Chiens de Paille (Straw Dogs) de Sam Peckinpah, 1971

 

David Sumner (Dustin Hoffman) est un astrophysicien qui décide de s’éloigner de la ville et de ses turpitudes. Il part s’installer à la campagne avec sa femme Amy (Susan George), dans la maison dont vient d’hériter cette dernière. Il s’agit du village anglais où elle a grandi. Sur place, elle retrouve quelques vieilles connaissances, et notamment ses anciens prétendants. Ceux-ci sont toujours fous d’elle, mais l'un d'entre eux en particulier est encore totalement obsédé par Amy : Charlie Venner (Del Henney). On comprend vite que le gentil David ne va pas faire le poids face à Charlie.

 

 

Le macho Charlie et sa bande de bûcherons white-trash n’arrivent pas vraiment à comprendre pourquoi leur poupée favorite a choisi un blanc-bec comme David Sumner. Plutôt que de les tenir à distance ou de s’imposer, David souhaite les amadouer et entretenir des rapports cordiaux avec eux. Grave erreur. Il pense que c’est en gentleman qu’il va dissiper cette tension sexuelle qui commence à crépiter autour de sa femme. Il les engage donc pour effectuer des travaux sur sa maison. Pendant ce temps, Amy se sent délaissée par son mari qui s’enferme dans son bureau pour travailler sur ses équations. Amy et David ont chacun une vision bien différente du couple : David souhaite que l’homme travaille afin de faire vivre le ménage et que la femme subvienne aux «besoins vitaux» de son homme, tandis qu’Amy pense que l’homme doit s’investir davantage dans la vie quotidienne et sociale, et surtout lui donner plus d’importance à elle. Deux visions du mâle alpha s’opposent donc au sein du foyer. Au milieu de cette tension naissante s’immisce le doute, dont Charlie Venner et ses copains comptent bien tirer parti. Alors que David s’enferme, Amy, elle, s’exhibe. Depuis le toit, les hommes en rut veillent et exultent. L’appel du sexe l’emportera et ils violeront Amy. En réalité, David a été manipulé dès le début : il n’a jamais été vraiment chez lui. En voulant discuter avec l’ennemi, il n’a fait qu’avouer sa faiblesse et révéler sa peur. En prétendant être le maître de maison affable, il a montré qu’il ne contrôlait absolument rien.

 

 

L’épisode du viol, durant laquelle Amy repousse puis invite son agresseur, est particulièrement troublante et ambiguë, comme souvent dans les scènes de viol chez Sam Peckinpah. Au début, Amy repousse catégoriquement Charlie, mais à la longue, épuisée, elle est bien forcée de céder. Ce qui est troublant, c’est qu’après avoir lutté avec force, elle cherche à embrasser la brute... A l’écran, le torse viril de Charlie se superpose à l’image de son mari, cocu attendant à la chasse comme un idiot proverbial. Peut-être qu'en face d’elle apparaît ce mâle alpha qu’elle attendait depuis longtemps ? Peut-être est-ce à Charlie qu’elle doit s’offrir puisque lui seul sait prendre les choses par la force, les soumettre à sa loi, celle du village où elle a grandi ? Après tout, elle est l’une des leurs - ce qui pour Peckinpah semble signifier qu’elle et eux partagent les mêmes codes inconscients du désir. Peckinpah ajoute à cette scène cet élément équivoque sur lequel nous ne pouvons trancher. Ses films présentent toujours des «couples bancals, étranges, impossibles […] : l’un face à l’autre, voués à s’attirer puis à se repousser sans cesse, et dont les relations se résument à un cycle jamais bouclé d’attraction et de répulsion1». Le violeur profite de ce dysfonctionnement, donnant ainsi naissance à une ambiguïté malsaine.

 

 

Le violeur est le pire intrus qui soit, tant sur le plan physique que symbolique. Ici, il incarne pleinement le refoulé d’Amy. Il est une résurgence de son passé, de sa vie amoureuse d’avant sa rencontre avec David. Il incarne donc en profondeur la nature des désirs (sexuels comme sociaux) inconscients qu’elle n’arrive pas à satisfaire avec David. Avec ce viol, l’inavoué remonte à la surface. Elle va se rendre compte que même si elle rejette avec force ce viol, elle rejette également le manque d’animalité de son mari, trop lisse, trop poli, trop cérébral.

La leçon des Chiens de Paille pourrait être celle-ci : «il ne suffit pas d'occuper une maison, d'ériger des murs ou des palissades pour se proclamer maître d'un territoire. On n'hérite pas d'un territoire, on le conquiert. Toujours par la violence, aussi barbare soit-elle1». La revendication du territoire est donc au cœur du film de Sam Peckinpah. La peur s’installe justement parce que cette revendication annonce l’escalade vers la violence. «Sans le savoir David Sumner rejoue ainsi ce tiraillement typiquement américain : entre la conquête hors des murs de nouveaux espaces et la préservation du territoire, entre l'expansion géographique et le repliement sur soi. C'est même toute l'histoire de la Frontière et la réaffirmation de sa mythologie première, la violence comme l'étape fondatrice de l'avancée de la civilisation. Mais de quelle civilisation s'agit-il ?1»

 

 

Les Visiteurs (The Visitors) d'Elia Kazan, 1972

 

Avec sa femme Martha et son fils nouveau-né, Bill Schmidt (James Woods) vit au fin fond de la campagne américaine chez son beau-père, un écrivain alcoolique au tempérament ombrageux. Un beau matin, Tony et Mike, deux de ses anciens compagnons du Viêtnam, viennent frapper à sa porte. Ils prétextent un simple détour pour venir saluer et prendre des nouvelles de leur ancien camarade de régiment. Ils restent finalement dîner. En réalité, ils viennent de sortir de prison et sont venus régler leurs comptes. Au front, Tony et Mike avaient violé une jeune Vietnamienne - viol auquel Bill avait refusé de participer et qu’il avait même dénoncé, d’où la cour martiale et la prison pour les deux autres. Ce secret, Bill l’avait soigneusement enfoui au fond de lui-même jusqu'à ce que ses ex-camarades viennent frapper à sa porte. Il avoue à Martha ce secret. Bien qu’il n’ait pas à en rougir, en se rangeant du côté de la loi et non du côté de la bestialité, il s’affiche ainsi auprès de sa femme comme un lâche.

 

 

Le beau-père de Bill, Harry (Patrick McVey), s’entend très bien avec les nouveaux arrivants : il apprécie leur virilité, leur goût des armes et du combat, leur sang-froid. Leur séjour s’éternise, et Harry leur confie qu’ils sont les fils qu’il aurait aimé avoir... son gendre n’est pas vraiment à son goût - pour lui, c’est une lavette. Mike (Steve Railsback) tente à présent de séduire Martha, et curieusement, Martha se retrouve comme attirée par lui... Est-ce à cause de son énergie malsaine, de son animalité si exotique pour elle ? Il l’envoûte et tous commencent à perdre pied. Tony et Mike violent chacun leur tour Martha et infligent une raclée à Bill. Enfin vengés, ils décampent, laissant le couple hagard et détruit.

 

C’est parce que Bill a honte de les avoir dénoncé, parce qu’il a peur de n’avoir pas su trouver les actes appropriés face à la barbarie, parce qu’il n’a pas réglé cette histoire en lui-même, qu’il ne peut s’imposer face aux visiteurs. Son assujettion à leur égard leur donne l’accord implicite qu’ils attendaient pour dérouler leur plan. La peur que le spectateur ressent ici est liée à cette escalade tranquille, presque entendue, vers la violence. Comme un virus létal qui incube, comme un ver présent dans le fruit, la bestialité latente, prête à se déchaîner, flotte dans la maison de Bill et Martha. Avoir raison ne rend pas invincible. Et celui qui refuse la violence doit parfois en subir les conséquences.

 

 

In fine

Comme un besoin suprême d’imposer sa loi archaïque, l’indésirable invité viole, traumatise la propriétaire des lieux pour se venger, comme pour prétendre s’inviter à jamais chez sa victime. C’est la progression vers cette violence sexuelle qui alimente la peur et stupéfait dans Chiens de Paille et Les Visiteurs. Si les maîtres de maison dépeints ici croient à la loi universelle davantage qu’à une loi du Far West (la loi du plus fort), c’est peut-être parce qu’ils ne savent pas se défendre - ou du moins c’est que croient les intrus. La démonstration de Kazan et Peckinpah serait donc limpide, et c'est pour cela qu'elle dérange tant : la seule réponse à la violence, c’est la violence.

 

- À suivre -

 

++ Notes :

Jean-Baptiste Thoret, Le Cinéma Américain des Années 70 in : Les Cahiers du Cinéma (p.74)

++ Dans la même série, lire ou relire les premières parties des Visages de la peur : La Métamorphose et La Maison Hantée.

 

 

Alexandre Stipanovich.