Dans le premier épisode de la troisième saison de Spartacus, le mot "upon" est utilisé 19 fois (j'ai compté, mais j'ai dû en rater quelques occurrences parce qu'il y a presque autant de Romains décapités). Spartacus est désormais connu pour être la meilleure série de boucherie synchronisée et de nudité frontale, ce qui est en soi révolutionnaire, surtout à la télé. Mais pourquoi les séries de péplum sont-elles parlées dans un anglais ancien? Dans ce moment oublié de 73 avant J-C peuplé de patriciens, de consuls, de gladiateurs et d'esclaves, tout le monde parle avec un accent shakespearien. On avait déjà vu ça dans la série Rome où tous les acteurs romains parlaient comme s'ils venaient de l’Est de Londres ou pire, du Sussex. Mais si les Romains s'expriment dans un style tout droit sorti du Sénat de Rome, comment font les esclaves pour être si érudits? 

 

Dans Spartacus, tout le monde utilise "gratitude" pour dire simplement “merci” et tout le monde dit "upon" pour dire "sur". Comme "I'm gonna come upon your face" au lieu de dire "Je vais jouir sur ton visage". OK, c'est fleuri comme style, mais 19 fois dans un seul épisode, ça fait à peu près... je sors ma calculette : 200 fois par saison. Quelqu'un a décidé de faire de ce mot le trademark de la série, au même titre que les bites en frontal et les litres de sang. Mais surtout, cela illustre ce que l'on disait ici même sur le revival des mots démodés  dans le vocabulaire urbain. Autant la modernité de notre époque écorche la conjugaison et l'orthographe (mais on ne va pas râler de ça ici, autrement les haters vont me comparer à Renaud Camus), autant cette modernité nous surprend en voyant les jeunes s'encoquiner (encore un mot affreux) d'expressions totalement oubliées.

 

Suis-je le seul à remarquer l'usage d'anglais classique dans des séries romaines, ou faut-il demander à Greg Frite ce qu'il en pense puisqu'il est devenu le meilleur traducteur des expressions de la banlieue ? Bientôt, on va voir un groupe de rap qui va faire un tube avec “supercalifragilisticexpialidocious”, le mot inventé par Robert B. Sherman et son frère en 1964 pour la chanson célèbre du Mary Poppins de Walt Disney ? Dans le flow du hip hop, ça serait un hit (ou pas) et on verrait 10.000 kids adopter des blagues en triturant le mot en verlan. Cette fascination pour le vieux parler est parallèle à une étrange fascination qu'ont les jeunes pour le look des pépés de mon âge (remarque, personne ne nous drague non plus, donc faut bien se consoler comme on peut). Un article du Financial Times de 2008, intilulé "Totally grandpa" affirmait que les acteurs comme Johnny Depp avaient l'étrange manie de porter des vieux vêtements comme des lunettes sans verre de vision ou des chapeaux difformes. Ce "chic de vieux" est adopté par certains jeunes d'aujourd'hui "qui y voient une authenticité dans le style du passé qui les rapproche de leurs grand-pères". En refusant le phénomène de la mode jetable, ces jeunes s'alignent sur leur héritage passé ou imaginaire.

 

Il y a dans ces mots le parfum d'une époque totalement révolue puisqu'on choisit des mots qui viennent non pas du XXème siècle, ce qui est déjà assez ancien pour les kids nés dans les années 90, mais carrément des siècles précédents. Dans les films sur la guerre de Sécession comme Retour à Cold Mountain (2003), on entend beaucoup le verbe “to reckon”, qui est, pour moi, l'un des plus beaux termes du vocabulaire américain de l'époque de Walt Whitman. Comme dans "I reckon spring is coming late this year" = "Je pense que le printemps arrivera tard cette année". To reckon est un verbe introspectif pour dire je pense, je crois. Mais pourquoi utiliser un autre terme pour dire "penser" alors que ce mot est l'un des plus utilisés du langage ?

Selon Alex Beam, le langage moderne se purge lui-même de mots dépassés comme l’étiquette, les manières ou la modestie. Mais ces mots qui disparaissent sont en fait remplacés par d’autres mots désuets qui sont, eux, choisis par les jeunes. Ce sont eux qui décident si un mot oublié a de la valeur aujourd’hui.

 

C'est ce qu'on appelle la poésie. Totalement superflu. Totalement nécessaire.

 

 

Didier Lestrade // Illustration de Une : Scae.