.Gray