Il y a très peu d'ouvrages publiés sur le fist, c'est pourquoi la parution récente du livre de Marco Vidal (un pseudo) aux Éditions de la Découverte aurait pu bénéficier d'un meilleur plan média. Rien chez les médias gays. Les seuls à en avoir parlé sont Libération et Vice, chez qui l'on trouve d'ailleurs une chouette interview de l'auteur. Ce sont donc des médias "hétéros" qui en parlent le mieux, ce qui d'ailleurs reflète que le sujet est plus mainstream qu'auparavant.

 

Pourtant, ce livre est loin d'être un how-to, car Marco Vidal a choisi de traiter du sujet sous un angle académique. Et l'auteur attaque tout de suite une perception courante, selon laquelle le fist serait une pratique récente. Le poing dans le cul, symbole du hard moderne, existe depuis longtemps. En farfouillant à la Bibliothèque Nationale et sur Internet, l'auteur nous emmène aux sources du phénomène.

 

 

Sauf que les sources sont maigres, que ce soit dans la littérature, en Art ou dans la médecine. Très peu d'images sous l'Antiquité, encore moins de livres qui en parlent sans faire des analogies compliquées. Le but du livre est donc à moitié atteint. Cela rappelle certains ouvrages sur, par exemple, la techno des années 90, quand on a cherché à nous faire croire que la musique électronique remontait au jazz - ou mieux, dans les coutumes tribales. C'est toujours pareil lorsqu'on dissèque un courant underground : il y a toujours des érudits pour rechercher le point de bascule initial.

 

Pas de gel, pas de fist

Le fait est que le fist existait bien dans les siècles précédents, mais bon, sans les différentes formes de gel lubrifiants, sans les plugs et les godemichés et tout le matos que l'on trouve dans les sex-shops en ligne, se prendre une main dans le vagin ou dans l'anus n'était pas facile en 1920. L'immense majorité des jouets liés au fist n'était pas commercialisée il y a trente ans. D'ailleurs, Vidal note lui-même que la pratique a décollé autour des années 70 dans le quartier de Mission à San Francisco. Cette partie du livre est intéressante, car elle rappelle à quel point la scène cuir de la Côte Ouest a tout de suite rassemblé non seulement des hommes, mais des lesbiennes et des hétéros.

 

 

Dans les années 70 et 80, presque tous les hommes qui pratiquaient le fist étaient dans la "scène cuir". Vidal rappelle aussi avec justesse qu'il y a eu un conflit essentiel entre les adeptes SM (on dirait BDSM aujourd'hui) et les adeptes du fist. Les premiers trouvaient que les seconds n'étaient pas assez dans les jeux de domination et de torture. Toutefois, le milieu est souvent le même - le look aussi -, et tous se rencontrent souvent sur les mêmes sites de drague comme Recon. Il ne faut pas oublier aussi à quel point, dans des années 90 qui cherchaient à prévenir le VIH, la démocratisation du fist a été encouragée par l'idée que c'était une pratique sexuelle à moindre risque. Pas de sperme, donc pas de contamination. Cela s'est bien sûr révélé être une demi-vérité : les muqueuses de l'anus, parfois traumatisées, sont la porte ouverte pour d'autres contaminations comme le VHC. La prise de drogues est aussi très courante.

 

Si le livre est érudit, il faut aussi complètement l'impasse sur le fist dans le porno. On mentionne les premiers films et le jeu d'Amerifist, mais il est rarement fait mention des dizaines et des dizaines de films réalisés depuis quinze ans, uniquement axés sur le fist. Les studios porno gays se sont spécialisés dans le créneau et, malgré ce qu'en pense Marco Vidal, ce sont réellement ces films qui ont fait office de propagande. D’ailleurs, peu de remerciements aux acteurs français qui sont devenus internationalement connus pour leur jeu anal, comme Matthieu Paris.

 

Une pratique transgenre

L'un des aspects les plus réussis de ce livre, c'est sûrement le traitement médical qu'il livre de la pratique. D'abord pour expliquer que le fist est le geste le plus invasif dans la sexualité. Les complications sont bien documentées, avec des références historiques concernant la sexualité masculine et féminine. D'ailleurs, la clef de voûte du livre est celle-ci : le fist est une pratique que l'on pourrait qualifier de transgenre. Non seulement tout le monde peut y avoir accès, mais c'est sûrement l'une des sexualités qui échappe le mieux au phallus, au sperme, à l'éjaculation.

 

 

"Il aura donc fallu attendre une série de facteurs. Des réseaux sociaux susceptibles de prendre en charge et réunir une diaspora d'amateurs, des conditions sanitaires propres à réduire les risques et soigner les accidents, la toute-puissance de l'image pour assurer une diffusion à grande échelle - mais cela n'a pas suffi à dissiper l'opprobre qui entoure le fist. Il fallait encore lutter contre le préjugé et faire surgir le fist tel qu'en lui-même : une victoire de la civilisation sur la nature, du plaisir sur la violence, de l'esprit sur le corps, et finalement du corps sur lui-même. L'une des plus radicales expériences qui soient. Ce n'est pas pour rien que les fistés parlent d'accouchement. Un poing dans le cul, chacun devient Tirésias, un Tirésias qui ne cesse d'être homme pour devenir femme, puis femme pour redevenir homme, et dont la jouissance se conclut en un orgasme transgenre."

(Page 140)

 

C'est un livre court (140 pages) qui se lit bien, malgré de nombreuses fulgurances de style ampoulé (j'ai compté 3 "moult", 1 "nonobstant" et, à la louche, 35 références à Foucault). Si Marco Vidal finit par aborder plus franchement son expérience du fist - et combien cela a changé sa vie, ce qui donne à ce livre un aspect autofictionnel -, son anonymat reste l'élément inachevé du document. En 2015, on ne devrait plus avoir à cacher son nom quand on aborde un phénomène sexuel si novateur. Si les jeunes de 20 ans, filles ou garçons, découvrent le fist aujourd'hui, le modernisant par rapport à la pratique de leurs aînés, cela mérite un manifeste ouvert, sans peurs ni reproches.

 

 

++ Fist de Marco Vidal, aux Éditions de la Découverte.

 

 

Didier Lestrade.