À tout prendre, «Dominic Toretto», le personnage de Vin Diesel, n’aura jamais été aussi vivant qu’au premier épisode de Fast & Furious, lorsqu’il jouait son rôle de petit braqueur de camions bourrés de lecteurs DVD. C’était en 2001, à une époque où les fans du pilote, eux aussi, même dans une France en queue de comète des planètes tuning et tecktonik, pouvaient avoir un look et des aspirations à se rapprocher un peu de leur héros. Leurs rêves auraient pu avoir une suite, mais ils ont été brisés dans la nuit de mardi à mercredi, pendant la projection de Fast & Furious 7. F&F7. 

 

En résumé, Vin Diesel saute du haut d’une falaise dans un buggy fracassé et s’en sort sans une égratignure. Quinze minutes plus tôt, il était parachuté en voiture sur une route de montagne large d’à peine dix mètres. Les scènes se déroulent dans une action d’une pétaradante monotonie, devant la grande salle IMAX du Cinéma Gaumont Disney Village complètement pleine de spectateurs hagards, silencieux et sans plaisir. Pas d’applaudissements. Ni de cris. À peine quelques rires dans une ambiance de merde. Ce soir, même Mickey était parti se coucher. 

 

L'assurance d’obtenir une bonne place voulait que l’on arrive en avance, au moment critique des coups de 22 heures où l’on peut voir la boutique fermer. Les manèges sont désertés, les échoppes recrachent les derniers clients-souvenirs. Et une fois qu’un rayon est enfin entièrement vidé, on peut se rendre compte de la véritable odeur de Disney : ça sent le plastique. Ça sent le plastique chaud. Comme le nombre d’enfants s’amenuise, les cris d’enfants disparaissent, et la bande-son (George Michael) résonne déraisonnablement, d’autant plus que la place est vide sous l’éclairage lointain de la Tower of Terror. Dans ce décor, nous sommes arrivés comme des fantômes poussés par un vent qui bruissait si fort qu’on ne s’entendait dire que «putain» ou «quelle idée à la con». La seule question qui revenait clairement - à juste titre, puisque F&F7 allait être joué dès demain matin à 800 mètres de mon domicile - était : pourquoi ?

 

 

EXPO TUNING

Pourquoi ? Il se trouve que mon ami et moi, nous avions prévu de longue date d’aller à cette avant-première. L’attirance des zones industrielles pour des petits-bourgeois de banlieue comme nous, le culte que nous avions monté de toutes pièces autour du personnage de Dom' Toretto et le sens du sacrifice hérité de familles travailleuses nous avaient convaincus que plus c’était dur et horrible, plus c’était bon. La situation était, en l’occurrence de ce rendez-vous ciné, une orgie d’horreur et de petits tracas dont voici un exemple.

 

À peine arrivé dans le hall d’accueil qu’un bonhomme démarra le moteur d’une Ferrari et que ses deux filles accoururent le photographier. J’imagine que le cadre était à coup sûr le même sur les deux photos, et qu’il invoquera plus tard pour elles-deux la même légende : un homme - leur papa, chaîne en or qui brille, détendu, regard dans le vide d’une route imaginaire, les poings serrés sur le volant d’une voiture Ferrari encadrée d’une corde de velours rouge, dans le hall d’un cinéma encore vide dans le quartier hautement sécurisé de Disneyland. Ça n’avait pas d’intérêt, et ça énerva mon pote : «c’est ça l’expo tuning ? Ces merdes ?».

- Haha ! Trois voitures et du bête de son. Il y a quand même des hôtesses, le rassuré-je. 

- Ah oui, les dos nus, c’est pas mal. Mais pourquoi elles viennent, ces filles-là ?
- Parce que les organisateurs savent que majoritairement, les gens qui aiment ces voitures-ci aiment aussi ces filles-là.
- Ils ont raison.»

 

Le DJ passait de la musique très mauvaise, type reggaeton, de quoi nous faire rire un court instant, car comme le dit le dicton : les bonnes choses sont rapides et furieuses. 

 

H-1

«L’expo tuning» n’intéressait personne, l’enjeu était plus haut. Nous montions les étages, mon pote tenait la comptabilité des horreurs sans ironie, quand nous arrivions devant la grille de départ des spectateurs : «super, il faut attendre une heure ici, c’est bien.»

 

La fille d’attente était fléchée : le Graal, c’était la porte en haut de l’escalier, dont l’accès était barré deux fois, par deux chaînettes de plastique ; une en haut (inutile) et une en bas (bloquant l’escalier). Les premiers arrivés auraient les meilleures places, mais en réalité, ils les avaient déjà puisqu’ils pouvaient patienter avec avantage sur des fauteuils club. 

Quand le gorille-videur retira la dernière barrière (l’inutile), il se forma un mouvement de foule injustifié. L’ensemble des patients favorisés se leva, mimant tous la même comédie de se relaxer le dos et d’activer des muscles, comme s’ils avaient eu envie de se dégourdir en même temps. Voilà, ils avaient TOUS, tout d’un coup, envie de se lever et de faire une petite marche. Aucun accès n’avait été ouvert, mais vraisemblablement, nous voulions tous nous coller les uns aux autres, entre fans de Fast & Furious, serrés le plus près possible de cet escalier et de nos corps suants. J’avais un peu honte de mon espèce, mais je n’allais pas me laisser doubler, non ? Le balai fut très calme. Il n’y avait aucune folie à l’écho qu’aurait pu avoir un film d’action shooté aux gros turbos. Vin Diesel n’était pas le seul à ramollir, ses fans aussi flétrissaient. 

 

Ils ont finalement ouvert les portes à la meute qui s’est un peu ordonnée, puis le film a bien mis 40 grosses minutes avant de commencer, suite à des problèmes techniques balourds (le film a débuté deux fois sans l’image, c’est peut-être pour cela qu’ils nous ont offert des places à la sortie). Personne ne s’est plaint, il y avait même un silence stable, jusqu’à ce que des jeunes trouvent le moyen de projeter leur majeur en ombre chinoise sur le grand écran avec la lumière de leur portable.

 

À 40 KM/H UN CHOC FRONTAL EST MORTEL

Pas pour Vin Diesel, qui est immortel, même quand il fonce comme un buffle sur la voiture du méchant Jason Statham. Au fait, à la fin, Statham ne meurt pas. Tout était si énorme, si grossier et sans éclat, que rien n’a surpris personne. F&F7 n’était qu’un coït inabouti. Il fallut ne pas dévaluer l’estime que je portais au dégoût pour voir une once de beauté dans la toute fin de bobine. Voici la scène finale, à peu de choses près :

 

Extérieur jour, lumière forte, en sortie de belle plage.

Vin Diesel s’apprête à décamper dans sa grosse caisse, quand Paul Walker (RIP, lol), illuminé comme un ange par les nouvelles technologies, s’aligne à ses côtés et lui rappelle :
«T’allais pas partir sans me dire au revoir ?»
Flashback de plans avec Paul Walker, filtre Instagram, et voix off de Dom' :

«J’ai toujours avancé par 500 mètres […] Peu importe où tu te trouves, à 500 mètres ou à l’autre bout du monde. Roule mon frère, tu es dans nos cœurs.»

Plan aérien, les deux voitures se séparent sur une bretelle de route chacune. (Métaphore.)
Écran blanc.

«Pour Paul»

 

Pas d’applaudissements.

 

 

 

Bastien Landru.