Je déteste le fromage. Une véritable allergie. Pas très french touch. Ni très montagne. La tartiflette ou la fondue dégoulinantes aux senteurs prononcées, non merci. Une saveur qui colle à la peau autant qu'au croûton. Jusque tard dans la nuit, je peux vous dire à quelle table de Chamonix vous avez mangé. À l'instar des salles non-fumeurs, il faudrait instaurer des salles non-fromages, car passé minuit, t'as beau être en club, difficile de boire un Hendricks tonic sans être encerclé par certaines effluves savoyardes. Un fumet de reconnaissance entre adeptes en somme, pernicieux, piquant. Situés au centre de la station, les restaurants la Calèche ou le Cap Horn semblent être les valeurs sûres. Les skieurs s'y rejoignent et festoient allègrement autour des marmites blanches. J'y réserve une table loin des cuisines et surtout adjacente à une fenêtre que je puisse ouvrir en urgence quand pointera l'asphyxie. Il conviendra alors de respirer à grand poumons, car sous les plaintes des tables voisines outrées par le froid occasionné, la fenêtre restera ouverte un maigre instant. La montagne, c'est un peu la mer pour moi : j'y pratique l'apnée à chaque dîner. Je suis étonné que nos industriels de l'agroalimentaire, capables de récolter des fraises en décembre à partir d'une souche de lavande, ne se soient pas encore penchés sur la création du "fromage à la rose". Ce jour-là, peut-être que nous autres allergiques au lactose arriveront à vivre en communauté au-dessus des 2000m.

 


 

Seul échappatoire, l'air libre. 3842m. L'aiguille du midi. À priori pas de traces statistiques de maltraitance olfactive en haut des cîmes. Oxygène pur. Je ne crains rien, néanmoins je décide d'escalader mon lit aux aurores. Il est 10h. Je ne veux prendre aucun risque de rencontrer un jambon-fromage égaré à l'heure du déjeuner. Les statistiques ne sont pas infaillibles non plus. Me voici face à ma deuxième phobie montagnarde : ces boîtes de métal suspendues à un fil qui nous téléportent en haut des pistes, entassés comme des sardines pour le prix d'un coffret intégral de Michael Jackson. C'est le prix à payer pour un oxygène pur, rare et glacial. "Là haut, si tu bouges pas, tu peux geler sur place" lance un enfant à sa mère. "Il est possible que la boîte à sardines ne nous transbahute pas si les câbles sont trop gelés au pic de l'Aiguille du Midi" m'annonce Bénédicte Leclerc, en charge des événements de la compagnie du Mont Blanc. Je préfère geler à 4000m que de finir asphyxié chez le fromager, me dis-je.

 

 

Je n'ai plus le choix, je dois monter dans cette boîte. Sûr de moi, je lance mon "tout va bien se passer” aux collègues. Les portes s'ouvrent. Je prends soin de rester au milieu de la cabine et de me laisser encercler par des skieurs avertis. Je ne veux pas voir le paysage et juger du vide qu'il y a sous mes pieds. Les skieurs doivent être des basketteurs à mi-temps, ils font tous une tête de plus que moi, des géants ! À moins que ce ne soit moi qui rapetisse au fur et à mesure qu'on grimpe. Dans le cas - improbable - où nous resterions suspendus au câble pendant de longues heures, stoppés par un vent violent, une avarie quelconque ou un combat entre James Bond et Requin sur le toit de notre cabine, je me suis toujours imaginé que les skieurs autour de moi feraient office d'airbags si le câble venait à lâcher. Au moment où la cabine toucherait le sol, je serais alors entouré de basketteurs qui amortiraient le choc. Je ne suis pas certain que je vérifierais cette thèse un jour, mais dans le doute, je me sens plus en sécurité au centre de la cabine. Je crois pourtant avoir fermé les yeux une bonne partie du voyage sur ce fil. Personne n'a sans doute remarqué, les gens étant obnubilés à juste titre par la beauté des Alpes.

 

Le transport de Chamonix à l'Aiguille du Midi est d'une rapidité insolente. Je ne sais pas si je dois m'en réjouir, mon sentiment de vertige étant dès lors amoindri, ou si je dois m'en inquiéter, interprétant cela comme un nouveau signe de notre civilisation décadente dans sa quête de vitesse à tout prix. Sommes-nous ici dans la performance saine au sens de compétition, ou bien dans la rentabilité perverse au sens de compétitivité ?

 

 

Les portes s'ouvrent à nouveau, toutes les sardines ont été priées de "descendre". Nous avons désormais les pieds sur la plus haute cîme d'Europe. Enfin presque. Il reste quelques marches d'escalier à gravir. A priori une formalité. En tant que grand sportif, je ne peux m'empêcher de penser que les ingénieurs qui ont conçu ce train volant auraient dû prévoir un câble plus long nous épargnant ces escaliers qui semblent infinis. Oui, cela n'a pas été une mince affaire. Suivant mon ami José Lagarellos qui, s'il ne baignait pas depuis longtemps dans la musique électronique serait garde de haute-montagne, je grimpe nonchalamment les premières marches d'escalier - nonchalamment mais à allure soutenue. Je ne me doutais pas qu'après avoir franchi la onzième marche j'allais manquer d'oxygène. Après deux mois passés dans le confort de mon studio climatisé, je me retrouve parachuté sur le toit de l'Europe. J'ai sans doute sauté quelques paliers de décompression. La tête commence à tourner, je m'agrippe à la rampe, les jambes sont molles, je vais m'enfoncer dans le vide. Je mangerais n'importe quelle fondue savoyarde à cet instant. Il me reste encore 174 marches à gravir. Matteo Milleri, la moitié de Tale of Us que j'ai convié pour jouer avec moi, me dépasse par la gauche, le pas alerte, souriant, alors que je reprends mes esprits. Il a été champion de ski italien dans une vie précédente, c'est sûr. Je suis heureux de ne pas avoir mon fly-case à porter à cet instant précis. J'avais éliminé un peu rapidement la solution d'être hélitreuillé (hissé dans un hélicoptère stationnant en vol, ndlr). Mon équipe m'avait pourtant prévenu, ils connaissaient ma condition physique, les bougres.

 

La journée n'a pas commencée qu'elle est déjà mal engagée. Il faut que je fasse bonne figure : je me concentre et fais en sorte de passer inaperçu le reste de la montée. Pourtant, les locomotives me dépassant à tour de rôles proposent au choix un verre de côtes-du-Rhône, un joint d'herbe, une barre de céréales Grany chocolat-noisette, une pomme, un muffin myrtille ou une pilule miracle. J'opte pour l'abstinence, faisant un bref signe de la tête pour signifier que tout allait bien à chacune de ces offrandes.
 

J'allais choisir mon premier morceau dans l'heure qui suivait dans un état second, sur ce qui est à ce jour le plus beau spot où il m'ait été donné de jouer. Une heure de mix sans repères, en compagnie d'une centaine de danseurs, suspendu à la magie d'un cadre hors du commun avec des conditions météo exceptionnelles. Le premier 360 : entouré d'hommes-volants, de voyageurs péruviens, de freaks techno et de pèlerins argentins. Et sans fromage.

 



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