C’est vrai, on le sait tous, après tout. Que la drogue, c’est mal, qu’on finira tous putes sur les trottoirs de Roubaix à tapiner pour se payer notre litron de Jack Da, ce véritable fléau du peuple, pardon, notre fixe de beuh qui fera de nous un zombie criminel qui roule sur l’autoroute à sens inverse. Ah non, pardon, j’ai encore confondu, ça ce sont les médicaments sur ordonnance, ceux dont nous sommes les premiers consommateurs au monde. Il n’est pas rendu, le mois de février, dans notre pays.


Revenons à notre mouton, plutôt brebis revenue du banc des galeux. Tony O’Neill, ça fait longtemps que je dévore ses livres comme Cyril Hannouna une ligne de connerie pure. 13e Note, encore eux, le publie depuis 2009 (avec Notre Dame du Vide), et a eu (comme toujours) le nez. Je ne vais pas - encore - crier au génie, il paraît que ça devient lassant, on m’a déjà dit que je commençais à me « Micheldruckeriser », traduire par radoter / dire toujours la même chose avec un air convaincu. Bref, Tony O’Neill n’est pourtant pas américain, mais anglais. Icône du mouvement littéraire off-beat, il a commencé par être musicien, puis junkie. Et enfin, écrivain, pour notre plus grand bonheur.

Il parle de drogues, de tox, de traves, de règlements de comptes, de manque, de solitude, de noirceur, de violence. Et, avant tout, d’humanité dans ce qu’elle a de plus pur, de plus fragile. Il ne juge jamais, ne pointe jamais du doigt, mais va au coeur des situations. Ce n’est pas le genre de gars qui, devenu clean, gerbe sur ses années de galère ou ses anciens potes de défonce. Pourtant, il a l’air d’en avoir bavé et de savoir de quoi il s’est sorti. On n’est pas chez James Frey, où la morale n’est jamais très loin, même au coeur de l’horreur.

Black Néon s’inscrit dans la continuité du (superbe!) Sick City, qui traçait l’itinéraire de Randal et Jeffrey. On retrouve les mêmes personnages, quelques allusions au précédent livre, mais pas de panique, il peut se lire distinctement. On on a entre les mains un excellent polar, très différent, moins brutal et moins ravageur que les précédents (Du Bleu sur les veines donnait une méchante envie d’allumer des clopes à longueur de pages, comme pour se raccrocher à une addiction bas de gamme, histoire de supporter ce qu’on était en train de lire). On retrouve Randal et Jeffrey, l’un essaie de rester clean et l’autre, toujours toxico, vit avec un trave nommé Rachel. Quand un réalisateur français défoncé et complètement taré débarque à L.A. pour faire un film sur la dope et le vrai visage de l’Amérique, l’histoire va se corser un peu et gentiment dégénérer. S’ajouteront Lupita et Génésis, les Bonnie & Clyde version LGBT à la gâchette facile. L’histoire se déroule avec une telle limpidité qu’on se demande quand un réalisateur indé va avoir l’idée de faire un film de ce livre… (et éventuellement des autres, mais bon, c’est une idée). Aucun temps mort, pas de faiblesse et une progression notable dans la construction du récit et l’enchaînement des situations. Tony O’Neill est un écrivain génial, et il le démontre parfaitement avec ce nouveau roman.

Là où il a un peu perdu en brutalité et en violence sociale, il gagne en précision et en finesse psychologique. Quand Sick City avait tendance à laisser KO, avec un drôle d’arrière-goût dans la bouche, Black Néon secoue et pousse la réflexion encore plus loin, sous cette enveloppe de polar haletant. Entre les fixes et les coups de feu, c’est toute une trame psychologique qui se détache, sur les raisons de la drogue, sur la toxicomanie, et le rapport au monde qu’elle implique, la lutte entre le « bien » et le « mal », les bienséances et le libre arbitre. Tony O’Neill est un génie, voilà c’est dit. Et oubliez vos séries mainstream, lisez ses livres !

Black Néon de Tony O’Neill. 2014. Editions 13e Note. 

 

Tara Lennart.