D'ailleurs, réveillé dès potron-minet pour prendre l'avion, on est déjà un peu à Cannes dès la porte d'embarquement à Orly. Dans la file d'attente, ça ne parle que de thunasses, ce qui est une constante à Cannes puisque c'est là que se font les deals, et plus qu'accessoirement un endroit où l'on voit des films. C'est le seul endroit où des gens citent encore La Famille Bélier ou Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ?. Je me souviens même, l'année dernière, d'une discussion passionnée de deux producteurs à propos des Visiteurs. Le 1, oui, qui est sorti il y a 22 ans. 

 

Nous, la petite côterie des journalistes enculeurs de mouches qui se lèvent tôt pour voir des films tadjiks, on est en fait un peu méprisés à Cannes. En témoigne la hiérarchie des accréditations tout droit conservée de l'Ancien Régime. Si vous travaillez à la télé ou que vous êtes rédacteur en chef d'un gros média, vous aurez du blanc ou du rose, puis le code couleur descend peu à peu vers l'indigence chromatique jusqu'à l'accréditation jaune (autrement appelée «jaune devant, marron derrière»), traditionnellement réservée aux blogueurs roumains et qu'on a jusqu'ici l'habitude de recevoir chaque année. Comme cette fois-ci, on a convaincu le festival qu'on allait faire une chronique quotidienne, en rentrant dans l'avion qui nous mène à Nice, on espère secrètement être upgradé, car l'utilité première de cette farandole de couleurs est de réduire votre temps d'attente, qui peut aller du simple au quadruple, dans les queues que vous n'aurez de cesse d'emprunter pour voir les films.

 

Cannes, ce sont aussi des gens qui regardent.

 

Ce qui est rigolo dans le décorum pré-Cannes, c'est aussi le trajet. J'ai opté cette année pour l'avion car le TGV a chaque année minimum 3 heures de retard (on se souvient de cette année idole où le train est arrivé 30 minutes avant la cérémonie d'ouverture, et où la moitié de l'industrie du cinéma se changeait en tenue de soirée dans les wagons du train). Et puis dans l'avion pour Cannes, on est toujours sûr d'être avec des stars. Cette fois-ci, j'ai de la chance : il y a Dominique Farrugia et Alice Taglioni. Une fois encore, Cathou Deneuve a raison

 

J'ai l'impression de n'avoir jamais autant vu Alice Taglioni (à défaut de l'avoir vue une seule fois dans un film) : elle est assise à côté de moi dans l'avion, et elle est en quatrième de couverture des Cahiers du Cinéma sur une pub pour produits de beauté. Pourtant, il me semble bien qu'Alice Taglioni n'est dans aucun film à Cannes. Elle pourra toujours revenir au festival de la pub aka le Festival International de la créativité, qui a aussi lieu à Cannes et où elle serait franchement parfaite dans une réclame pour des pâtes.

 

En arrivant à l'aéroport il y a toujours une flopée de paparazzi. Je sens une grosse excitation, des flashs qui crépitent. Je me dis qu'il doit y avoir au moins Sharon Stone ; en fait, c'est toujours Alice Taglioni, et je me dis que finalement, elle a un petit côté Sharon Stone française, rapport à la filmo'.

 

Nonobstant, on est toujours heureux de revenir dans cette belle ville de Cannes à l'électorat si avenant. Cette ville a quand même la particularité d'être uniquement peuplée de vieilles pharmaciennes qui se voient envahies pendant deux semaines par tout ce qu'elle détestent : des étrangers. D'ailleurs, à peine arrivé qu'on reconnaît à peu près la moitié de Paris qui est là, parfois pour des raisons douteuses. Je me souviendrai toujours de cette vague connaissance, genre blogueuse mode espagnole, que j'avais croisée une fois rue d'Antibes (un peu la rue du Faubourg Saint-Denis locale) et qui s'écrie «mais c'est fou, qu'est-ce que tu fais là ?!». Bah meuf, c'est toi qu'est-ce que tu fous là, moi j'écris sur des films, enfin ça m'arrive.

 

Cannes, ce sont aussi des portraits prestige.

 

Sinon, bonne nouvelle cette année : on est bleu, qui est moins bien que rose (le côté queer du festival) mais quand même mieux que toutes les couleurs en dessous qui te font attendre minimum le temps d'un film de Béla Tarr avant de rentrer dans la salle. En même temps, là, on a le choix entre le film d'ouverture La Tête Haute, dont tout le monde ressort la queue entre les jambes, ou le Kore-eda, qu'on a toujours trouvé un peu neuneu. Je décide de rattraper du boulot en retard à la super terrasse presse, d'où l'on peut voir les badauds de la Croisette qui ronchonnent, traitant les journalistes de classe privilégiée en attendant la cérémonie d'ouverture. 

 

Comme chaque année, le discours vise le frisson de la honte. Lambert Wilson demande à tout le monde de fermer les yeux. La Reine Deneuve le fait, donc les autres obtempèrent en se disant qu'ils n'auront pas l'air ridicules, mais ça leur évite surtout d'être aussi gênés que nous. S'ensuit un petit ballet de Benjamin Millepied - Monsieur Nathalie Portman - dont on ne va pas se plaindre parce que c'est toujours mieux que de voir Mélanie Laurent danser.

Arrive enfin le jury, et le suspense insoutenable de l'année qui reposait sur la coiffure de Xavier Dolan. Il a opté saison printemps-été pour une frange qui lui permet métaphoriquement de faire profil bas. De son côté, Sophie Marceau a choisi un haut intégral «tits free» qui la dispense de tout débordement. A noter que le jury est principalement composé d'acteurs, ou quelques chose dans le genre, comme Sienna Miller (et pourquoi pas Alice Taglioni tant qu'on y est), ce qui promet en général un palmarès low-cost.

 

Après cette cérémonie bouleversante, on retrouve la team de l'appart où l'on dort à 6 dans un 25m2, ce qui est presque du luxe pour le lumpenprolériat de la critique que nous sommes. Ce soir, aucune fête : chaque canard fait son traditionnel dîner de rédac' du premier soir et évite de boire dès l'arrivée son propre poids en champagne. Comme la rédaction de Brain se résume à moi-même, je vais manger une pizza (partenaire officiel du festival de Cannes) avec l'excellent critique russe Boris Nelepo et la géniale Agnès Wildenstein du festival Doclisboa. Petits joueurs, on rentre tous se coucher pour être frais à la séance de 8h du matin le lendemain. Avant de m'écrouler dans le lit dans une place que je partage avec Agnès, je la préviens que j'ai tendance à tirer la couverture. Elle me répond avant de sombrer «tu peux tirer tout ce que tu veux». Je m'endors alors en réalisant qu'après un jour complet à Cannes, je n'ai toujours pas vu un seul film.

 

 

Romain Charbon.