Considéré comme une menace pour le consensus et le conformisme ambiant, véritable porte-voix des minorités, dénonçant les inégalités sociales et l’hégémonie d’un système technocratique blanc, le rap a toujours été craint, vilipendé et convoité par le monde politique.

 

A chacun son petit MC de service 

Depuis plus de vingt ans, les politiciens tentent de faire copain-copain avec des rappeurs, soit pour accroître leur capital sympathie, soit par opportunisme, mais rarement par intérêt culturel. Ces tentatives de récupération apparaissent particulièrement en période électorale. Ainsi, pendant la campagne présidentielle de 2007, les candidats de droite comme de gauche draguent les rappeurs, et chacun fanfaronne avec son petit MC de service. Quand Doc Gynéco soutient publiquement Nicolas Sarkozy, l’UMP jubile et ne manque pas de rappeler à la gauche que cette dernière n’a pas l’apanage de la rébellion. Côté PS, Kery James participe au meeting d’entre-deux tours de Ségolène Royal au stade Charléty, laquelle se découvre parallèlement une subite passion pour Diam’s. Quelques jours avant le premier tour, Keny Arkana découvre, horrifiée, que son clip La Rage a été détourné par Le Front National, et réplique illico avec une vidéo intitulée le Front de la haine.

 

 

Etre rap friendly représente aussi un moyen de remporter l’adhésion des jeunes, ce groupe social insaisissable et potentiellement effrayant que les artistes parviennent si bien à convaincre. Dès 1995, Jack Lang l’a bien compris. Après un coucou express sur la scène d’un concert anti-FN à la Seyne-sur-Mer, il s’attèle à la création des MJC. Cette initiative permet aux rappeurs de s’exprimer et lui assure une exposition médiatique et une coolitude inespérées.

 

En 2009, le gouvernement UMP s’insurge contre Orelsan et sa chanson Sale Pute, sortie deux ans auparavant. Ségolène Royal, présidente de la région Poitou-Charentes, le fait déprogrammer des Francofolies de La Rochelle. Frédéric Lefebvre rétropédale et se transforme alors en soutien number one du jeune Alençonnais, en véritable pourfendeur de la censure et sentinelle de la sacro-sainte liberté d’expression. Ni Putes Ni Soumises, Chiennes de Garde, le Collectif Féministe contre le Viol, la Fédération Nationale Solidarité Femmes, Femmes Solidaires et le Planning Familial feront finalement condamner Orelsan à 1 000 euros d'amende avec sursis pour injure sexiste : "Les féministes me persécutent, comme si c'était de ma faute si les meufs c'est des putes" (Courez, courez).

 

 

"La France est une garce" 

Quand les pouvoirs publics ne tentent pas de dompter les rappeurs, ils les fustigent et les affrontent davantage dans les tribunaux que sur le terrain du débat d’idées. En 1995, Jean-Louis Debré fait condamner le groupe Ministère A.M.E.R à une amende de 250 000 Francs pour incitation au meurtre dans leur chanson Sacrifice de poulets. Un an plus tard, c’est Joey Starr qui irrite la susceptibilité des forces de l’ordre lors d’un concert de NTM en scandant Nique la police et "nos ennemis, c'est les hommes en bleu". Les Schtroumpfs sont loin du Wu-Tang et heureusement pour Didier, les Na’vi n’existaient pas encore, mais les syndicats de police Alliance et le SGP-CUP déposent une plainte. Conclusion : trois mois avec sursis en première instance, commués en une amende de 50 000 francs en appel.

 

En juillet 2002, fraîchement nommé au Ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy porte plainte pour diffamation publique contre Hamé, membre de La Rumeur, pour avoir évoqué dans un fanzine des "centaines de frères abattus par les forces de police sans qu’aucun assassin n’ait été inquiété". En découlent huit années de procédures judiciaires qui s’achèveront en 25 juin 2010 avec la relaxe définitive du rappeur, prononcée par la Cour de cassation.

 

 

Sarkozy remet ça en 2003 avec Sniper et son morceau La France, dans lequel son pays est affublé du tendre sobriquet de "garce". Mais le groupe est acquitté. Et en 2006, le député UMP de Moselle François Grosdidier attaque Monsieur R pour outrage aux bonnes mœurs. En cause, un extrait de son morceau La FranSSe : "La France est une garce, n’oublie pas de la baiser jusqu’à l’épuiser, comme une salope il faut la traiter mec". A ce lyrisme inconditionné s’ajoute un clip avec des jeunes femmes dévoyées qui font frotti-frotta contre le drapeau français pour des raisons indéterminées. Monsieur R est relaxé en juin 2006.

 

Après Frédéric Mitterrand contre Morsay en 2009 et Brice Hortefeux contre AbdulX en 2010, Manuel Valls rejoint en 2013 la cohorte des politiques qui jugent certains textes de rap violents et choquants. Cependant, quand des élus caquettent dans l’hémicycle, quand un maire regrette que des Roms échappent à une incendie ou un député déclare que "l'homosexualité est une menace pour la survie de l'humanité", on est en droit de se demander qui est une véritable menace pour la démocratie.

 

 

Gangsters en carton 

D'autre part, à l’ère de la saturation médiatique, le rap engagé a été supplanté par une musique récréative. Les stigmates portés par nos dirigeants sont souvent repris par les artistes eux-mêmes qui dénaturent l’essence originelle du rap, en le rendant inoffensif et l’enclavant dans du divertissement. Ces MC's marketing rivalisent d’énormités en flirtant avec l’intolérable. Ils jouent à qui saura encore repousser les limites de la provocation afin d’obtenir la validation de leur authenticité et de leur statut de badass gangsta par leur audience. Délicate mission que de devoir trancher entre la défense de la liberté d’expression, la protection de la richesse d’un mouvement culturel insurrectionnel et mettre le holà à une violence grimpante et décomplexée. Les rappeurs actuels sont-ils une menace pour la démocratie ou juste des aficionados de la provoc' facile, des renforts et des outils de consécration de la norme établie ? Méritent-ils un lynchage public ou constituent-ils des révélateurs de malaises sociétaux que les pouvoirs publics devraient s’atteler à régler ? Les politiques supportent mal le miroir que leur présente le rap, qui n’est après tout qu’un reflet d’une époque. La nôtre est partiellement faite de buzz, de violence, de clichés, de ploutocratie et de misère intellectuelle. À base de popopopop.

 

 

Éloïse Bouton.