Pynchon est un auteur jugé inadaptable ; vous êtes même le premier à vous y frotter véritablement...

Paul Thomas Anderson : Les livres de Thomas Pynchon sont complexes. Je ne sais pas si d'autres ont essayé - ou se sont vus leurs adaptations refusées par lui-même -, mais Inherent Vice semblait plus naturellement destiné à devenir un film que ses autres livres, à mon sens. Ils sont généralement denses et complexes même si, au fond, ils sont assez simples. Pourtant, je n'ai jamais été fan d'histoires de détectives privés : pour moi, ce sont des personnages qui sont uniquement destinés à faire avancer l'histoire, c'est tout. Dans Inherent Vice, il y a ce côté simple. On y trouve juste un type qui cherche son ex. Puis, progressivement, il y a un côté tortueux qui prend le dessus et devient, rapidement, assez attirant...

 

Votre film est pourtant un véritable catalogue de passages obligés du film noir. On y retrouve tous les ingrédients dont vous semblez vouloir vous débarrasser dès la première séquence.

P. T. A. : The Master, que j'avais réalisé avant celui-ci, était plus un film noir pour moi car tous les films noirs arrivent après une guerre, à mon avis. Avec le script, l'objectif a consisté, rapidement, à me débarrasser de tous les éléments classiques pour partir sur les vrais sujets de fond du livre. Autrement, le film aurait pu finir par devenir un pastiche, avec un certain style, comme un film d'un autre temps : l'ex qui arrive, donne une mission au héros - puis arrivent les signes qui nous font comprendre que rien n'est aussi simple qu'il y paraît... Je me suis débarrassé de tout cela parce que je ne voulais pas partir sur un film noir. Je n'avais pas le sentiment que c'était le but du livre.

 

 

En adaptant l'histoire d'un détective privé continuellement stoned, qui prend le moindre indice qu'il découvre comme une hallucination... vous auriez pu faire d'Inherent Vice une comédie pure, mais on sent que vous vous retenez à la vision du film.

P. T. A. : L'humour et le ridicule de l'enquête sont les points d'entrée du film mais le cœur de ce que Pynchon a voulu écrire tient dans une forme de mélancolie, de tristesse pour une révolution hippie qui n'est jamais vraiment arrivée. Ou plutôt : une révolution qui est venue mais qui s'est perdue en chemin... En parallèle à cela, il y avait tellement de bonnes blagues dans le livre que je ne pouvais pas passer à côté !

 

Joaquin, comment avez-vous procédé pour ne pas tomber dans le personnage un peu classique du hippie défoncé ?

Joaquin Phoenix : Pynchon est un auteur capable de parler de tant de choses et avec un style décalé, rien qu'à lui, qui fait que je n'ai jamais ressenti le sentiment de quelque chose de l'ordre du prêche pour un «style de vie hippie», comme on pourrait le préjuger avant de le lire. J'ai surtout été gagné par son humour et j'ai fait plusieurs propositions dans ce sens. En fait, on a essayé différentes choses à chaque nouvelle prise, pour finalement voir ce qui marcherait le mieux. En amont, on a beaucoup parlé de cartoons ou des classiques du genre, lors de la préparation au film. L'approche que nous avons choisie est un peu issue de notre réflexion commune. C'est une approche comique, de type Tex Avery - ou encore assez proche de la BD des Freaks Brothers, que Paul adore et qu'il m'a poussé à lire ("les 3 junkies de la BD américaine", ou les aventures crumbesques de trois pieds-nickelés hippies, ndlr).

 

 

Les Freaks Brothers, c'était une influence pour l'écriture ?

P. T. A. : Oui, il y a beaucoup de thématiques communes entre le film et cette BD, même s'il s'agit là d'un comics relativement simple. En gros, les Freaks Brothers cherchent de la dope et des filles, point. Ils étaient à ce point peu compliqués. Les personnages de flics, pareil. Dans cette BD, ils ressemblaient à des fascistes, leur cognant dessus dès qu'ils en avaient l'occasion. J'ai gardé un peu de cela aussi...

 

Sans vouloir tomber dans la caricature du hippie stoned, donc.

P. T. A. : Je ne fume pas, mais je connais des personnes qui fument... genre tout les jours. Ils sont souvent totalement défoncés, allumant leurs premiers joints dès le matin. Moi, je ne pourrais rien faire d'autre de la journée ; je resterais affalé dans mon canapé, les yeux au plafond. Eux, même complètement défoncés, ils restent fonctionnels, ils n'ont jamais l'air stoned. C'est ce que Joaquin a réussi à rendre dans ce film, cette sensation que même avec les yeux rouges, son personnage n'a, pour autant, pas l'air déconnecté. Les sens sont toujours en éveil - on n'est pas dans le style The Big Lebowski.

 

Justement en parlant de The Big Lebowski... On y pense, forcément. On s'imagine que votre film va prendre cette direction délirante que l'on retrouve dans le film des frères Coen, alors que vous préférez garder une part de mystère, d'inconnu.

P. T. A. : En lisant le livre, je pensais «merde, c'est comme The Big Lebowski». J'adore ce film, mais je ne voulais pas en réaliser un dans le même style, parce que personne ne peut faire aussi bien que The Big Lebowski. Il y a des parallèles à établir, c'est sûr, mais j'ai dû me battre avec moi-même pour me convaincre que je faisais quelque chose de tout à fait différent : «ce film existe ; ignore-le et adapte le bouquin de Pynchon !», me répétais-je sans arrêt. Plus jeune, j'aurais pu me dire : «je ne peux pas faire tel film parce qu'il est trop proche de tel autre». Aujourd'hui, je ne pense cependant plus comme ça. Je suis bien plus concentré sur mon propre cœur, sur mon instinct à essayer de comprendre ce que je veux dire au fond de moi. Ce qui me permet de ne pas penser aux autres films. Face au livre Inherent Vice, mon instinct me disait que cela pourrait faire un super film et je me suis concentré là-dessus.

 

 

Joaquin, vous avez la réputation de rester dans vos personnages durant les tournages. Après The Master où votre interprétation était très intense, limite animale, celle-ci est bien plus «cool» : votre niveau de travail pour lui donner vie était-il aussi important ?

J. P. : Sur The Master, mon personnage - Freddy - est quelqu'un de tellement torturé par le monde, ses expériences de vie et l'isolement qui est le sien que mon expérience du tournage reflétait cela, d'une certaine manière. Sur Inherent Vice, l'expérience de tournage était bien moins sombre et l'histoire avait cette ambiance : cette volonté d'embrasser le monde, cette fois, qui s'est reflétée sur le tournage... qui ne ressemblait pas à un tournage, d'ailleurs.

P. T. A. : C'est une bonne chose de laisser un film mener sa vie propre, et sur Inherent Vice, tout est rapidement devenu bordélique et amateur... mais d'une belle manière ! En même temps, cela dépend du type de film. Sur celui ci, il n'y avait pas beaucoup de place pour tourner. De petits espaces ou l'on ne pouvait caser que peu de figurants ou d'interprètes. A partir du moment où vous créez des décors imposants et que vous y faites jouer des quantités d'acteurs, cela devient beaucoup plus professionnel. Plus gros, donc plus contraignant. Sur Inherent Vice, tout était beaucoup plus petit dans l'approche. Nous avions l'air d'être redevenus des amateurs, ce qui est une bonne chose et a peut-être joué sur l'ambiance du film.

 

 

++ Adapté et réalisé par Paul Thomas Anderson, Inherent Vice sort en salle aujourd'hui, mercredi 4 mars.

++ La traduction française du livre de Pynchon, Vice Caché, est disponible aux éditions Points.

 

 

Yves Le Corre.