On avait envie d'un réveil en douceur, donc on a poliment décliné le trip backroom-cuir de Mad Max pour aller au film d'ouverture de la Semaine de la Critique. Les Anarchistes est le deuxième film d'Elie Wajeman dont on avait plutôt aimé le premier, Alyah, mais qui là s'est sérieusement planté. L'histoire, c'est celle d'un mec - Wajeman - à fond dans le système (Femis, Avance sur recette, deuxième sélection à Cannes...) qui décide de faire un film sur un groupe d'anarchistes révolutionnaires à la fin du XIXème siècle. Rien ne va, c'est vraiment le pire du cinéma de papa, et à la fin, on a juste envie de faire comme les personnages : poser une bombe et faire sauter tout ça. On a quand même été heureux à la fin de retrouver la morve au nez d'Adèle Exarchopoulos, qui nous avait manqué depuis La vie d'Adèle. Les sinus de cette meuf, c'est quand même Incroyable talent.

 

Emily Barnett mange une glace.

 

On enchaîne avec le film hongrois en compétition qui, vu son pitch, va nous remettre la pêche. 1h40 à suivre un prisonnier juif d'Auschwitz membre d'un Sonderkommando qui s'occupait des fours crématoires. Dans la file d'attente, je retrouve la délicieuse Emily Barnett des Inrocks qui mange une glace mais n'assume pas trop en fait. Je lui promets de ne rien répéter. On avait un peu peur vu le sujet, mais Le Fils de Saul de László Nemes est assez puissant par moments. Le film démontre une indéniable maîtrise du cadre et de la mise en scène, quelque part entre les frères Dardenne et Sergei Loznitsa. Pas étonnant donc de retrouver ce film en compèt', tant il s'insère parfaitement dans les codes du film d'auteur cannois. Mais le film atteint peut-être justement ses limites dans la démonstration de sa propre virtuosité. Mais Nemes sait faire un film - c'est même le premier qu'on voit vraiment à ce festival, et celui qu'on résume pour l'instant comme l'ancien assistant de Béla Tarr risque bientôt sans aucun doute de changer de titre.

 

La grosse queue de la quinzaine.

 

On fonce ensuite voir le Garrel qui fait l'ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, mais on se dit qu'on aurait peut-être dû aller à la séance du matin parce qu'on est obligé de se taper la cérémonie de remise du Carrosse d'Or et qu'on a oublié de bouffer avant. C'est Jia Zhangke qui reçoit le prix cette année, et on est sidéré par le génie sémantique du mec qui arrive avec des platform-shoes démentes gris métallisé. On le cherchera en vain plus tard à la fête de la Quinzaine pour lui demander d'où viennent ces putain de chaussures. Probablement made in China, en même temps.

Garrel (daron Philippe, pas fiston Louis, ndlr) avec son look de clochard céleste, est sommé d'ouvrir la Quinzaine, et lance un «je déclare la quinzaine des râleurs ouverte», qui fait rire une salle remplie à moitié de critiques.

 

Le goodie must-have du festival : les lunettes de soleil Philippe Garrel (ici portées par notre mannequin Gérard).

Il existe une Queer Palm, mais on pourrait aussi très bien décerner une Straight Palm à L'Ombre des femmes. Philippe Garrel a toujours été le grand auscultateur du couple hétérosexuel, et s'amuse même dans son film à s'en moquer subtilement. Les femmes font la cuisine, l'homme fait du bricolage, les femmes ont de l'intuition, les hommes sont couards et menteurs. Qu'à cela ne tienne - Garrel l'assume et en fait même une comédie avec happy end (expérience assez unique quand même de voir une salle se tordre de rire à un Garrel, mais pour une fois, c'est pour de bonnes raisons). C'est la première merveille de ce festival et l'on en sort ragaillardi ; du coup, c'est assez logiquement qu'on rejoint Philippe Azoury. Cette année, il s'occupe du Grazia distribué quotidiennement sur la Croisette, et quand je le retrouve, il sort de 75h de travail non-stop, mais comme d'hab', il est en mode fête de Bayonne : «manger c'est tricher, dormir c'est mourir». 

 

 

Il y a du peuple à la fête de la Quinzaine et il faut un peu patienter pour rentrer. On se rappelle alors la phrase entendue un peu plus tôt au marché du film : «ici, c'est vraiment le festival des queues !», prononcée par un mec en costard et en colère pas même conscient du génie de sa plainte formulée au premier degré. On croise Gérard Lefort en grande forme qui nous fait son point Xavier Dolan de la journée : «depuis qu'elle est dans le jury, elle ne parle plus français, je l'ai vu sur FR3 Régions parler en anglais, il fallait un traducteur !». La musique à l'intérieur est un peu gênante, une sorte de fox-trot électro, un mouvement musical qui m'avait jusqu'ici échappé. En même temps, le look des DJ's en tenue de soirée avec chapeau haut-de-forme, l'un blanc l'autre noir, aurait dû être interdit par la fédé. Du coup, quand le selector change et qu'on entend le premier truc audible de la soirée, le Single Ladies de Beyoncé, on est tellement hystérique qu'on refait la choré sur la plage avec les vagues qui viennent nous chatouiller les pieds. Quelqu'un a ensuite prononcé cette phrase, «elle pouvait pas venir à Cannes, elle avait un event Doc Martens à Londres», qui a bizarrement lancé un mouvement vers le Petit Majestic, le bar des crevards qui ne sont invités à aucune fête et qui est de loin le meilleur endroit à Cannes pour terminer une soirée. Là-bas, on retrouve quelques attachées de presse ivres-mortes qui commencent à bitcher sur toute l'industrie du cinéma, et un mec qui nous dit «je suis dans un jury, mais pas officiel». OK.

 

Léa portait la robe inverse de Sophie.

 

Cannes, c'est un peu comme une grande coloc' où tout le monde se prête sa brosse à dent. Cette année, j'ai même acquis un certain degré de popularité grâce à un chargeur de portable qui peut en recharger jusqu'à dix. Car le problème de cette coloc', c'est qu'il y a souvent une seule clé pour l'appart ; donc très vite, passé 2h du mat', le SMS le plus populaire devient «mais t'es où là????!!!» alors même que la personne qui partage ta chambre est murgée à côté de toi. Je réveille donc quelques iPhones morts (j'ai enfin l'impression d'être reconnu à ma juste valeur) avant de tirer ma révérence pour une autre nuit sans rêves.

 

++ Lire le report du jour 1 ici.

 

 

Romain Charbon.