Perestroika et new wave à la sauce rouge

Aujourd’hui encore lorsque l’on évoque Kino en Russie, beaucoup de paires d’yeux continuent de se remplir de larmes tant le groupe aura été le symbole de la jeunesse révoltée des années 80 en URSS.

Formé en 1981 à Leningrad (pour les jeunes, il s’agit du St. Pétersbourg d’aujourd’hui), sous l’impulsion du poète Viktor Tsoi âgé d’à peine 19 ans, le groupe commence sa carrière dans les milieux underground et dans des appartements privés de la ville, afin notamment d’éviter la censure qui frappe la plupart des musiciens sous le régime communiste.

 

 

Leur premier album, 45, sorti un an plus tard, est plébiscité par les sphères arty de Leningrad/St. Pétersbourg, mais son succès reste tout à fait relatif. Ce n’est que quatre ans plus tard, en 1986, avec la sortie de leur quatrième album intitulé Noch, que le groupe transcende réellement les foules du pays, récemment galvanisées par la mise en place de la Perestroika de Gorbatchev. Le succès est tel qu’il parvient même aux oreilles de l’oncle Sam : Kino est sélectionné dans la compilation The Red Wave: 4 Underground Bands from the USSR spécialement réalisée pour le marché américain.

 

 

En URSS, la jeunesse trouve un écho à la hauteur de ses rêves et ambitions dans les textes punko-poétiques et politiquement engagés du beau gosse Tsoi. Appuyées par des rythmes new wave et rock qui n’ont rien à envier à leurs contemporains occidentaux (coucou  Bauhaus et Cure), leurs chansons se retrouvent scandées comme des hymnes patriotiques dans tous les stades de l’URSS.

 

En 1988, avec la sortie de l’album Gruppa Krovi (qui sera mis sur le marché aux Etats Unis l’année suivante), on parle désormais de Kinomania. Le groupe parvient même à tourner  en France, en Italie et aux Etats-Unis, fait rarissime pour une formation soviétique. Mais le succès sera de courte durée puisque la tragédie viendra frapper à la porte du groupe, le rendant instantanément culte.

 

 

Viktor Tsoi, l’étoile filante

Pour beaucoup, Kino ne serait jamais devenu légendaire sans le charisme et le talent de son leader Viktor Tsoi. D’ailleurs, dès la seconde moitié des années 80, alors que la popularité du groupe devient exponentielle, le chanteur doté d’une tête bien pleine et plutôt bien faite (il est l’heureux mélange d’un père Coréen et d’une mère Russe) entame une carrière au cinéma. On le voit dans les films ASSA en 1987 et Igla en 1988, dans lequel il incarne le rôle principal, celui d’un jeune homme  valeureux qui veut sauver son ex toxicomane des griffes de la mafia locale. Tsoi devient alors naturellement une icône populaire adorée par toutes les adolescentes du pays.

 

 

Faux bad boy mais véritable écorché vif, certains voient en lui une sorte de Jim Morrisson venu de l’Est. Mais c’est plus une fin à la James Dean qui l’attend un soir d’été 1990. Où comment le Dieu du Rock fut rappelé au ciel après un accident de voiture sur une route de Lettonie.

 

Une empreinte encore vivace sur la société russe

La mort brutale de Viktor Tsoi, qui venait tout juste de terminer l’enregistrement du 7ème album de Kino (Chyorny Albom), provoque une onde de choc dans tout l’URSS et laisse une jeunesse orpheline et inconsolable par la mort de son héros. Les mots ??? ??? ! (Tsoi est vivant ! en VF) résonnent dans tout le pays et sont apposés sur tous les supports possibles et imaginables des mois encore après sa mort.

 

Sa tombe, encore constamment fleurie aujourd’hui, est devenue un lieu de pèlerinage incontournable de Saint-Pétersbourg. Des mères de famille y viennent raconter à leurs filles, les yeux embués de larmes, comment Viktor Tsoi leur chantait des lendemains heureux. Autre lieu de  rassemblement immuable pour tout fan qui se respecte : un mur entier entièrement recouvert de poèmes et des dessins à sa gloire dans un quartier de Moscou, un peu comme l’ancien immeuble de Gainsbourg rue de Verneuil.

 

Le 21 juin dernier, Tsoi aurait fêté ses 50 ans, un événement que même le géant américain Google n’a pas manqué de célébrer avec un doodle en hommage à Kino. Comme quoi.

 

 

Ecouter/télécharger :

Kino - Changes

Kino - A Place For A Step Forward 

 

 

S.D.