Entre le tournage pour Hollywood du film The Green Hornet et la préparation de l’adaptation de L’Ecume des jours, Michel Gondry, cinéaste à plusieurs vitesses, a mené à bien un projet un peu foufou. Rencontrer Noam Chomsky, qui est à la linguistique ce que Beyoncé est au R'n'B, filmer leurs conversations, les remixer et les faire vivre en animation. Résultat ? Une heure et demie de film, avec 98% d’animation et 100% de créativité, où l’on est pendu aux lèvres du savant, à travers le regard du réalisateur. 
 

 
Après sa tata Suzette filmée dans le documentaire L’Epine dans le cœur, Gondry s’est ainsi attaqué à un monument des idées, tant qu’il était encore vivant. Dans les deux projets, on peut voir une démarche à la fois similaire et inverse. En filmant sa tante, Gondry partait du particulier pour toucher à l’universel ; avec Chomsky, il part des théories du chercheur pour atteindre l’intimité d’un homme. L’émotion affleure souvent, notamment avec l’évocation de la femme de Chomsky, aujourd’hui décédée. À aucun moment, Gondry n’évoque les positionnements politiques de Noam Chomsky. Là n’est pas la question (la question-clef, c’est : "Is the man who is tall happy ?", qui donne son titre anglais au film).
 
Conversation animée avec Noam Chomsky n’est pas un documentaire au sens strict, c’est la rencontre entre deux univers, deux approches du monde, l’une esthétique, l’autre analytique. Cette rencontre produit un patchwork visuel et auditif, mental et sentimental, mêlant film d’animation, documentaire digressif, film expérimental, poème visuel et hypnose audiovisuelle. Régulièrement, le réalisateur glisse vers la mise en abyme et le métatexte, analyse sa démarche et parle du film en train de se faire. Ainsi, l’effet produit dépasse le propos et Michel Gondry évite l’écueil du "Chomsky pour les Nuls".
 
 
Gondry vs Chomsky, c’est aussi la rencontre de deux voix - l’une enrouée et plutôt grave, l’autre claire, au lourd accent français assumé où l’humour du réalisateur se frotte à la rigueur du chercheur. Façon Inspecteur Columbo, Gondry joue le rôle du mec pas vraiment à la hauteur avec sa vieille caméra aussi pourrie que son accent, qui l’empêche parfois de bien se faire comprendre de son interlocuteur (un comble quand on discute avec un linguiste).
 
En allant voir ce film, peut-être que vous aurez l’impression d’avoir tout compris à Chomsky, à sa vision du non-sens de la vie, à son interprétation de la religion, à la continuité psychique, à l’origine du langage et des concepts, à la grammaire générative... ou peut-être que vous n’aurez rien compris du tout, mais que vous aurez ressenti une émotion esthétique. Peut-être les deux à la fois. Peut-être que vous oublierez bien vite le tout, peut-être que le film vous restera longtemps en tête. Peut-être qu’il s’agit d’un projet annexe de Michel Gondry, peut-être qu’on le montrera dans les musées dans cinquante ans. 
 
 
++ Conversation animée avec Noam Chomsky est diffusé dans un petit nombre de salles françaises. Retrouvez ici horaires et séances du film.
 
 
Damien Megherbi.