L’hégémonie du mastodonte des rézosocios fait aussi gloser, notamment en raison de ses conditions d’utilisation et de son puritanisme démesuré. Le site s’adonne au jeu ambivalent de la tolérance à la petite semaine et se retrouve empêtré dans ses contradictions. Sa suprématie croissante fait planer l’ombre d’une menace à notre liberté de penser, de dire et de nous informer. 

 

On le sait, Facebook n’aime pas les seins. Des femmes, hein. Chez les hommes, ce n’est pas un problème parce que les tétons mââââles ne portent aucune charge érotique (sauf éventuellement pour les gays et les femmes hétérosexuelles, mais on s’en fout !). Facebook, champion de l’amalgame et du non-discernement, met tout au même niveau et censure allègrement.

 

La liste des blocages qui font tâche et des faux-pas insensés s’allonge sans cesse : la photo de deux hommes qui se bécotent, la poitrine apparente d’une poupée, une sculpture nue au festival Burning Man, le projet photo de l’artiste cubain Erik Ravelo contre les violences faites aux enfants, des statues dévêtues au Louvre, la série «Chewing Girls» de la photographe Clémence Veilhan, la page de «Un bracelet contre le cancer» ou encore un internaute français puni pour avoir publié une image de L'Origine du Monde de Gustave Courbet, qui a traîné l’entreprise américaine en justice

 

Censuré

 

Ce que l’on sait moins, c’est que Facebook ignore le second degré. Incohérent de la part du matamore humaniste de la toile, et surtout bien faux-cul. Brain a souvent fait les frais de cette aversion envers la dérision et comptabilise huit blocages arbitraires, allant d’un cliché vintage de hippies naturistes avec femme topless en arrière-plan, à des dessins artistiques représentant une partie intime de l’anatomie, à la photo d’une petite fille en treillis militaire, allongée dans un champ, arme de guerre au point avec pour titre Tant qu’elle ne devient pas homosexuelle…, et pour accroche provoc' «Vive les guns, à bas les gays». La police Facebook ne s’est pas foulée. Arme, enfant, homosexuelle : pas bien, blocage. C’est fort mal connaître l’esprit Brain que de prendre cette publication de la Page Pute au pied de la lettre. Faire l’apologie des armes et de l’homophobie, ça ne passe pas au sein de l’empire de la respectabilité et de la droiture, où l’humour est banni. La faute aux algorithmes, paraîtrait-il. Ces robots de la bienséance qui veillent au grain et dégainent dès qu’ils détectent un écart à la bonne conduite.

Censuré

 

Bien sûr, la durée de suspension du compte dépend du bon vouloir du tribunal Facebook, qui délibère tout seul avec lui-même, et a condamné les administrateurs de Brain à une sanction sans appel de 30 jours d’inactivité. Et n’essayez pas de contacter l’assistance du site, seul le silence vous répondra. Ces pratiques proches des régimes totalitaires dissonent quelque peu avec le message peace and love qu’on essaie de nous faire gober. Au cas où personne n’aurait remarqué, la Page Pute est un peu le royaume du second degré. Alors, quid de l’avenir de cette rubrique ? Quand le couperet fatal s’abattra-t-il sur Brain ?

 

Censuré

 

Le 9 janvier dernier, Mark Zuckerberg était pourtant Charlie le temps d’un billet poignant : «voilà ce que nous devons tous rejeter : un groupe d’extrêmistes qui essaie de réduire au silence les voix et les opinions divergentes sur la planète. Je ne laisserai pas cela se produire sur Facebook. Je suis attaché à l’idée de construire un service où l’on peut parler librement sans peur ni violence». Le 12 janvier, il ajoute cette phrase merveilleusement perfide : «on ne peut pas tuer une idée».

C’est pourtant ce que son bébé gargantuesque s’empresse de faire dès qu’une publication sort des clous qu’il a imposés sans cohérence apparente. Mais Facebook n’en est pas à un paradoxe près. Deux semaines après les attentats de Charlie Hebdo, le site supprime des images du prophète Mahomet en Turquie. Hé oui, il ne faudrait pas se fâcher avec ce pays, berceau d’une jeune génération 2.0 et marché digital en pleine expansion qui fait saliver le fondateur du réseau social. En décembre 2014, c’était la page de Alexei Navalny, critique number one de la politique de Poutine, qui était bloquée après des pressions de la police des internets russes. Facebook n’aime pas non plus le Tibet et les dissidents syriens. Car bien qu’étant une entreprise internationale, il se doit de respecter les lois de chaque pays. Dans ce cas, pourquoi nous prendre pour des tanches et nous servir un pseudo discours libertaire ?

 

Tout ce qui intéresse Facebook, bien évidemment, c’est le fric. Le contenu reste secondaire, anecdotique, un bon moyen d’arriver à ses fins. Pour preuve, sa volonté de développer les contenus natifs, c’est-à-dire des articles publiés uniquement sur le réseau social. Officiellement,  on invoque la recherche d’un confort idéal pour le mobinaute. Comme c’est fatigant de lire des articles sur smartphone et de cliquer sur des liens qui ouvrent une autre page sur notre mobile, Facebook vient nous sauver. Fini les multi-clics et les pop-ups. Avec les posts natifs, on pourra lire nos petites infos en toute fluidité sans se fouler le pouce. Evidemment, il y a anguille sous roche. Le site partagera avec les médias une partie des revenus engendrés par la publicité. Un bon moyen de s’en mettre plein les fouilles, quand on voit le prestige des titres intéressés par le principe (Le New York Times, Buzzfeed et National Geographic). Même si ce processus peut entacher l’image de marque de certains médias, ils savent qu’ils ne peuvent pas y couper s’ils veulent subsister face au titan Facebook. 

 

Sachant que l’âge moyen des utilisateurs est de 22 ans et qu’en France, plus de 86% des jeunes de moins de 29 ans sont sur Facebook, quel avenir en ligne propose-t-on aux jeunes générations et aux prochaines ? Un joli monde virtuel bien policé, sans satire, provoc' ou critique humoristique. Une bulle dorée aux règlementations réac' - le nouvel opium du peuple, qui incite à être un bœuf likes-addict et clico-dépendant. 

Je vous invite à partager cet article sur Facebook. Au nom de la liberté d’expression.

 

 

Éloïse Bouton // Visuel de Une : Scae.