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Je suis né à l'Île Maurice en 1967, où je passais l'année scolaire en ville, à Quatre Bornes, chez mes parents, et les vacances chez notre grand-mère maternelle, à Flic-en-Flac, en bord de mer. Le pays de mon enfance serait peut-être à l'origine de mon penchant pour les couleurs vives, soit saturées dans des délires psychédéliques à la Rick Griffin, ou sinon vers les couleurs naturelles de la terre et des plantes…

 

Mati Klarwein, Annunciation (utilisée pour Abraxas de Santana),1961, peinture à l'huile et en détrempe sur toile.
 

Je ne sais pas comment cette pochette aurait pu passer la censure à l'époque, mais ce corps de femme nue m'avait marqué à l'époque, autant que la musique de cet album. Il y avait toujours de la musique chez mes parents (tout comme aujourd'hui, d'ailleurs).

 

Saxon Sound System, Lewisham.
 

Je ne savais pas, quand nous parlions de Jamaïcains à l'Île Maurice, qu'ils étaient eux aussi d'origine africaine. C'était donc la grande surprise en arrivant à Londres, en juillet 1976, en découvrant que le quartier de Lewisham était plein de Noirs comme moi. Nous avions pas mal de Jamaïcains dans notre rue, George Lane, ainsi que dans la rue parallèle, Mountpleasant Road. Au moins une fois par mois, il y avait un sound system quelque part qui faisait des fêtes (blues-party), et les fenêtres de nos chambres vibraient au son du dub toute la nuit. Personne ne se plaignait de nuisances sonores, bizarrement… Saxon Sound System formait l'un des piliers de cette culture...

 

The Bromley Contingent
 

En contraste avec la communauté Jamaïcaine, l'été de 1976 était aussi le point de départ du Bromley Contingent - et du mouvement punk en général. J'étais très attiré par ce qui était complètement à l'opposé de mes propres origines, me nourrissant de tout ce qui se trouvait sur le chemin de transition entre ces deux points. Je pense qu'il y a Siouxsie et même Billy Idol qui figurent sur cette photo. Bromley se trouvait pas loin de Lewisham, donc tout ça était en quelque sorte dans la localité…

 

National Front March, Lewisham, 1977
 

L'Angleterre souffrait de grosses tensions entre les communautés à l'époque, et le National Front n'avait pas peur de marcher avec fierté en brandissant l'Union Jack, ayant gagné beaucoup de terrain dans les élections régionales, ce qui avait provoqué la réaction des groupuscules antifascistes, qui se sont organisés pour les contrer. Ce fut alors à New Cross, puis à Lewisham même qu'il y eut des affrontements entre ces deux pôles opposés, un samedi du mois d'août 1977.

 

The Stranglers, No More Heroes

 

Mon grand frère voulait faire rentrer l'album des Stranglers dans la maison, donc il avait choisi comme stratégie de me l'offrir comme cadeau de Noël en 1977. J'avoue que c'était un peu irréel d'écouter ça autour de l'arbre de Noël, en famille... ceux qui connaissent bien l'album comprendront !

 

Blondie, Plastic Letters
 

Mon grand frère avait aussi acheté le deuxième album de Blondie, Plastic Letters, après leur passage à la radio sur Top Of The Pops. Les photos de Debbie Harry étaient dans tous les tabloïds de l'époque et elle devint ma première pin-up. J'avais même un étui spécial pour mon titre de transport, bourré d'un côté de photos d'elle découpées dans divers journaux, et de l'autre côté rempli par des images d'autres groupes punk de l'époque. J'avais neuf ans à l'époque, et je fus convoqué devant Mr. Hewes, le headteacher de mon école primaire, qui m'avait fait tout un sermon sur comment j'allais finir avec mes cheveux teints en vert et avec une épingle à nourrice dans mon nez, etc. Plus tard, je suis rentré en conflit avec un autre groupe d'élèves qui, eux, s'habillaient en Teddy Boys à cause du succès de Grease en 1978. J'ai subi du mobbing car je n'appartenais à aucun groupe, préférant me mélanger avec tout le monde mais ne lâchant pas mon penchant pour le punk.

 

Casque Koss, 1976 ou 1977
 

C'est la seule image que j'ai pu trouver d'un modèle de casque Koss ressemblant à celui que j'avais reçu pour Noël ou pour mon anniversaire. La qualité sonore était irréprochable pour l'époque, et je me trouvais tout les dimanches après-midi collé à la chaîne hi-fi de mes parents, écoutant le Top 50 sur Radio One avec le casque aux oreilles. Une bonne partie de mon éducation musicale vient d'ailleurs de là…

 

 

Kate Bush
 

Si Debbie Harry était la blonde (un peu fausse blonde en fait) idéale de l'époque, l'arrivée de Kate Bush fut aussi un moment marquant de mon enfance, autant par sa musique atypique et originale que par sa beauté et sa sensualité débordantes. Incroyable que Wuthering Heights fût numéro un en 1978 tandis qu'elle n'avait que 19 ans ! Le fait qu'elle soit originaire de Welling dans le Kent et qu'elle ait passé son adolescence dans le sud-est de Londres faisait d'elle une vedette de plus de "notre quartier". Je l'écoute toujours aujourd'hui, même si c'est seulement de temps en temps…

 

Chaka Khan
 

Si Debbie Harry était la blonde et Kate la brune, Chaka Khan bouclait magnifiquement ce "jamais deux sans trois". À côté de Boogie Oogie de A Taste Of Honey, une pochette que j'avais volée chez Groove Records des années plus tard, ma collection de pin-ups était plus ou moins au complet.

 

Poster original du film Star Wars, 1977, par Greg & Tim Hildebrandt
 

Malgré toute la hype qui précédait la sortie du film, rien ne me préparait pour la claque reçue lorsque je m'en fus au cinéma Lewisham Odeon avec l'un de mes frères, cet été de 1977. Je m'assis dans les sièges en velours violet, la musique de John Williams nous mis en condition pour ce qui était sur le point de suivre - et une fois la séquence de titres et de prologue disparue dans les étoiles, s'amorça la descente du plan-caméra sur la planète Tatooine… L'arrivée du premier, puis du deuxième vaisseau triangulaire annonçait une nouvelle ère dans le cinéma de science-fiction. L'affiche des frères jumeaux Greg et Tim Hildebrandt reste une référence : mes jeux de couleurs en sont clairement influencés.

 

Public Image Ltd. de PiL
 

Mon premier disque acheté, suite à une opération promo de la marque de chewing-gum Juicy Fruit. Si l'on collectionnait dix paquets vides, on pouvait envoyer ça à l'adresse correspondante et commander un disque qui était dans le Top 10. Étant donné que le single sorti en octobre 1978 était arrivé à la neuvième place dans le classement, j'ai pu tout juste en profiter. Je l'ai toujours, même si la pochette en papier est complètement décolorée.

 

Brockley County School, désormais la Prendergast Girls School.
 

C'est à la rentrée 1979 que j'ai entamé ma scolarité secondaire à Brockley County School, code postal "London SE4". Nous étions surnommés "La Prison Sur La Colline", à cause de l'emplacement du bâtiment sur la colline du parc Hilly Fields. Moi, j'aimais bien cette école, parce que j'étais un élève modèle - et d'ailleurs, je m'entendais tellement bien avec les profs que j'avais même le droit de porter un badge sur mon uniforme, ce qui était strictement interdit. Mais comme c'en était un de Charlie Chaplin…

 

Le Seigneur des Anneaux par Ralph Bakshi
 

En 1982 sortait une version en dessin animé du Seigneur des Anneaux, de J.R.R. Tolkien. Un copain de mon grand frère nous avait mis dans le bain, en quelque sorte, et de là est partie une longue histoire avec Tolkien, l'univers de l'heroic fantasy et, par la suite, avec les jeux de rôles… Je suis devenu membre de la Tolkien Society, allant aux meetings les premiers dimanches de chaque mois, au premier étage du pub Valiant Trooper, à Goodge Street.

 

Heavy Metal & Epic Illustrated
 

Mick, le copain de mon grand frère, m'avait fait découvrir les comics américains, tandis que moi j'étais plutôt fan de 2000 AD, avec Judge Dredd, Robo-Hunter, ABC Warriors et ainsi de suite. Je possède toujours une collection de Heavy Metal et d'Epic chez mes parents…

 

Advanced Dungeons & Dragons et Traveller
 

Advanced Dungeons & Dragons ainsi que Traveller occupaient nos week-ends entiers, du samedi matin au dimanche soir, sans compter le temps de préparation des séances pendant le semaine scolaire ! Ce fut une époque énormément enrichissante pour tous ceux qui y participaient, stimulant à merveille l'imagination de chacun. À part les figurines en plomb, les dés de quatre à vingt facettes et les livres de règles plus divers guides, il fallait tout imaginer soi-même. Et puis les scénarios maison étaient toujours les plus intéressants.

 

Duck Rock et Buffalo Gals par Dondi White
 

Ayant vu la sitcom Welcome Back Kotter, je pensais que c'était des hippies qui peignaient les métros de New-York, à cause des couleurs vives ! J'ai appris par la suite que ce n'était pas le cas, et c'est en apercevant le clip de Buffalo Gals de Malcom McClaren (1946 - 2010) et The World Famous Supreme Team, en 1992, que j'ai enfin vu quelqu'un en action avec une bombe de peinture. Ce fut Dondi White (1961 - 1998), alors en train de faire les contours du nom du disque, son Duck Rock étant aussi sur le ghettoblaster de la pochette de l'album. Il y avait de quoi s'inspirer et pomper. A cette époque, nous nous intéressions aussi aux multiples styles de danse qui étaient en train de se constituer, donc ce morceau et ce clip qui en présentent certains aspects forment une pierre angulaire dans l'histoire de la culture.

 

The Rock Steady Crew - Hey You
 

L'année suivante, en 1983, ce fut au tour du Rocksteady Crew de nous mettre une double claque, d'une part avec le clip accompagnant leur single, et d'autre part avec la pochette dessinée par Doze Green, qui nous offrait pour la première fois des personnages de B-boys faits au marqueur, quasi-taille réelle. Je dois rajouter que, du côté de Jeffrey Deitch comme de celui d'Aaron Rose, les Américains ont du mal à comprendre à quel point cette pochette (et le travail de Doze Green en général) est absolument fondatrice pour le reste de la planète concernant tout ce qui touche au langage graphique du hip-hop…

 

 

Covent Garden en 1986
 

Une zone piétonne au centre de Londres qui cherchait à copier celle autour du Forum Des Halles à Paris. Covent Garden fut mon antre pendant trois ans, de 1984 à 1986, jusqu'au moment où je suis parti m'installer à Paris, en mars 1987. Vu son positionnement géographique, ce fut la plateforme idéale pour servir de point de rencontre ; un endroit pour danser en public et se faire de l'argent, un endroit pour peindre sur les palissades du Royal Opera House (alors en chantier), et aussi un point de départ stratégique pour aller répéter dans le passage souterrain de la gare de Charing Cross non loin, acheter du matériel de beaux-arts au magasin London Graphic Centre, visiter la friperie Flip Hollywood ou se faire les samedis après-midi de Tim Westwood à Spats sur Oxford Street. Enfin, à partir de là, on pouvait aussi très bien passer les fins de soirées sous les lumières du Leicester Square. Nous passions tout notre temps là-bas, vivant le hip-hop à notre manière ; impossible donc de vraiment résumer la portée de l'endroit dans la culture hip-hop d'outre-Manche.

 

Canon Sure Shot AF-1
 

Mon premier appareil photo fut un Canon Sure Shot AF-1, que j'acquis après avoir vu une pub à la télé où Patrick Lichfield en utilisait un dans une garden-party pour saisir à la volée des enfants qui couraient dans les fleurs. J'avais décidé instinctivement d'essayer de capturer en image de ce qui se passait autour de moi à Covent Garden, au sein de la scène hip-hop londonienne. Même si je n'ai jamais été photographe, cette manie m'a suivi durant le reste de ma vie, bien longtemps avant la révolution du numérique et les bouleversements que celui-ci a amenés dans ce domaine...

 

Futura 2000, Ladbroke Grove Trackside, 1981
 

L'été de 1984, quelqu'un nous a raconté que le mur de Futura était toujours là, sur les voies de la Hammersmith & City Line, entre Westbourne Park et Ladbroke Grove. Il fut un temps où le graffiti ne se consommait pas dans des publications ou sur le net comme aujourd'hui. Quand on entendait parler d'un truc, on se déplaçait pour aller le voir, ou pour poser son cul quelque part et attendre son passage. Nous ne savions pas à l'époque quelles marques de bombes Futura utilisait, mais la longévité et l'opacité de ses couleurs n'étaient clairement pas de chez nous. Sa technique, son sens des formes, du rythme et des couleurs restent jusqu'aujourd'hui une énigme. Ces œuvres auront toujours l'air d'être venues du futur, comme son nom l'indique, continuant toujours à nous inspirer.

 

++ La page Facebook et le site officiel de Mode 2.
++ Son exposition, Heteroclite, se tient jusqu'au 22 février à la galerie Sergeant Paper.