Commençons ce petit cours de civilisation allemande par l'objet du délit, histoire que les sales feignasses parmi vous puissent partager directement la vidéo sur Facebook sans perdre de temps à scroller par-dessus plusieurs paragraphes de texte.

 

 

Voilà. Ceux qui veulent rester dans la salle pour la leçon d'allemand sont les bienvenus (et je vous assure que votre patience sera récompensée).

 

Merci.

 

Le Schlager, dérivé du verbe allemand schlagen (frapper, taper), désigne à l'origine la même chose que le mot hit : une chanson accrocheuse qui vous reste au creux de l'oreille. Un tube, quoi. Apparu pour la première fois en Allemagne ou en Autriche (ah, les vieilles guéguerres intestines entre voisins) à la fin du XIXème siècle pour qualifier des airs d'opérette entraînants, le terme prend rapidement une connotation péjorative, notamment à cause de ce petit hater d'Adorno qui affiche une méfiance teintée de mépris pour les musiques dites populaires, mais engendrées en réalité par une industrie pour la masse (et on ne peut pas lui donner tort) (fin de l'instant philosophie de comptoir). Le Schlager finit par désigner la lie de la musique populaire, une tombée en disgrâce encore accélérée par la Deuxième Guerre Mondiale : à la sortie de ce traumatisme, l'Allemand veut écouter de la musique qui apaise, qui fait voyager, qui n'irrite pas les terminaisons nerveuses.

 

Si le genre est difficile à définir - où commence le kitsch ? -, il y a certaines constantes : le public visé (troisième âge, femmes au foyer, spectateurs de chaînes de télé-réalité en continu), la langue (le Schlager est exclusivement germanophone), les thèmes (l'amour, la nostalgie de l'amour, les vacances, la montagne, les amours de vacances, la nostalgie des amours de vacances à la montagne...), les conditions de production (industrielles). Conséquence logique de ce dernier point : les producteurs de Schlager font partie des premiers à utiliser les synthétiseurs pour tout et n'importe quoi, guidés par un principe sacré : créer le maximum d'effet avec le minimum d'effort. Comme les paroles ne disent rien, il faut que la musique percute (mais bon, pas trop, attention, parce que le public visé est quand même âgé). Les effets de surface sont démesurés, toutes les couches sonores démultipliées, les voix sont nimbées d'échos surnaturels, si bien que l'écoute prolongée de Schlager a sur le rythme cardiaque peu ou prou le même effet qu'un gros bédo.

 

 

Les artistes de Schlager, superstars chez les seniors teutons, n'ont eu aucun mal à franchir la ligne Maginot pour s'infiltrer en Lorraine et en Alsace, mais leur avancée vers l'intérieur des terres françaises était jusqu'à présent bloquée par une barrière linguistique salvatrice. Enfin, elle l'était avant Michel et Jean. Les deux retraités, qui se sont rencontrés en faisant du vélo, nous livrent ici une reprise des Amigos très fidèle à l'esprit de leurs mentors, traduite en français et assortie d'un clip gentiment ironique. Ça y est. La brèche est ouverte pour une déferlante Schlager. En attendant que ce tsunami atteigne nos maisons de retraite, voici un florilège des plus beaux moments du Schlager.

 

HeinoIm grünen Walde, dort wo die Drossel singt (Dans la verte forêt, là où chante la grive), 1970. La base.

 

 

Die Flippers - Lotosblume (Fleur de lotus), 1989. Une belle romance au pays du Soleil Levant, avec gamme pentatonique en toc et shakuhachi synthétique.

 

 

24 ans plus tard, le leader des Flippers fait toujours de la musique et passe doucement le flambeau à sa fille, Pia (la jolie poupée à l'arrière du pousse-pousse). Wie weit fliegen die Träume (Jusqu'où volent les rêves), 2013.

 

 

Die Amigos - Dann kam ein Engel (Et puis un ange est arrivé), 2006. Bob Marley s'est réincarné en deux sexagénaires allemands et fait de la musique dans un couvent.

 

 

Antonia aus Tirol - Knallrotes Gummiboot (Le canot pneumatique écarlate), 2001. On passe en mode clubbing, latex, gros einss et jeunes marins en culotte de peau.

 

 

Ross Anthony - Kettenkarussell (Les chaises volantes), 2013. Du bon son de fête foraine pour ambiancer.

 

 

 

Marie Klock.