1988. Le rap n’est pas encore à la mode en France et reste cantonné à quelques mecs en béret Kangol qui écoutent N.W.A ou Gang Starr sur Nova, l’une des rare radio qui diffuse les nouveautés du Rap US avec l’émission de DJ Deenasty. Parmi eux quatre lycéens parisiens : J’L’Tismé, MC Bees, Demon B et Parano Refré qui vont décider de fonder leur propre groupe de rap : Tout Simplement Noir (TSN pour les intimes). Le nom n’est pas choisi au hasard, les quatre lycéens sont d’origine antillaise et africaine « Dans ces années-là, on vivait aussi dans un environnement assez raciste, il n’y avait pas Harry Roselmack au 20h (…) Il y avait aussi le mouvement Skinhead très présent. Donc le nom est venu vraiment naturellement, c’était dans l’air du temps. » explique Parano Refré.

 

TSN intègre rapidement le Longue Posse (collectif parisien composé de rappeurs, danseurs et graffeurs) accède à un studio et font leur première maquette. Mais c’est Olivier Cachin qui, en 1991, va catapulter le groupe sous les projecteurs et leur offrir une exposition sur sa cultissime émission RapLine (celle-là même qui a fait connaitre Ministère A.M.E.R., Assassin et une grande partie du rap français). Les quatre lascars en profiteront pour tourner leur premier clip grâce aux équipes de l’émission de M6 sur le titre Le temps passe (attention c’est vintage). Tout Simplement Noir commence aussi à se créer son propre style : le groupe veut écrire des textes qui ont du sens mais en n’oubliant jamais d’y inclure le second degré et l’humour qui va les caractériser.

 

« On n’était pas contre les majors, plutôt contre ceux qui leur baisaient les pieds pour signer un contrat » expliquait Parano sur abcdrduson, c’est probablement l’une des raisons pour lesquelles il faut attendre 1995 pour pouvoir écouter le premier album de TSN. Entre temps, Demon B quittera le groupe qui devient un trio. Tout Simplement Noir est l’un des premiers groupe à s’autoproduire, un moyen de conserver son indépendance là ou d’autres se font dicter leurs choix par les majors. C’est encore l’époque des copies de copies de cassettes qui s’échangent sous le manteau dans la cour de récré, et un paquet de gamins découvrent Dans Paris nocturne grâce au double lecteur K7 Pionner du grand frère du voisin. Un disque qui se situe aussi dans le haut du classement des CDs volés sur le Virgin des Champs-Elysées, ce qui était un bon moyen de mesurer la popularité d’un album à l’époque.

 


 

La pochette est minimaliste et a le mérite d’annoncer la couleur. 18 pistes bien senties et truffées d’un argot purement parisien (seuff, césu, tass-pé, lettbran, teufé, pépom, etc.) qui parle de soirées, de femmes et de défonce. Les gars de TSN seront les premiers rappeurs à ramener le G-funk (ce style de rap influencé par le soleil californien et la Funk popularisé par Dr. Dre) de la West Coast jusqu’aux banlieues de Paname. Bien avant le Première Consultation de Doc Gynéco, l’album use sans modération de samples qui sentent bon la Funk et le Soul et adopte les codes du genre, comme sur l’assez explicite Goutamafonkybite.

N’ayant pas peur du grand écart TSN mélange le G-Funk avec des références bien de chez nous au lieu d’inclure des samples de Rap US comme le fait un peu près tout le monde à ce moment. On retrouve ainsi le chant de Mai 68 « A bas l’Etat policier » sur O.P.I.2.Flics, mais aussi Charles Trenet, Maxime Le Forestier ou encore Claude François qui agrémentent l’intro de plusieurs morceaux du disque. Les « Négros Parigos », comme ils se surnomment, se veulent le plus sincère possible dans leur démarche musicale et n’hésite donc pas à y intégrer leur héritage français.

L’album est particulièrement bon, mais on peut choisir trois titres qui sortent du lot. La Justice tout d’abord, titre revendicateur qui vend du rêve dès l’intro grâce à un sample improbable de Le Forestier. On remarquera à 1:04 un hommage au mythique Je Glisse d’Assassin, plus connu grâce au remix de Cut Killer sur la B.O. de la Haine. Mais les deux vrais classiques se trouvent aux piste numéro 7 et 16 de la galette : J’suis F et A propos de tass.

 

 

A propos de Tass a probablement été chanté par tous les mecs ruinés de l’année 1995, ce qui fait figure d’exploit pour un morceau qui attaque par du Claude François (« elles sont toutes… »). L’instru est énorme, digne de la meilleure époque de Snoop Dogg, et les paroles salaces « C'était un jour en colonie / J'ai baisé la monitrice qui sous la tente criait comme une folle / Cette chienne m'a fait faire les meilleures activités / Crois-moi qu'en moins d'un mois j'étais calé sur le sujet.». Clairement cette chanson ne sera jamais un hymne féministe, mais il faut être honnête ce n’était pas vraiment le thème de l’album.

 

 

Dans Paris nocturne sera au final  le plus gros succès de Tout Simplement Noir avec 75 000 exemplaires écoulés. Profitant de sa popularité, le groupe fait une série de concerts en Europe. J’L’Tismé raconte, dans le livre Hip-hop : le rap français des années 90, une anecdote tiré d’un de leurs concerts près de Berlin : « Lorsqu'on est arrivés dans la salle pour faire les balances, il n'y avait que des skinheads. On s'est dit que ça allait être notre dernier concert. On s'est munis de barres et de bouteilles »  Le concert finit pourtant dans une ambiance apaisée. Suspect. Le groupe s'attend à se faire lyncher dehors. Rien. Dans le bus qui les ramène, le groupe tente de trouver des explications avant de comprendre… « A l'époque, nos affiches de concerts représentaient le célèbre personnage Banania barré d'un trait (…) En fait, ils ont simplement dû croire que c'était un concert anti-noirs ».

 

Survivant donc à un concert donné à des néo-nazies, TSN sort en 1997 son second album intitulé Le Mal de la nuit. La recette est un peu près le même : des instrus funky, des titres sans prise de tête mais le succès du premier album ne sera pas au rendez-vous. La raison principale est le départ de MC Bees du trio juste après la sortie de l’album. Sans lui, les deux membres restant ne feront pas vraiment de promotion pour l’album, il n’y aura aucun clip et Le Mal de la nuit est quasiment absent des rotations radios. On trouve pourtant quelques titres sympathiques sur l’album : De la Kapitale lettre d’amour du groupe à leur ville, Radio Panam qui fait étrangement penser à Mouv’ après son récent changement de ligne éditoriale ou encore Club TSN où le groupe invite le raggamuffin Daddy Yod. Pépite de l’album, la seizième piste intitulé La Solidarité Noire featuring massif où se retrouve notamment Stomy Bugsy, Passi et les Sages Poètes de la Rue et de nombreux rappeurs de l’époque. Mais soyons honnête, globalement le second album n’atteint pas le niveau du premier, et il passera relativement inaperçu.

 

Après le départ de MC Bees, Parano Refré et J’L’Tismé décident de ne pas continuer Tout Simplement Noir, tout le monde suit son propre chemin et part vers d’autres projets. J’L’ Tismé sort un album solo, Parano Refré aussi tout en bossant en parallèle pour Blah blah rap émission de MCM. Les deux créent le label La Pieuvre et produisent pas mal d’artistes. Parano aura ensuite quelques ennuis avec la justice et s’éclipse quelques temps. En 2010 les trois se retrouvent une dernière fois pour reformer le groupe après 13 d’absence, et donnent leur ultime concert au nouveau Casino. Avec ce concert c’est une page de l’histoire du Rap français qui se tourne. Celle des Négros Parigots.

 

Jonathan Vayr.