Il reste donc aujourd'hui la même division entre les puristes techno face à Frankie que l'on trouvait au début des années 90, quand cette techno est devenu plus hardcore et que les disques de Frankie devenaient plus sophistiqués. Pour la scène clubbing parisienne qui mène le flambeau du revival nocturne, Frankie reste trop mélodique, trop vocal, trop orchestral et je ne crois vraiment pas que l'on entende ses disques chez Concrete. C'est l'un des rares cas d'école où la scission sexuelle existe encore. Les filles adorent Frankie. Mais les garçons fans de techno trouvent ça trop... girlie. Et surtout trop lent. Le BPM est trop pédestre. Aujourd'hui, il faut que ça cartonne.

 

C'est pourquoi, dans ma collection de maxis de Frankie, je n'ai gardé que les disques qui ont vraiment changé ma vie. Dans Libération, dans les années 90, je parlais déjà du fonctionnement épistolaire de Frankie quand il sortait tous les 3 ou 6 mois un remix qui était le prolongement du classique qu'il avait produit 3 ou 6 mois auparavant. Dans la liste super longue de maxis produits ou remixés par lui, il y en a une dizaine qui résument la discussion que Frankie a menée pendant toutes ses années avec ses fans. Au fond de lui, il savait que personne ne pouvait faire ce qu'il faisait. Dans une house qui se copie de plus en plus (et c'est normal, on en est à la 4ème génération), il n'y a vraiment pas un DJ/producteur qui puisse copier Frankie Knuckles, et c'est pourquoi la correspondance qu'il a établie avec ses fans s'étire sur de longues années. Il n'y avait que lui qui pouvait écrire de telles lettres musicales. Il communiquait avec nous, il nous envoyait une missive qui nous racontait où il en était, sentimentalement, dans sa propre solitude de leader musical.

 

 

Il serait donc facile de décrire un de ses disques incontournables comme Where Love Lives d'Alison Limerick et de décortiquer la signification de ce tournant de la house anglaise produite par un Noir américain. Frankie a produit tellement de disques que certains sont à peine connus et, en tout cas, jamais joués dans les clubs. C'est le cas du I'll Be There de Donna Gardier (1990).

Qui ? Et surtout why ?

 

Résumons. C'est l'attraction pour un hit mineur. Un disque qui n'a pas eu de succès et qui, pourtant, vous a fait trembler dès le début des dubs de la Face B, le Mo' Better Reprise, le Mo' Better Horn Instrumental Mix, et surtout le Frankie & Judy's Dub. Car au début des années 90, on commençait toujours par écouter un maxi en allant directement au dernier mix de la Face B, l'espace de liberté, ce moment où le producteur ou remixeur ne répond même plus aux exigences du dancefloor. Il fait ce qu'il veut - et basta. Et là, Frankie était le magicien, celui qui attire l'attention du public en lui offrant du mystère et de la passion. Le Frankie & Judy's Dub est un disque à ranger à côté du Friends d'Amii Stewart, ces disques trop langoureux pour notre âge d'hyper-rapidité. Ce mix, je ne l'ai jamais entendu dans un club, et pourtant il est très facilement programmable avec du Soul II Soul (qu'on n'entend jamais dans un club non plus, la honte) ou du Loose Ends (pareil, j'arrête). Les mixs de Frankie sont si espacés, si légers, si racés que seuls les Anglo-saxons les ont complètement compris (Blancs ou Noirs). C'est Frankie dans sa version retenue de son art, loin de la magnificence de Chanté Moore ou le millésime Hercules & Love Affair. Les arrangements sont si doux ici : ils consistent en des violons, une trompette, un piano et un synthé bubbly presque acide qui sert de section rythmique. Mais baby, c'est délivré avec cette même action de grâce qui vient de la déclaration définitive de Donna Gardier, une chanteuse qu'on a perdue par la suite : "je serai là, je serai là à chaque fois que tu auras besoin de moi". C'est la promesse que l'on rêve d'entendre de la personne que l'on aime. En tout cas, Donna Gardier a tenu sa promesse, elle est visiblement partie pour se consacrer entièrement avec le mec (ou la nana) de sa vie.

 

 

Au fur et à mesure des années, votre vie s'allonge alors que votre collection de musique s'élargit, et vous réalisez que certains disques secondaires assez cheesy l'emportent sur les grands, grands, grands (à dire 3 fois) classiques. Les années passent, et ce mix de Donna Gardier traverse le temps, produisant en vous un effet très intime. Le maxi est toujours rangé dans un endroit facile à atteindre. Il est dans le noyau de votre stash. Ça ne veut pas dire que vous l'écoutez souvent, au contraire. Vous le sortez uniquement pour les personnes que vous aimez vraiment. Eux seuls comprennent pourquoi ce maxi est si précieux dans votre cœur. C'est psychanalytique, dans le bon sens du mot. C'est dans vos gènes. C'est unique.

 

 

Didier Lestrade.