On ne mesure pas à quel point le surgissement de Laurence Vanay dans la France de Pompidou et de Giscard a pu agir comme un puissant soulagement dans l’esprit de quelques amateurs de folk. Pour la première fois, une artiste d’ici refusait les dogmes imposés par son époque, et flirtait ainsi avec des sonorités à la fois synthétiques et ouvertement avant-gardistes. Sorti la même année que The End de NicoBBH 75 de Jacques Higelin ou Köhntarkösz de MagmaGalaxies montre en effet le meilleur visage de la folk à la française ; poétiques, fantasmatiques, intemporelles, parcourues de synthé et pas du tout de rythmiques progressives comme beaucoup l’ont hâtivement pensé, les ré-éditions de cet album et de son successeur, Evening Colours, permises grâce à l’acharnement d’un fan et du label américain Lions Productions, témoignent aisément de cette vitalité.

 

 

Rétroactivement, l’aventure musicale de Laurence Vanay (Jacqueline Thibault dans le civil) débute très tôt. A 2 ans, pour tout dire, lorsqu’elle s’amuse à imiter le chant des oiseaux afin de dialoguer avec eux. Ce qui pourrait passer pour de la folie pour certains s’avère au contraire être un amour profond et véritable pour la musique, qu’elle commence à pratiquer sur un vieux piano à 3 ans avant d’effectuer son premier concert à 4 ans, sur les conseils de son professeur qui l’encourage et lui révèle qu’elle a l’oreille absolue. Interviewée aujourd’hui, Laurence Vanay se souvient d’un apprentissage extrêmement pénible et contraignant : «mes parents m’ont inscrit très tôt dans des études classiques, alors que, de mon côté, je préférais nettement improviser. Déjà, à 4 ans, je préférais inventer mes propres chansons plutôt que de chanter Au Clair De La Lune. Je vivais très mal cet apprentissage car je devais travailler en permanence. J’avais l’impression d’être différente de tous les autres enfants de mon âge. Et je n’avais pas envie de ça. Je voulais m’amuser !»

 

 

Quintessence d’une figure libre

Qu’importent ses envies, la jeune fille doit travailler dur pour suivre le rythme de sa formation au CNSM de Paris (Conservatoire National Supérieur de Musique). Une formation qu’elle intègre à 10 ans à peine et qui lui permet, dès 14 ans, de participer à de nombreux récitals et autres manifestations artistiques, la plupart du temps devant un public composé essentiellement de sa famille. Sa famille, justement, Laurence Vanay ne s’y sent pas très à l’aise, elle qui n’a pas de télé, pas de radio, pas d’activités extra-scolaires et qui, logiquement, se sent en rupture avec le monde extérieur. «Sans trop savoir pourquoi, je n’ai jamais eu la possibilité d’écouter de la musique, je ne connaissais rien», avoue-t-elle aujourd’hui. «Ça peut paraître incroyable, mais je ne savais pas du tout qui étaient les Beatles ou les Rolling Stones. Je n’avais pas accès à ce qui se faisait. Je n’avais le droit de rien faire. Même au Conservatoire, on m’a interdit de faire une carrière. Le jury, qui devait trancher entre moi et un garçon car nous étions tous les deux ex-aequo en finale d’un concert d’orgue, a choisi le garçon en me disant que lui, au moins, ferait carrière. Cette réaction m’a tellement mise hors de moi que j’ai immédiatement publié une petite annonce disant cherche batteur pour faire un groupe. En l’espace de deux ans, Nanajo, mon groupe, était monté. Nous avions même signé chez Vogue, mais le producteur avec qui nous traitions nous avait arnaqué. Il s’est d’ailleurs fait virer après la sortie de notre 45T. Malheureusement, comme nous avions signé un contrat d’exclusivité pour 3 ans, nous étions bloqués. Nous avons donc préféré arrêter le groupe et faire des choses chacun de notre côté.»

 

C’est à ce moment-là que ce «petit enfant trop longtemps délaissé» comme elle le chante dans Deux Phares, rencontre Laurent Thibault, qui travaille alors aux éditions Barclay et qui semble fortement intéressé par les démos de Galaxies. Ni une, ni deux, ce dernier présente Laurence au guitariste Serge Derrien – avec qui elle collaborera pendant plus de 27 ans – et au batteur Jean Chevalier (dit Popov), qui l’accompagneront lors des enregistrements de son premier album solo. «Laurent Thibault n’était déjà plus producteur chez Barclay, il était simplement dans les bureaux. Il m’a rapidement trouvé des musiciens et un studio pour enregistrer mon projet. C’était assez particulier parce que je n’avais jamais rencontré Serge et Popov avant d’entrer en studio. Ce qui n’a pas empêché une formidable cohésion entre nous, qui nous a permis d’enregistrer Galaxies dans des conditions live et d’expérimenter tout un tas de trucs. Par exemple, on avait coincé une guitare dans les toilettes pour avoir un son bien particulier.» Des méthodes alambiquées qui agaceront particulièrement Gérard Manset, qui, excédé par tant de délires expérimentaux dans son studio, abandonnera les séances d’enregistrements dès le deuxième jour.

 

 

Un album d’extase et d’hébétude

Le résultat qui transparaît sur Galaxies se révèle toutefois prodigieux, empruntant autant aux musiques académiciennes qu’aux structures pop, alliant avec un talent certain des mélodies épurées à des paroles oniriques et mystérieuses, jamais fermées sur des catégories figées – on pense parfois à Emmanuelle Parrenin qui, en 1977, enregistra elle aussi un disque de post-folk dans une veine plus élisabéthaine que futuriste. Autant de qualités qui, hélas, ne rencontreront pas le succès escompté. A vrai dire, Galaxies s’avère être un cuisant échec commercial et critique. «Ce premier album était un OVNI», tient à préciser Laurence Vanay, avant de revenir sur l’accueil réservé à Galaxies. «Je pense que c’était très mal vu à l’époque d’être une femme et de flirter avec les musiques électroniques. Lors des différents récitals de piano et d’orgue que j’ai eu l’occasion de faire à travers le monde, j’avais déjà été confrontée à ce genre de propos misogynes, mais le fait d’entendre les gens me dire à quel point Galaxies était stupide et pas assez rock a vraiment été très dur. Je le regrette d’autant plus que cet album a vraiment été réalisé avec beaucoup de naïveté et de simplicité, avec pour seule intention de partager quelque chose avec les gens. Quelques titres ont bien sûr tourné en radio, notamment sur Europe 1, ou à l’étranger (en Russie et aux Etats-Unis, ndlr), mais cet album n’a jamais vraiment séduit. On peut même dire qu’il fut un échec.»

 

 

Pas découragée, Laurence Vanay devient en 1975 actionnaire minoritaire du château d’Hérouville (établissement autrefois fréquenté par Pink Floyd, Elton John ou Bowie et que Laurent Thibault vient de racheter, ndlr), où elle enregistre Evening Colours, son deuxième album sorti en 1977 : «c’est à ce moment-là que j’ai rencontré les musiciens de Magma, dont je me suis senti proche, aussi bien musicalement qu’amicalement. Mais si je dois comparer, je dois avouer que je préfère nettement Galaxies à Evening Colours. Tout simplement parce que l’enregistrement était plus stressant, moins spontané – je pense que ça se ressent d’ailleurs à l’écoute des titres. Malgré tout, ce fut un plaisir immense de travailler au château d’Hérouville, de découvrir des personnalités très fortes et d’échanger avec des artistes aussi talentueux que Christian Vander et Jacques Higelin. Je pouvais enfin accéder à ce que je recherchais depuis toujours : le dialogue musical, les collaborations, les expérimentations… Le tout sans me soucier de la rentabilité ou des normes établies.»

 

 

Laurence l'activiste

Après cette période de frénésie artistique où elle filait «des coups de main à tous les artistes présents au château», Laurence aurait pu chercher à s’entourer de musiciens de renoms pour tenter d’accéder au succès qu’elle n’a jamais eu. Que nenni ! Si elle continue aujourd’hui d’enregistrer ses propres compositions – elle prévoit même, d’ici quelques mois, de publier un double album participatif avec des musiciens jazz, rock et électro -, elle laisse derrière elle tout le reste pour se concentrer sur de nouvelles activités. Depuis 1985, elle s’est ainsi spécialisée dans l’apprentissage musical pour musiciens précoces et a même écrit un livre l’année dernière, L’Oreille Absolue. Où elle revient sur tout ce qui s’est passé pour elle de sa naissance à ses 17 ans : on y apprend notamment comment le fait d’avoir l’oreille absolue lui semblait être une tare invraisemblable et comment la musique lui a permis de mieux appréhender le monde qui l’entoure.

 

Cet ouvrage permet également, à sa façon, de comprendre comment est né son goût pour l’expérimentation et les acrobaties mélodiques, elle qui «en enregistrant des sons dans des casseroles et en utilisant les bruitages radios comme matière sonore pour accompagner [son] quotidien» a sans doute été, sans le savoir, l'une des premières musiciennes à pratiquer l’illustration sonore.

 

 

 

Maxime Delcourt.