Trauma (Burnt Offerings) de Dan Curtis, 1976 

 

La famille Rolfe (Marian et Ben, leur fils et une vieille tante) emménage pour les vacances d’été dans une grande maison victorienne en Californie. La demeure est magnifique, mais toutes les plantes sont fanées, flétries, mortes. Si le loyer est inexistant, c’est parce que l’offre comporte une condition spéciale : les propriétaires - déjà bien âgés - demandent aux Rolfe de s’occuper quotidiennement de leur mère, madame Allardyce, qui vit recluse dans sa chambre au dernier étage, sous les combles. «Leur mère ? Elle doit avoir plus de cent ans», se dit le specateur. C’est Marian Rolfe qui dépose ses repas à madame Allardyce tous les jours devant sa porte. Marian ne voit jamais cette dernière lui répondre ni lui ouvrir. Les jours s'écoulent, et Marian passe de plus en plus de temps à rêver dans l’antichambre, intriguée par cette curieuse dame qui reste silencieuse et ne sort jamais. Sur une table de l’antichambre en question, des centaines de portraits photographiques, certains remontant jusqu'au XIXème siècle, de personnes posant devant la maison. Une lignée d’anciens propriétaires ? Des anciens visiteurs ? Marian est comme happée par cet univers photographique et se met à ressembler aux portraits les plus anciens en s’habillant à la mode victorienne. Elle ne quitte plus les fauteuils de l’antichambre de Madame Allardyce.

 

Pendant ce temps, des drames secouent les autres membres de la famille : le père voit resurgir un traumatisme d’enfance, l’état de santé de la vieille tante se dégrade subitement et le fils manque de se noyer. Au fur et à mesure que ces drames se produisent, les fleurs de la maison redoublent de vigueur, comme si l’énergie destructrice qui s’abat sur la famille Rolfe était transformée en énergie vitale, miraculeuse, pour la maison. Pour comprendre cette étrange dynamique, le sens du titre anglais du film peut nous éclairer : Burnt Offerings fait référence aux sacrifices purificateurs de l’Ancien Testament. La fumée des animaux sacrifiés qui montait vers le ciel était censée apaiser la volonté de Dieu. Ainsi, les habitants de la maison sont des proies destinées à être sacrifiées. La maison est l’autel sacrificiel. Ce dernier est comme «activé» par la présence d’un nouveau rituel à effectuer, le sacrifice de ses occupants. La maison, accueillant ses proies qui se débattent devant leur destin tragique, retrouve sa fonction sacrificielle, et donc revient à la vie. Ce va-et-vient entre énergies vitale et destructrice au sein de la maison est une façon très efficace de déstabiliser et donc de saisir le spectateur.

 

 

Une autre dynamique tout aussi intrigante est à l’œuvre : le glissement progressif de Marian Rolfe du côté de Madame Allardyce, c'est-à-dire vers le Mal Absolu. Si Marian incarne une mère de famille dévouée et généreuse au début du film, elle devient au cours du film de plus en plus exclusive, possessive même, comme rajeunie par de nouveaux jeux sexuels interdits. Le spectateur apprend à la toute fin du film que Madame Allardyce n’est autre que Marian Rolfe. Où alors est-ce l’esprit de Madame Allardyce qui a définitivement pris possession du corps de Marian ? Quoi qu’il en soit, le film met en scène une longue contamination de Marian par ce qui émane de cette fameuse pièce, qui agit comme un puits maléfique transformant la mort en vie, métamorphosant un psychodrame en une scène bucolique agréable (après chaque drame, Marian se montre radieuse et indifférente).

 

Ce cannibalisme est sans doute le mécanisme du refoulement lui-même en action. Madame Allardyce est sans doute ce que Marian aurait souhaité être : une image qui échappe au temps et qui se refugie dans une rêverie, dans la contemplation des fleurs et dans une jeunesse éternelle. La vie de famille a peut-être empêché Marian de se rêver une vie d’amazone, et elle a dû renoncer et enfouir cet élan au fond d’elle-même, dans une pièce dans laquelle elle ne pouvait plus rentrer.

 

           

Shining (The Shining) de Stanley Kubrick, 1980

 

Shining sort en 1980, soit cinq ans après Barry Lyndon, un échec commercial pour son réalisateur Stanley Kubrick. Ayant décidé une nouvelle fois de bousculer les idées reçues, Kubrick s’attelle à un genre qui est alors assez mal vu à Hollywood : le film d’horreur. Le metteur en scène souhaite traiter son film d’une façon nouvelle, en ne faisant pas intervenir le Diable, qui est à cette époque l'une des véritables stars des films de la contre-culture américaine. Il choisit plutôt le roman du même nom de Stephen King, qu’il remanie si profondément que King refusera d’apparaître au générique final.

 

 

Dès sa sortie, le film connaît un succès retentissant, et demeure encore aujourd’hui le film le plus analysé de l’histoire du cinéma, sans doute parce qu’il est truffé d’indices - ou d’erreurs, le débat fait rage1 - de la part du réalisateur, qui ont enflammé l’imagination de ses innombrables spectateurs. Le truc, chez Kubrick, c’est qu’il ne ferme jamais ses films, mais le plus souvent les laisse ouverts sur une énigme impossible qui poursuit son public même des dizaines d’années après.

 

 

Le film raconte l’histoire de Jack Torrance, un écrivain qui décide d’assurer le gardiennage hivernal d’un hôtel dans le Colorado, l’Overlook Hotel. Avec son fils Danny et sa femme Wendy, il s’enferme pour la saison dans cet hôtel perdu dans les montagnes avec pour projet d’y écrire un livre. Avant de lui confier la garde, le gérant de l’hôtel lui apprend que le précédent concierge a massacré à coups de hache sa femme et ses deux filles. Torrance affirme qu’il est sain d’esprit et emménage donc dans l’hôtel. Son fils Danny a le don du shining, sorte de pouvoir surnaturel similaire à la (clair)voyance : il est frappé de prémonitions et saisi de visions d’horreurs dans le gigantesque hôtel. En effet, le Mal y a élu domicile et a probablement déjà pris possession de Jack Torrance.

 

 

De quel mal s’agit-il ? De nombreuses théories se bousculent pour déterminer la nature de l’esprit maléfique qui hante l’hôtel Overlook1. L'une des plus crédibles est celle du poltergeist indien. Plusieurs éléments corroborent cette idée : A) l’hôtel a été construit sur un cimetière indien ; B) le bal de l’hôtel a lieu un 4 juillet, date de l’indépendance américaine qui signifie également la fin de la liberté pour les Indiens d’Amérique ; C) les boîtes de bicarbonate de soude Calumet représentant un chef indien en tenue de guerre ; D) les nombreux ornements amérindiens disséminés dans l’hôtel ; et enfin E), l’astuce que Danny utilise dans le labyrinthe (il marche à reculons) est une vieille astuce indienne pour se dérober à ses poursuivants. Donc si l’hôtel représente la nation américaine, le sous-sol est bien la nation amérindienne massacrée. En sous-sol se trouve une Histoire refoulée, sur laquelle s’assied l’Histoire américaine, et qu’elle décide d’ignorer et de dominer (“to overlook” signifie "ignorer" en anglais, qui renvoie au nom de l’hôtel dans la deuxième acception du terme, c'est-à-dire "embrasser du regard", puisque l'hôtel surplombe les montagnes et le paysage environnant). Ainsi, la source du Mal dans ce film naîtrait d’un traumatisme historique, un manque de travail de mémoire qui fait souvent défaut aux vainqueurs.

 

 

Ceci dit, si Shining fait allusion aux fantômes de l’inconscient collectif (l’Histoire américaine et le génocide amérindien), il s’adresse aussi à notre inconscient individuel. Et c’est Danny qui nous emmène aux portes de notre inconscient. Lorsqu’il ne converse pas avec les esprits ou n'est pas en train de vivre un cauchemar éveillé, Danny est un enfant joueur, comme lors de cette fameuse scène où il se déplace dans l’immense hôtel en tricycle. La steadicam accompagne Danny sur son vélo de façon très fluide, et donne ainsi l’impression qu’une présence suit - peut-être même joue - avec lui. Il pédale sur le sol tapissé des couloirs de l’hôtel pour finalement s’arrêter devant la fameuse chambre 237, la chambre interdite (il l’a appris lors de l’un de ses épisodes prémonitoires). Cette chambre, il n’a pas besoin d’y rentrer puisque grâce à son don de medium, il y voit le drame qui s’y est déroulé, à savoir le meurtre des jumelles par le gardien précédent. Le spectateur découvre donc cette pièce, notamment le sol, également recouvert d’un tapis au motif récurrent, mais très diffèrent du motif du couloir.

 

Le couloir, c’est le monde de l’enfance, ouvert, où Danny joue avec ses figurines et explore l’hôtel. C’est aussi le monde conscient où évoluent les personnages. Le motif au sol est un hexagone rouge, délimité de vert-brun puis d’orange, encastré tête-bêche. Géométrique, futuriste, il rappelle les dessins d’Escher, où le motif est comme une clef infinie. Il est rigide et fonctionne comme un labyrinthe, une aire de jeu, et tout contact, interpénétration entre les îlots est impossible. Les couleurs chaudes participent à cette atmosphère de grande aire de jeu. Ce motif s’oppose en tous points au motif qui est à l’intérieur de la chambre 237. Cette chambre est le monde du rêve, de l’irréel, de l’interdit, de l’inconscient, du refoulé, du fantasme malsain. Le motif récurrent au sol ressemble à des éventails, qui ne sont de plus en plus en opposition contrairement au motifs du couloir, mais dans le même sens, et rappelle davantage des détails art déco. Cette fois-ci, les motifs s’interpénètrent et apparaissent comme sexuel. Violet et vert, les couleurs sont froides et les formes en écailles rappellent le monde marin. Nous changeons définitivement d’élément (du feu à l’eau), de temporalité (du futur au passé), bref de paysage émotionnel (du familier à l’inconnu, du jeu à l’angoisse, de l’innocence à la sexualité). Ainsi, le contraste entre ces deux motifs nourrit le mystère de cette chambre. La contradiction entre l’esthétique des tapis contribue à établir une tension dans l’univers mental du spectateur et le met devant sa propre expérience de son refoulé2. Cette chambre agit comme une chambre d'écho de nos peurs enfouies et ajoute à cette scène encore plus de mystère.

 

 

Evil Dead de Sam Raimi, 1981

 

Evil Dead raconte l’histoire de cinq amis qui passent des vacances dans une cabine perdue au fond des bois, dans l’état du Tennessee. Dans cette cabane, ils fouillent un peu, puis tombent sur un livre, une sorte de grimoire intitulé Le Livre des Morts, accompagné d’un enregistrement (une traduction du livre). Après avoir joué l’enregistrement, ils ne se doutent pas qu’ils viennent d’invoquer de violents esprits maléfiques. Ces derniers ne tardent pas à traverser la forêt et à fondre sur la maison. Un à un, ils possèdent les campeurs, qui deviennent monstrueux et cherchent à leur tour à massacrer les survivants. Une lutte pour la survie s’engage entre ceux qui sont encore sains mentalement et ceux qui ont été infestés par les esprits invoqués par mégarde. La technique qu’utilisent les survivants est simple, et elle demeure la même dans Evil Dead II ainsi que dans le dernier remake : il s’agit de pousser l’ami-devenu-démon dans la cave et refermer la trappe avec une chaîne. Ainsi piégé, l’être malfaisant est mis hors d’état de nuire. Mais il y a toujours un moment où il faut descendre dans la cave…

 

La cabine n’est donc pas hantée au sens strict (il n’y a pas de démons qui y vivent) mais elle est peut le devenir, puisqu’il suffit de lire quelques extraits du livre3 ou de jouer la cassette pour «activer» les esprits malfaisants (ce qu'on retrouve, avec une finalité différente et un humour proche du pastiche, dans le bien plus récent et ultra-référencé La Cabane Dans les Bois, ndlr). A nouveau, c’est la curiosité innocente (comme Danny lorsqu’il s’arrête devant le chambre 237 ou Marian lorsqu’elle apporte son repas à madame Allardyce, ou encore le spectateur devant le film) qui sert de déclencheur, ouvrant la boîte maléfique de Pandore. La peur qui nous assaille provient aussi de notre incapacité à empêcher les protagonistes de commettre l’irréparable. Comme des parents impuissants voyant leurs enfants s’approcher du feu, nous assistons à la catastrophe.

 

 

Le démon qui essaie de sortir de sa trappe est terrifiant d’une part parce qu’il est monstrueux, mais aussi parce qu’il peut surgir du sol à tout moment. Les jeunes campeurs tâchent tant bien que mal de garder cette peur sous terre. Lorsqu’il faut descendre dans la cave afin d’aller chercher des munitions, une onde d’extrême inconfort envahit le spectateur. L’appréhension du choc brutal avec la créature qui va nécessairement avoir lieu prend le spectateur à la gorge (pour ma part, je pense avoir perdu quelques kilos après avoir vu cette scène). Mais aussi, si une telle expédition nous terrifie, c’est parce que nous allons devoir enfin faire face à nos peurs dans un endroit confiné, souterrain, sombre, là où l'on pensait ne plus jamais avoir à descendre.

 

 

In fine

Dans Shining, Trauma ou Evil Dead, le Mal est toujours localisable dans une pièce dans laquelle il est interdit ou impossible d’entrer : la chambre de Madame Allardyce, la cave de la cabine dans la forêt ou la chambre 237. Située dans des coins peu visités (sous les combles ou sous la terre, dans des recoins inaccessibles) ou au contraire située à la portée de tous, l’antre du Mal agit soit en repoussant par ses cris (le démon dans la cave de The Evil Dead) soit en envoûtant (les photographies de l’antichambre de Madame Allardyce, ou encore le travelling au ralenti dans la chambre 237). Le parallèle avec des contes traditionnels comme Barbe-Bleue s'arrête là puisque dans tous les cas, le Mal diffuse, projette, contamine, infeste, afin de prendre possession des habitants de la maison. Sans doute en est-il de même de nos pensées refoulées : elles sont enfouies, mais elles continuent d'être actives et de contaminer notre sphère consciente. Comme l’écrivait Freud, il vaut mieux faire face à ses peurs une fois pour toutes pour les désactiver, car refoulées, elles continueront à être toxiques pendant longtemps. Alors un peu de courage, descendons dans la cave régler son compte au monstre !

 

D'autre part, pourquoi les films sur les maisons hantées connaissent-ils autant de succès aux Etats-Unis? Après la Seconde Guerre Mondiale, l’Amérique ne célèbre plus autant au cinéma la conquête de l’Ouest à travers le western. Dans l’imaginaire collectif, le continent américain a été exploré, les deux côtes reliées, la wilderness (la part sauvage du pays) conquise et domestiquée depuis longtemps. Dorénavant, c'est donc à travers les films qui traitent de la vie domestique que nous pouvons comprendre comment les Américains fantasment et ressentent leur sédentarisation. Et qu'y trouvons-nous ? Il ne s’agit plus de faire face à l’autre - l’Indien - mais à soi-même, ce qui est peut-être encore plus terrifiant. Ainsi, les maisons hantées au cinéma apportent vraisemblablement la part d’ombre que les westerns avaient décidé d’ignorer, contrebalançant une énergie d’expansion par une énergie de rétractation, redéfinissant le rôle de ses héros au cœur de l’inconscient collectif américain.

 

P.S. : Le tout premier film connu de maison hantée remonte à 1906 et n’est pas vraiment terrifiant.

 

 

- À suivre -

 

++ Notes :

1 Voir le documentaire Room 237, qui reprend les théories principales sur le film, certaines sérieuses, d’autres folles ou malheureusement parfois même carrément débiles.

Un procédé qu’utilisera également David Lynch.

3 Le livre est en réalité une référence au livre des esprits de H. P. Lovecraft, le Necronomicon.

4 A titre d’exemple, Paranormal Activity est le film qui a amassé le plus de profits dans l’histoire du cinéma du point de vue du retour sur investissement (tourné avec quelques milliers de dollars seulement, le film en a généré plus de 110 millions en revenu net).

++ Dans la même série, lire ou relire la première partie des Visages de la peur : La Métamorphose.

 

 

Alexandre Stipanovich.