Après l’hologramme de 2Pac en 2013, la «grande» nouvelle début 2014 était l’annonce d’un album collaboratif posthume d'Aaliyah concocté par l’omniprésent Drake et son producteur 40. Visiblement, ni l’entourage de la chanteuse ni Timbaland (qui fut son pygmalion) ne semblaient très supporters de l’affaire. Quel meilleur filon que de reprendre quelques samples de voix d’une chanteuse décédée en 2001 alors qu’on navigue en plein revival R’n'B 90’s ? L’avantage de jouer les vautours avec une chanteuse disparue à l’aube de sa carrière est assez simple : une image complètement intacte tant sur le plan artistique que physique, et surtout une aura alimentée par une mort de star (l’accident de jet ne semble toucher que les dieux et déesses de l’Olympe). On imagine mal Drake inviter Lil' Kim à une petite collab' (il est plutôt dans le diss avec elle, ce qui revient à tirer sur une ambulance à l’heure actuelle). Il est difficile de vieillir dans le hip-hop, a fortiori pour une femme, donc autant prendre celles qui resteront toujours jeunes et souriantes (et bénéficient d’un réservoir non négligeable de fans si l’on pense en tant que D.A. de major). Pas vraiment de nouvelles concrètes de ce projet d’album nécrophage, mais l’ex-Degrassi a tombé le masque (son public s’en fout et a sûrement raison).

 

Le cas de J. Dilla est quant à lui de plus en plus choquant et pathétique. Producteur génial, précurseur de toute la vague la plus passionnante du hip-hop et des musiques électroniques actuelles, le poulain de Stones Throw Records est décédé en 2006. Depuis, soirées hommages, ré-éditions bâclées et héritiers auto-proclamés et tâcherons se succèdent. Mais pourquoi celui que Madlib compare à Coltrane suscite-t-il autant d’attentions ? Un J. Dilla Day, des festivités pour ses 40 ans, des disques, du merchandising, tout cela commence à faire un peu beaucoup pour un producteur certes essentiel mais qui, avec le temps, est devenu une vache à lait. On passe sur les élucubrations de Charles Hamilton (jeune espoir passé cinglé notoire) qui affirmait en 2009 que Dilla lui parlait à l’oreille (allant même jusqu’à le créditer comme producteur exécutif sur son album). Phife, qui eut recours aux services du producteur de Detroit, revient avec un album solo hommage qui sort le jour des 40 ans de J. Vous entendez le bruit des gros sabots ? Il est assez drôle de constater que ce qui choque avec des artistes mainstreams (Michael Jackson, Amy Winehouse, John Lennon au hasard) fait le consensus dans les milieux plus underground

 

L’année dernière, Capital Steez, jeune MC issu du crew Pro Era (mené par la petite coqueluche Joey Bada$$), se jetait du toit d’un immeuble. A 19 ans, le jeune New-Yorkais qui souffrait manifestement de troubles mentaux aurait pris un peu trop au sérieux sa fascination pour le calendrier maya et les prédictions de fin du monde. Si l’on comprend parfaitement la légitimité des mixtapes et morceaux publiés par ses amis et collaborateurs en son hommage, on apprécie moins la floraison d’articles (presse française ou US au diapason, merci les flux RSS) tâchant de commenter, comprendre et apprécier le jeune MC disparu prématurément. La fascination pour la mort n’est pas nouvelle. Mais l’équation R.I.P. = clic devient usante et incarne bien le symbole d’une époque qui, comme un chien attaquant son propre reflet, est incapable de se réinventer. Il est difficile de penser que piller un mort soit la solution à des impasses artistiques. Peut-être est-elle celle à quelques passages à vides temporaires, mais priez pour mourir après la fin des réseaux sociaux - et musiciens, protégez vos héritages, un accident de jet est si vite arrivé.

 

 

Adrien Durand // Visuel : Scae.