Clarisse Mérigeot réussit une fois de plus à nous déranger, nous lecteurs qui plongeons dans ses romans comme dans des eaux noires et tourmentées. Elle nous embarque sur les lieux de son enfance, son territoire familial et intime, en pleine guerre entre les bourgeois et les ploucs, les Bleus et les Rouges. Vu l'actualité politique, on pourrait aussi trouver une lecture parallèle dans ce registre, un genre de traversée entre deux courants aussi bêtes et dangereux l'un que l'autre. On pourrait lire ce court roman sous pas mal d'angles, en fait, même si le principal reste celui de la littérature.

 

 

Clarisse excelle dans l'art de brouiller les pistes, entre réalité et fiction, entre sympathie et haine. On lit les affrontements entre ces deux camps, la France Bleue et la France Rouge, sans jamais arriver à prendre parti, sans jamais détester ni aimer les habitants de ces plages autant qu'on le voudrait - et c'est extrêmement perturbant.

 

 

Le décor du roman s'appelle Saint-Palais-sur-Mer et Clarisse Mérigeot s'y exile tous les ans pour écrire un nouveau livre. Quand elle arrive là-bas, elle se roule dans le sable. Sa topophilie maladive est telle qu'elle en comprendrait les écolos qui s'enchaînent à des grues. Elle pourrait le faire pour St-Palais, ces quelques conches et cette grande rue. C'est chez elle, elle a tout fait là-bas. Ainsi, Clarisse a volontiers accepté un jeu de piste, entre réalité et fiction, une prolongation de son livre. Un extrait, illustré de photos d'enfance et de son lieu de vacances filial, agrémenté d'un commentaire personnel. Réalité ou fiction ? Les deux ? 

 

 

 

AVERTISSEMENT

"Les personnages et situation décrits dans cet ouvrage sont purement fictifs. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existants ou ayant existé ne saurait qu’être que fortuite et indépendante des volontés de l’auteur et de l’éditeur."

 

EXTRAIT COMMENTÉ 1

 

"Depuis qu’il est ici, mon personnage est le témoin excité d’un complot qu’on a ourdi contre le bon goût et contre lui. On me garde dans un camping qui donne sur la plage du Bureau, les gens sont hideux. Quelle autre distraction peuvent-ils avoir au-delà de me regarder ? Je suis à moi seul un spectacle plus divertissant que la Marquise des Anges et Le Juste Prix réunis. Je suis leur mini-télé, branchée comme faire se peut, coincée sur une chaîne si bête qu’on l’interdit chez nous aux plus petits. Le présentateur du Juste Prix a des gaz, il rit. Les campeurs se reconnaissent en lui. Un film pornographique, voilà ce que je suis."

 

Clarisse Mérigeot : Certaines choses dans ce livre sont fictionnelles et certaines choses ne le sont pas. Ce qui est vrai, c'est que j'ai reçu de ma mère comme un cadeau une éducation intransigeante et le respect d'un lieu. J'ai chéri cet endroit toute ma vie, et mes premiers souvenirs d'enfant se résument à d'interminables promenades dans une pinède envahie par des visiteurs importuns. Ma mère était folle, sans doute, elle m'a transmis cette folie et je l'en remercie. A l'époque où je marchais assez mal pour qu'on ait à me tenir la main, sur nos sentiers préférés, l'endroit était envahi par des campeurs. J'ai viscéralement appris à les haïr pour le mal qu'ils faisaient à "mes terres". Ils jetaient un sac poubelle par-dessus la clôture, ils ne respectaient pas l'endroit qui les accueillait. Comme les enfants américains auxquels on apprend à se servir d'un flingue, j'ai appris à ramasser ces mêmes sacs poubelles dès 5 ans et à les renvoyer à leurs expéditeurs mal intentionnés. C'est ainsi, comme on évolue selon des principes de vie, ou des principes religieux, que sais-je, que j'ai été élevée dans la croyance de la beauté d'un lieu qu'il me fallait à tout prix préserver. J'ai rapidement compris qu'en pourrissant l'endroit que je trouvais le plus parfait, les campeurs étaient des ennemis qu'il fallait à tout prix anéantir.

 

EXTRAIT COMMENTÉ 2

 

"Cruel rituel du feu d’artifesse : des centaines de campeurs sont alignés, ils sont apprêtés. Ils vont presque au spectacle, entendons un vrai. Nous nous déchaînons sur eux, mais pour rien au monde je ne m’en excuserais : ils sont nos inférieurs, ils nous doivent vénération, soumission. Nous sommes des potentats provinciaux, de minuscules tyrans du rang. Le feu définit chacun de nos moments douloureux ou précieux. Ne disons-nous pas des campeurs qu’ils sont très «prout» entre nous ?"

 

Clarisse Mérigeot : Le livre met autant à mal la bourgeoisie que la "France Bleue". La France Bleue, pour moi, sans connotation politique, ce sont les familles dont l'histoire s'est écrite sur la plage que je raconte. Quand on s'aventure à pourrir quelque chose d'aussi beau, il faut s'attendre à des représailles. Elles sont naturelles. La France Bleue a les siennes qui sont plus ou moins violentes ou judicieuses. Nous, nous vivons et évoluons tous en fonction de ce qui nous a été transmis, nous sommes ici plus proches de la fiction que de la réalité. Si ma plage était un royaume, et que j'en étais le Prince, c'est définitivement le moyen que j'emploierais pour me livrer à une forme de répression excessive et ridicule. Ce livre est après tout un roman. Pourquoi ne pas y faire preuve d'un humour outrancier ? Chez nous, le feu d'artifice est un rituel. J'ai été habituée à le fréquenter de toutes les manières possibles. Quand j'étais noyée dans la foule, ma mère mettait la main aux fesses des personnes qui regardaient devant nous. Je riais invariablement, je me faisais parfois gifler. Elle m'expliquait que le premier principe était de savoir se maîtriser dans la vie. C'est une manière d'éduquer un enfant assez particulière, je ne l'ai jamais oublié et je me livre à ce genre de plaisanteries aujourd'hui.

 

EXTRAIT COMMENTÉ 3 

                                                                           

"De l’enfer de l’isolement, je pense à Rigide et à ma mère. J’évoque en silence le malheur que représente une éducation complète. Les yeux de Barbot sont beaux, elle porte le chignon haut. Rien ne l’éloigne de la perfection des tortionnaires. Issue d’une bonne famille, Rigide maîtrise nos principes les plus pieux. Sur cette plage, elle et moi avons vécu des événements-clé. Nous nous sommes baignés, nous nous sommes aimés, nous avons enrayé l’épuration du Bureau. Une journée après l’autre, nous avons appliqué à la lettre le code que nos parents nous avaient légué : «Les Nègres de la plage doivent être tourmentés, il faut les évacuer»."

 

Clarisse Mérigeot : Cette plage est importante pour moi. Je ne dirais pas que c'est une plage ordinaire puisqu'elle fait partie de moi. Elle existe. Elle fait partie de mon ADN. Je le raconte dans le livre, chaque chose qui s'y est passée a marqué mon histoire et celle de ma famille. C'est comme si aucune histoire n'existait en dehors d'elle. Des relations clé s'y sont nouées, des amours protégées, bien des projets. Si je m'en réfère à mon éducation, aucune chose ni aucune personne n'est fiable en dehors de ce lieu. Pour moi cet endroit est un sanctuaire, un endroit propice à toute sorte de réflexion. Suis-je folle ? Je ne crois pas. Avant de nous lancer dans des expériences de vies capitales, nous avons tous besoin d'être mis en confiance. Cet endroit est mon roc, mon trône. Aucune idée ne m'est concevable si elle n'a pas été conçue là-bas.

 

EXTRAIT COMMENTÉ 4

 

"Je suis spectateur d’un monde que je ne saisis plus. Mon courage s’enfuit, mon éducation reste. Elle et moi discutons dans les toilettes du camping, ma prison, en tête à tête."

 

Clarisse Mérigeot : J'ai toujours considéré ma plage comme un endroit hors du monde. La perfidie n'y existe pas, ni l'ambition. La seule préoccupation de la France Bleue est la mer. Comme le dit le narrateur, j'avoue avoir parfois du mal à comprendre le monde dans lequel il faut aujourd'hui vivre. L'amour sincère d'un lieu protège de toute considération coupable. L'argent n'existe pas, seule la mer compte et les relations qu'il s'agit de nouer entre gens bien. La topophilie est une religion. Elle a ses élans de solidarité. Rien en dehors d'elle n'existe, rien en dehors de la mer n'existe. Aucun souci professionnel, aucun souci pécuniaire. 

 

EXTRAIT COMMENTÉ 5

 

"Je ne pense plus qu’à ma mère, depuis quelques temps. On me dit que j’ai peur de mourir, de ne pas pouvoir transmettre à mon tour mon héritage et mes haines. Lequel de nos camps vivra longtemps. Mon personnage réfléchit souvent. Il se demande à quels bouts le mèneront ses traditions. Rigide Barbot l’a quitté, il faut réparer, où en est-on, les ordres qu’on reçoit tiennent-ils de l’orgueil ou de la fascination."

 

Clarisse Mérigeot : L'éducation à laquelle j'ai été soumise paraîtra sans doute particulière. Je suis comme les chiens qui sont habitués à la moquette d'un appartement : ils n'ont jamais rien connu d'autre, comment pourraient-ils se plaindre de ne pas connaître le plein air ? Je suis d'une rigidité absolue lorsqu'il s'agit de ma plage et de mes origines. Je ne me plains pas de mon éducation d'une manière particulière. Sans elle je ne serais pas la personne que je suis aujourd'hui. Dois-je m'en plaindre ? Ne pas aimer ma plage est pour moi un motif de rupture, lorsqu'il s'agit de vivre une relation suivie. Les prénoms de mes enfants sont déjà choisis, ils iront comme moi au Club Mickey, ils apprendront à aimer les mêmes endroits qui ont changé ma vie au moment où je me construisais. Je ne suis pas dupe, par contre, je sais qu'à un moment venu, ils se rebelleront contre cette tradition ridicule et désuète. J'ai encore quelques années devant moi pour apprendre à les pardonner.

 

EXTRAIT COMMENTÉ 6

 

"Sa bouée s’est renversée quand il allait la débarquer. Elle s’est écorchée sur les rochers, laissant la reine et l’amant asphyxiés sitôt les premières vagues de la plage passées. Ils ont expiré à hauteur de genou dans tâches d’urine, peaux de pieds, résidus huileux. Où le campeur allait-il ? Plusieurs accessoires ont été trouvés. Préservatifs. Déodorant. Argent. Un pousse-chichi métallisé également. Nous avons questionné des Rouges qui le connaissaient : ils avaient décidé d’en vivre tous les deux, d’installer une baraque à frites sur une conche éloignée."

 

Clarisse Mérigeot : La seule chose que je commenterais de cet extrait, c'est le pousse-chichi métallisé. Il faut relativiser. Ce livre et mes commentaires sont trop sérieux pour que je ne donne pas au lecteur une chance de s'amuser. Partagera-t-il mon humour biaisé ? Depuis l'enfance, je passe des heures à regarder ladite machine. Je suis fascinée. Je pense que la métaphore est claire : le type, le même depuis plus de 20 ans, insère dans sa machine un carré de pâte qui ressort par un trou étoilé, un objet comestible qui a la forme d'une crotte longue et molle. J'ai filmé 1000 fois le procédé, je l'ai partagé, on m'a toujours dit que j'avais l'esprit mal tourné. Je n'ai jamais pensé à manger, mais plutôt à m'amuser. Je pense que cette anecdote, présente dans le livre, permettra au lecteur de cerner de quel genre de plaisanterie scatologique je peux me délecter.

 

 

Rigide Barbot et les Nègres de la Plage de Clarisse Mérigeot, 2013. Editions Jacob Duvernet.

 

++ Le site personnel de Clarisse Mérigeot.

 

 

Tara Lennart.