Tout d'abord, il convient de rétablir la vérité sur ce joli pavé (480 pages, pas mal pour un vrai best-seller) : La Conjuration des Imbéciles n'est PAS un livre drôle. C'est un livre cynique, désabusé, grinçant, mais pas le genre qui va vous faire pouffer de rire dans votre wagon. L'histoire qui préside à la rédaction de ce roman est même assez sordide: son auteur, un prof miné par les refus d'éditeurs, se suicide en 1969, à 31 ans. Persuadée du génie de feu son fils, c'est sa mère qui fera des pieds et des mains pour vendre ses deux manuscrits à un éditeur (La Bible de Néon, en plus de La Conjuration des Imbéciles). Résultat : un Pulitzer posthume en 1981, argument en faveur de l'idée qu' "un bon écrivain est un écrivain mort".

 

Bref, revenons à nos crétins. Le pitch du roman rappelle les scénarios parfaits pour les pitreries des films muets : Ignatius J. Reilly, brillant médiéviste paresseux et paranoïaque (et mégalo, aussi. Et mythomane), vit avec sa mère, une bonne femme un rien simplette et portée sur la bouteille. Quand celle-ci plante sa voiture et doit rembourser les dégâts, elle force son fils à trouver du travail pour contribuer à la marche de la maison. Et là, c'est le drame. Persuadé d'être en pleine rédaction d'un chef-d'oeuvre littéraire sur le modèle de Boèce, Platon ou Diogène, Ignatius hait tout et tout le monde (les prostituées, les homos, les hippies, le travail, les noirs, les policiers... qu'il considère comme des "semi-mongoliens" peuplant une époque de dégénérés). Christine Boutin, tu as peut-être un lointain cousin. Bien sûr, Ignatius, sorte de Don Quichotte qui aurait besoin d'un bon anti-psychotique, va semer la pagaille dans la Nouvelle-Orléans, et se retrouver dans des situations improbables. Je sais, ça a l'air drôle, raconté comme ça, mais en fait, ça ne l'est pas. Les personnages, décrits avec une aisance et une vivacité surprenantes, amènent plus un sourire de pitié que de moquerie. La mère d'Ignatius, Ignatius, ses collègues, les gens qu'il poursuit de sa paranoïa farouche... tous participent à une mascarade assez pathétique, plus marquée par la condition humaine que la commedia dell'arte.

 

Le pire du pire, c'est qu'en même temps qu'une haine farouche on ne peut pas s'empêcher de ressentir une certaine empathie pour ce sale con prétentieux d'Ignatius. Peut-être est-ce là une des forces de ce roman : par la caricature, il amène un phénomène d'identification. Plus on avance dans le livre, plus on s'imprègne de la pensée d'Ignatius, de sa verve emphatique et de son mépris forcené pour la médiocrité. Ou alors, je suis vraiment psychotique, moi aussi.

 

 

La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole. 2002. Editions 10/18.

 

Tara Lennart.