Et alors que je jetais sans états d’âme une partie de mon passé, en m’approchant de l’étagère où trônaient mes vinyles, mon bras se mit à trembler et je crus entendre une petite voix qui me disait (vous pouvez mettre la voix de votre choix) :

 

«Hey Catherine, tu peux pas nous faire ça, nous on t’a jamais laissé tomber comme ce petit con de Paul, nous on t’a même consolée des nuits entières, nous on t’aime vraiment !»

 

C’est vrai ça, j’allais me débarrasser de ce qui m’avait construite, réconfortée, ouverte au monde, MES DISQUES, tout ça pour gagner de la place et rester dans le coup ? Mais de la place, pourquoi ? Et dans le coup, pour qui ? 

 

Il était temps d’expliquer dans cet épisode 4 à  mes chers jeunes Brainers la différence viscérale entre poser un disque sur une platine et cliquer sur un mp3. Attention, j’aborde ici un sujet autour duquel j’ai longtemps tourné et si ce n’avait été une commande expresse venant du haut de la pyramide, je vous aurais parlé des chips à l’ancienne. Mais je ne suis pas du genre à éviter l’obstacle telle Marie-Josée Pérec reprenant l’avion direct lors des jeux olympiques de Sydney sans y avoir couru le moindre 100 mètres (sportive du 20ème siècle).

 

 

Donc, les vinyles «c’est» ma «matrice» à moi, un petit Velux qui s’est ouvert dès l’âge de 5 ans sur le monde extérieur sans jamais se refermer, dans une province animée uniquement par le bruit du vent dans les champs de blé et le groove matinal des motoculteurs. Oui chers jeunes lecteurs, j’en ai presque la larme à l’œil, «but when i was young a vinyl saved my life» !

Alors que d’autres ont grandi à coup de torgnoles ou de Barbie Pony Tail, moi j’ai ouvert les yeux et les oreilles avec le mange-disque, le tourne-disque, et enfin la platine. J’ai appris à lire en regardant les pochettes de Michel Fugain, d’où sûrement ma dyslexie (à 5 ans hein), et je lisais les 45 tours comme d’autres le journal de Mickey. Et si je parle couramment anglais aujourd’hui, je ne le dois  sûrement pas à Mlle Bennet ma prof d’anglais, mais à une irrépressible  envie de comprendre les paroles des Rubettes et des centaines de groupes que je découvrais. Je voulais tout connaître : les paroles, l’année de sortie, le nom de la maison de disque, le nom du photographe qui avait pris la photo de couverture, le nom des compositeurs, dans quel studio cela avait été enregistré etc. Le vinyle m’apparaissait comme une mine d’information inépuisable que je parcourais pendant des heures.

 

La pochette de Lizzy Mercier Descloux, Press Color, fit partie de ces pochettes que j’appris par cœur, et, pendant des années, les noms de Dj Banes, Erik Elliasson et le Blank Tapes Studio de New York City eurent sur mon esprit d’adolescente une résonance quasi mystique.

 

Évidemment fallait-il encore arriver à se procurer ces fameux 33 ou 45 tours.

 

 

N’ayant pas eu la «chance» d’être fan de C. Jérôme, des Martins Circus ou de Dalida, je ne trouvais jamais en tête de gondole du Carrefour du coin les productions de mes idoles. Aussi rares qu’une drogue dure, les disques de qualité ne passaient que très rarement le mur de la province. Et en ce qui me concerne,  je n’avais qu’un seul dealer : le magasin La Pie qui Chante, qui faisait également office de papeterie,  salon de thé et de vente d’instruments de musique (je le soupçonnais également de vendre du shit sous sa caisse, mais je n’ai jamais eu de certitudes, étant déjà passé au niveau supérieur des paradis artificiels). La plupart du temps, j’étais obligée de commander sur catalogue et j’attendais des mois que le disque de mes rêves vienne virevolter sur ma platine. 

 

Mais lorsqu’il arrivait, le sentiment qui m’envahissait était quasi-indescriptible : un mélange d’orgasmes, d’ébriété profonde et de plénitude. C’était l’époque où le vinyle ne servait pas encore de sous-bock ou de set de table, et était un objet de désir si violent qu’il nous arrivait de le voler et de le ramener avec fierté, caché sous nos duffle-coats.

 

Je vous entends piaffer avec vos Shuffle et autres Ipods nano, mes petits Brainers. Evidemment, le mp3 on peut l’écouter partout, on peut l’échanger, le télécharger dans la seconde. Mais est-ce que c’est vraiment excitant ? Le vinyle c’était un peu comme la «vraie» vie avec une face A et une face B. Un morceau qu’on aime, et un qu’on aime moins, des rayures, les marques du temps qui passe…  Ahhh, choisir délicatement parmi ses trésors la pépite sur laquelle nous allions embrasser notre partenaire, puis retirer doucement le disque de sa pochette, l’essuyer délicatement à l’aide d’un chiffon de soie, soulever  le couvercle de la platine, vérifier l’état du diamant, le poser sur le sillon, retenir son souffle, écouter le disque tourner dans le vide, le premier craquement, puis la délivrance, les premières notes du morceau… et laisser les corps s‘embraser… Que dire de plus ?

Le vinyle c’était un peu la littérature du disque. La différence viscérale entre Bukowski et Marc Lévy… Une autre époque.

 

 

Catherine Benguigui // Crédit Photos : Life Magazine & D. R. // Visuel : Jonathan Monot/Scae