Plan d’ouverture : la trop rare (et très mignonne) Virginie Ledoyen mime toutes les postures de la révolution (poing levé, drapeau rouge, kalachnikov…) alors que des images d’émeutes défilent en arrière-plan et qu’elle s’apprête à pointer deux pistolets sur elle, un sur la tempe, l’autre sur le cœur. Apparaît déjà dans cette sublime référence aux clips de rap français - le générique est illustré par l’instrumental de Ma Té-ci Va Ké-kra, morceau culte de Menelik - tout ce qui fait la richesse du film et qui se déploiera pleinement dans la bande originale : la révolution sociale, le déracinement, le harcèlement policier, le manque de perspectives, la violence des rapports humains…

 

 

Dans une interview de 1997 accordée à Universciné quelques jours après la sortie du film, Jean-François Richet se réjouissait d’ailleurs de la cohérence entre les deux projets : «à l’intérieur de chaque scène, le montage a souvent été guidé par la musique. Il est nerveux, j'ai souvent coupé sur les caisses claires et sur les grosses caisses. La musique ne modifie jamais le sens du récit, mais je n'ai pas hésité, quand il le fallait, à enlever ou à rajouter deux ou trois images pour être en phase avec elle.». Avant d’ajouter, quelques années plus tard, dans une interview à arkepix.com : «les interruptions musicales étaient pour moi une manière ludique d’extraire le spectateur du film tout en le gardant conscient face aux questions posées. D'habitude, un message, c’est prise de tête ; ici, je tente d’être distrayant en reprenant la forme du vidéo-clip. Dans les salles, les jeunes chantaient en chœur !».

 

Cette définition quasi-analytique du rapport entre les images et le son ne suffit toutefois pas à expliquer l’importance et le consensus autour de la bande originale de Ma 6-T Va Crack-er, ni sa pérennité. Pour cela, mieux vaut questionner les rappeurs présents au tracklisting. Cassidy des X-Men, dont le Retour Aux Pyramides trône au sommet des plus grands morceaux de rap français, se souvient d’une époque très libre, loin du formatage prôné aujourd’hui par les labels : «on a réalisé cette bande originale à une époque où les artistes pouvaient encore s’exprimer. On se fichait complètement de ce que les producteurs avaient à nous dire. De toutes façons, je pense qu’ils sentaient qu’on se foutait de leur avis à 800%. On était tellement imbibés de cultures différentes qu’ils ne pouvaient pas nous comprendre. Avec cette B.O, on a amené quelque chose de nouveau au sein d’un pays où la notion de groove n’est historiquement pas très importante, où la musique est encore et toujours régie par de vieux esprits nationalistes.» K-Reen, présente sur trois titres (Savoir Dire Non avec Shurik’n, Le Biz avec les Rootsneg et Pas de Timinik avec Tiwony), renchérit : «c’était la bonne époque ! On faisait du bon son et les maisons de disques prenaient tout simplement ce qu’on leur donnait. Ils ne venaient pas en studio et ne savaient pas ce qu’il s’y passait réellement.»

 

 

Rapattitude

Les maisons de disque en question, ce sont EMI, Cercle Rouge et les éditions françaises des Disques du Crépuscule, un label bruxellois piloté par Annik Honoré (ex-amante de Ian Curtis) et Michel Duval (fondateur de Delabel et actuellement chez Because), dont le principal fait d’armes est d’avoir permis l’émergence et la diffusion du post-punk anglais en France et en Belgique au cours des années 80 (The WakeSection 25The Durutti ColumnJosef K…). Convaincu que le hip-hop manie intelligemment la langue française, Michel Duval, qui vient alors de s’installer à Paris, rencontre les producteurs et beatmakers White & Spirit, eux-mêmes très proches de Jean-François Richet.

 

Ce formidable concours de circonstances marque donc le début d’une collaboration intense entre le futur réalisateur des deux volets sur Mesrine, une poignée de rappeurs et deux producteurs à leur apogée. Sous la direction de White & Spirit, Mystik, X-Men et 2 Bal 2 Neg, pour ne citer qu’eux, composent en effet leurs plus beaux morceaux – en un sens, cette période est également la plus prolifique pour la plupart de ces artistes, que l’on pense à l’incroyable 3 x Plus Efficace des 2 Bal 2 Neg ou encore à l’incandescent Jeunes, Coupables et Libres des X-Men, sortis respectivement en 1996 et 1998. S’il n’a malheureusement pas souhaité donner suite à nos demandes d’interviews, Mystik est d’ailleurs le MC le plus précieux de cette compilation : il fait notamment des merveilles sur La Roue Tourne (avec Arco, l'un des acteurs principaux du film), Le Temps Des Opprimés et La Sédition (avec les 2 Bal 2 Neg tous deux), à jamais ancré dans la mémoire collective grâce à un refrain foncièrement subversif : «La sédition est la solution / Révolution / Multiplions les manifestations / Passons à l’action / La sédition est la solution / Révolution / Multiplions les manifestations / Maintenant dégainons».

 

 

Des titres mythiques

La liberté totale dont jouissent ces caïds des punchlines et la puissance créatrice du duo White & Spirit engendrent également la naissance de titres fondamentalement novateurs, à jamais coulés dans le bronze de la respectabilité. Des Flammes du Mal de Passi au C’est Donc Ça Nos Vies d’IAM, de Ma Té-ci Va Ké-kra de Menelik jusqu’au Avoir Le Pouvoir de Stomy Bugsy, les quinze titres ici réunis, treize ans après qu’Harlem Désir fonde SOS Racisme, cristallisent à leur manière l’angoisse des minorités et le droit à l’insurrection. En témoigne Retour aux Pyramides des X-Men, dont Cassidy s’étonne encore de la rapidité à laquelle ce titre a été composé, tout en s'en sentant très fier : «on connaissait déjà un peu Jean-François Richet, dont on avait eu le contact par Ricky, le boss de Time Bomb. On s’est donc pointés au studio sans avoir vu le film. On devait choisir entre différentes instrus. Par chance, ça nous a pris 5 minutes pour trouver la nôtre. C’était la première que nous écoutions à vrai dire, mais on ressentait bien le truc. C’était super bien parce qu’on a freestylé à fond, ça partait dans tous les sens. Ensuite, on est partis écrire les paroles, on est revenus dans la cabine, on a posé le texte et on est ressortis des studios en se demandant ce qu’on allait bien pouvoir bouffer. On ne se rendait pas compte qu’on avait écrit un morceau aussi mythique, mais ce qui est sûr, c’est qu’on s’était vachement appliqués à le faire, même si, au final, nous ne sommes restés qu’une heure trente au studio.».

 

 

Dans un tout autre style, K-Reen se souvient quant à elle d’une ambiance propice à la créativité : «on était en phase avec l’époque et avec le message du film. C’est certainement l’une des dernières années où l'on travaillait uniquement pour l’artistique dans le rap. Moi par exemple, j’ai pu m’exercer sur trois styles bien distincts au sein d’une même B.O : le rap avec les Rootsneg, les chœurs sur Pas de Timinik et le R’n’B sur mon morceau Savoir Dire Non, que je partageais avec le grand Shurik’n. Je ne le connaissais pas encore bien à l’époque, j’ai donc vraiment passé du temps à écrire ces paroles. Je voulais être à la hauteur.». Cette volonté de ne pas décevoir, de poser sur bandes les meilleurs lyrics possibles, Tiwony la partage amplement : «étant donné que j’avais à peine 18 ans et que je débarquais tout juste de mon île, j’étais plutôt impressionné par cette grosse machine musicale. Je restais donc assez discret et focalisé sur ma performance. Je ne voulais pas décevoir Eben des 2 Neg, qui m’avait déjà invité sur l’album des 2 Bal 2 Neg et qui, lorsqu’il a su que les producteurs recherchaient une voix reggae-dancehall, m’a tout de suite conseillé.». Ainsi est né Pas de Timinik, sans doute le titre le plus léger de cette compilation, mais certainement pas le plus négligeable : «lorsque je rencontre des gens, ils me parlent encore aujourd’hui de ce morceau, dont le titre signifie 'pas d’embrouilles' en arabe. D’ailleurs si plus de quinze ans après la sortie du film, on trouve encore cette compil' dans les bacs, c’est qu’elle traverse bien les époques.».

 

Prologue

Si, à l'instar de Tiwony, la plupart des artistes doivent certainement se remémorer cette période en s’émerveillant que quelque chose dans quoi ils furent impliqués dans leur prime jeunesse ait pu devenir si important et si influent, la réalité diffère quelque peu. Car bien que Ma 6-T Va Crack-er ait été sélectionné à Cannes en 1997 dans la catégorie «Cinéma en France», le film - jugé trop violent - a longtemps subi la censure des exploitants, qui ont en grande majorité refusé de diffuser le film dans leurs salles. La distribution en VHS (à 80 francs au lieu de 100 francs pour rendre le film accessible à tous) n’y changera pas grand'chose : le film resta introuvable et ne doit en grande partie son succès qu’à sa bande originale.

 

«On ne savait pas vraiment dans quoi on s’embarquait» raconte aujourd’hui K-Reen. «Tout le monde parlait de ce film autour de nous, on avait l’impression de faire partie d'un projet énorme. D’autant plus que nous étions entourés de gens hyper-brillants, ce qui est plutôt rare. L’énergie et le message qu’apportait Ma 6-T Va Crack-er auraient dû permettre à ce film d’être beaucoup plus présent médiatiquement à l‘époque, et de vendre beaucoup plus.» A défaut de ventes, la B.O se contente d’un véritable culte - sa ré-édition en vinyle en 2012 l’illustre bien. Comme le dit Tiwony : «cette compilation est anthologique. C’est un peu comme si chaque artiste présent avait posé son meilleur titre dessus. Il n’y a à rien à jeter. Tous les titres sont lourds et intemporels.». On peut donc le dire haut et fort : exigeante, frontale et cinglante, la compilation culte du rap français, c’est bien Ma 6-T Va Crack-er.

 

 

Maxime Delcourt.