Maudits mais célèbres... En effet, on n'a jamais entendu autant parler des Ramones que ces temps-ci : Martin Scorsese lui-même devrait tourner leur biopic pour le 40ème anniversaire de la sortie de leur premier album (en 2016), lequel disque a été certifié cette année - enfin - disque d’or aux US. Dans une étonnante coïncidence, U2 a publié un single intitulé The Miracle (Of Joey Ramone). Pas la peine de crier à l’opportunisme, l’insupportable Bono aime sincèrement les Ramones. Lui et ses acolytes avaient d’ailleurs obtenu leur premier contrat en jouant des chansons des faux-frères à un exécutif ignare qui avait cru que les Irlandais cathos étaient les auteurs desdits morceaux...

 

Rock ‘N’ Roll High School est sorti en France le 11 février 1981 (le même jour que le premier Vendredi 13), sous le titre idiot Le Lycée des Cancres. Le film avait été diffusé dans peu de salles mais avait quand même été projeté dans un cinoche des Champs-Élysées (disparu depuis) en glorieuse VO. On se demande encore par quel miracle un distributeur avait osé le sortir.

 

 

À l’origine de ce projet dément, on trouve nul autre que Roger Corman, un spécialiste des séries B et Z qui se fit remarquer dans les années 50 et 60 en réalisant et produisant des films de genre ultra-fauchés, mais à l’indéniable charme «psychotronique», dont une série d’adaptations d’Edgar Poe avec Vincent Price en roue libre. Toujours en train de courir après la thune, Corman est aussi entré dans l’histoire comme l’homme qui fit débuter des gens tels que - attention - Jack Nicholson, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Joe Dante et James Cameron (entre autres).

 

 

Tout commence en 1978 avec Allan Arkush, un petit jeune qui bosse pour Corman. Arkush a signé avec son pote Joe Dante Hollywood Boulevard, un patchwork dément des longs-métrages de Corman qui ont été «reboutiqués» en thriller. Le jeune réalisateur rêve de faire un film de lycée. Corman en a déjà produit plusieurs, mais ils étaient racontés du point de vue des profs. Arkush, lui, veut parler des teenagers. Corman valide l'idée d'un High School Gym mais Arkush, qui est fan de musique et collectionne les vinyles, insiste pour que le film soit musical. Le succès de La Fièvre du Samedi Soir, qui est sorti à la fin de l’année 77, n'a évidemment pas échappé à Corman, et ce dernier propose de produire un Disco High. Le scénario met en scène des élèves qui se révoltent parce que leurs vieux crétins de profs les empêchent d'écouter de la musique. Arkush, qui est fan de rock et suit la scène punk américaine, fait remarquer à Corman que «personne ne se révolterait pour écouter de la disco», et qu’en conséquence, le film doit être consacré au rock’n’roll. Histoire de bien faire comprendre à son grigou de patron le potentiel spectaculaire d’un tel film, il monte sur son bureau et mime Pete Townshend en train de faire des moulinets. Convaincu, Corman accepte. (Il faudra qu’on vous parle un jour de The Trip, son film sur le LSD dans lequel Peter Fonda pré-Easy Rider déambule sous trip et pour lequel Corman n’avait pas hésité à gober un buvard).

 

 

Reste à trouver le groupe qui déclenchera la teenage riot du film. Arkush propose à Corman plusieurs combos dont Cheap Trick (heu…) et les Ramones. Ces derniers coûtant deux fois moins cher, Corman les choisit ! À cette époque, les faux-frères du Queens commencent à comprendre qu’ils n’iront pas aussi loin qu’ils l’espéraient en termes de succès commercial, et ce en dépit du succès critique de leurs quatre premiers albums et de leur popularité en Grande-Bretagne. Tommy, leur batteur, qui n’en peut plus des tournées incessantes, vient de les quitter et a été remplacé par Marky, un habitué de la scène new-yorkaise qui jouait avec Wayne County et Richard Hell.

 

Arkush prend contact avec le management des Ramones. Johnny Ramone, l'atrabilaire guitariste du groupe qui fait office de cerveau aux faux-frères depuis le départ de Tommy, accepte car il adule Corman. Les Ramones prennent la route d'Hollywood. Comme ils sont payés une misère, ils financeront leur séjour en Californie en donnant des concerts (dont plusieurs premières parties pour Black Sabbath où ils se feront jeter par le public).

 

 

Le scénario du film raconte comment une lycéenne amoureuse de Joey Ramone (P.J. Soles) réussit envers et contre tout à organiser un concert de ses idoles, et à leur faire interpréter la chanson qu'elle a composé pour eux ('Rock 'N' Roll High School', un des classiques absolus des Ramones, en réalité écrit par le groupe). Arkush a seulement trois semaines pour tourner le film. Il travaille tellement qu'il frôle la crise cardiaque et doit être remplacé pour certaines scènes par son pote Joe Dante. Pendant le tournage, les Ramones s'ennuient ferme. Dee Dee est tellement défoncé qu'il n'arrive pas à dire les trois lignes de dialogue qui lui sont réservées et son texte doit être raccourci à quelques mots (grosso modo : «cool, une pizza !»). Dans l'un des passages clés du film, les Ramones doivent donner un concert. Pour l’occasion, le Roxy (une salle mythique de Sunset Boulevard) est booké. Dans un geste très cormanien, la production réussit le tour de force de faire payer le public, l'un des rares exemples dans l'histoire du cinéma ou les figurants auront payé pour jouer ! Le tout-punk angeleño répond néanmoins présent, notamment Pat Smear (futur Nirvana et Foo Fighters) et Darby Crash des Germs (il ne reste plus que quelques mois à vivre à ce dernier). Le groupe ne touche pas une thune sur ce show et le pingre Johnny Ramone regrettera toute sa vie d'avoir «baissé la garde sur ce coup-là».

 

 

Finalement, Arkush réussit à livrer le film. Même le grincheux Johnny reconnaît qu'il est «mieux qu'il ne l'aurait cru». La presse est au diapason et encense la façon dont Arkush modernise les codes du film de high school. Dante et lui se sont lâchés et certaines scènes partent vraiment en live, telles celles où des souris sont utilisées pour tester la puissance sonique des groupes, ou l'apparition de muridés géants pendant le concert. Un délire finalement pas étonnant puisque Jerry Zucker, le futur réalisateur des Y a t-il un Pilote dans l'Avion ? a lui aussi remplacé Arkush quand il était au bord de l'implosion. Bref, le film a tout pour bien marcher. Malheureusement, la malédiction Ramones est déjà à l'œuvre : la distribution du film est incohérente et, en dépit de projections triomphales à New-York ou Los Angeles, le film est rapidement retiré de l'affiche. Il deviendra un classique des «midnight movies» et l'un des films rock les plus estimés des connaisseurs.

 

Ce piètre succès au box-office touche peu les Ramones. Ils viennent de sortir leur premier album live, une tuerie joliment intitulée It's Alive, en référence au film d'horreur homonyme de Larry Cohen qui met en scène un sanguinaire bébé mutant (1978, titre français : Le Monstre est vivant). Les Ramones croient aussi avoir trouvé le moyen de cartonner enfin dans les bacs : Seymour Stein, le patron de leur label Sire Records, les a convaincus de confier la production de leur prochain album à nul autre que Phil Spector, le génial producteur de girl groups des sixties et du Imagine de John Lennon. Spector, qui est complètement barré, (il a toujours des flingues sur lui - on verra trente ans plus tard ce que ça donnera) a déjà produit certains titres de la B.O. de Rock 'N' Roll High School. Avec lui, c'est sûr, les Ramones vont exploser au box-office... Mais c'est un autre chapitre de leur malédiction.

 

 

++ Sur un sujet similaire, lire ou relire aussi le récit de notre rencontre avec CJ Ramone.

 

 

Olivier Richard.