Ce matin, c'est l'un des films les plus attendus du festival, le nouveau Miguel Gomes. Comme c'est un film en trois parties et que je ne verrai la dernière que mercredi, j'en parlerai à ce moment-là. Je peux juste dire que j'ai quand même chialé plusieurs fois la première heure tellement c'était fort, mais que c'est quand même un peu dense au réveil. 

 

L'un des problèmes du festival, c'est que les salles sont surclimatisées, ce qui fait que je suis obligé de sortir un petit gilet de mon sac qui y croupissait à moitié humide après un sprint rue d'Antibes et une petite averse. Il sent pas vraiment le Shalimar, et je sens Isabelle Régnier un peu indisposée à côté de moi, rapport à sa passion pour les parfums. Je suis au moins à 4 sur l'échelle Debussy, qui a été instaurée il y a trois ans quand il avait plu pendant dix jours et que la salle de projection Debussy, à force d'accueillir des cinéphiles trempés et des critiques à l'hygiène douteuse, sentait carrément le chien mouillé. 

 

Un T-shirt prestige.

 

A la sortie, on croise plein de gens qui nous disent que le Moretti est génial, et puis Jacky Goldberg, qui préfère nous lancer «Paris Hilton hier au VIP Room, c'était le meilleur film du festival». On passe une après-midi studieuse à écrire parce que ces posts tombent pas du ciel, et puis on fonce voir Carol de Todd Haynes, qui est aussi l'un des trucs les plus attendus du festival. Je me retrouve assis à côté de Julien Gester de Libération et je réalise avec soulagement que je ne connais pas Eric Neuhoff du Figaro et que jamais il ne vient s'asseoir à côté de moi. Je raconte à Gester que je viens de croiser une pute italienne sur la terrasse presse qui essayait d'offrir ses services à Michel Ciment de Positif. Mais en fait, je crois que c'était plutôt une présentatrice très distinguée de la Rai Uno. En tous les cas, le service d'ordre est venu pour la virer. Depuis, il paraît que l'info a fait une pleine page dans Libé.

 

La dame très distinguée de la terrasse presse avec le service d'ordre.

 

Pendant le film, je remarque que Gester souffre d'un TOC et qu'il passe son temps à se sentir les aisselles. C'est normal : en région PACA, tu peux très vite souffrir d'un problème de sudation. En fait, je réalise qu'il met sa tête discrètement sous sa veste pour tweeter, ce qui est une autre forme de TOC.

 

Pendant presque tout le film, je me dis que Todd Haynes est un cinéaste déceptif. Ses projets sur la papier sont toujours extrêmement excitants, mais je n'arrive jamais vraiment à être ému. De son premier court, Superstar, biopic de la chanteuse anorexique Karen Carpenter fait avec des poupées Barbie, à son biopic de Dylan interprété par plusieurs acteurs, j'ai toujours été davantage séduit par la force du projet que par sa réalisation toujours un peu clinique. Ca semble aussi le cas ici, où la beauté de la reconstitution semble toujours l'emporter sur une émotion toujours retenue. Mais c'est parce que Carol est un film de la rétention. Il faut attendre 1h30 pour avoir enfin le premier bisou lesbien. Et ce n'est qu'au dernier plan à la dernière seconde que tout cet hermétisme mallarméen s'écroule. Dans cette reconstitution qui a coûté une blinde, c'est la chose la plus gratuite qui soit : le regard de Cate Blanchett qui te submerge finalement d'émotion. Blanchett, qu'on avait adorée dès son petit rôle dans Le Talentueux Mr. Ripley (qui, comme Carol, était déjà une adaptation de Patricia Highsmith), a d'ailleurs gagné avec ce film un ticket pour l'éternité en tant qu'icône lesbienne.

 

A la sortie, on a du mal à parler parce qu'on est un peu retourné et on croise l'hétéro football club des Inrocks qui, lui, est réservé et préfère Far From Heaven. C'est vrai que Carol est un film de folle furieuse. D'ailleurs, la Dolan devrait adorer. Ou bien être super-jalouse. C'est selon. Mes frères de sang Philippe Azoury et Boris Nelepo sont aussi bouleversés que moi. 

 

L'hétéro football club des Inrocks.

 

Cannes agit toujours comme un ciment et fait un peu le tri dans tes amis : en fin de festival, tu te retrouves d'ailleurs toujours à traîner avec un petit groupe qui a aimé les mêmes films que toi. Un peu comme les nonnes dans un couvent qui, dit-on, ont toutes leurs règles en même temps.

 

Je fais ensuite découvrir avec Boris la meilleure pizzeria de Cannes à Adam Cook et Daniel Kasman de Mubi, et aussi malheureusement le Minuty, dont on va commander un nombre indécent de bouteilles. Du coup, je me lance dans une imitation de l'accent de Boris, digne des plus grands sketches de Michel Leeb, qui vient juste de nous dire pourquoi sa copine n'est pas venue avec lui. «J'ai besoin de concentration pendant les films. La dernière fois qu'elle est venue, elle m'a branlé pendant Les Rencontres d'après minuit. Les filles russes aiment trop le sexe.» Je lui demande si je peux écrire ça. «Ov course, bud don't tell zat I told you zat Laurent Achard sink I am rhorny». Ce mec est un génie fou - pourtant, «nelepo» veut dire «imbécile» en russe. Comme quoi, il existe des échappatoires au déterminisme lacanien du nom de famille. J'ai ensuite le vague souvenir de recherches Google sur le capybara avant qu'on ne s'écroule pour «une nuit de sommeil» qui me semble avoir duré deux heures. 

 

Et la trace de coke ?

 

Au réveil, j'ai les yeux d'un lapin albinos, et surtout l'impression de puer l'alcool même après ma douche au Kärcher glacée. Je crois trouver du parfum dans ma trousse de toilette pour masquer tout ça, mais en fait c'est du Spray-Pax. Je me demande bien à quoi ça pourrait me servir. Un ami resté à Paris et dont la vie sexuelle est devenue très terne me reprochait de ne pas parler assez de cul dans mes posts. Mais personne ne baise jamais à Cannes. Ou alors, il ne faut pas voir de films. D'où le dilemme de Boris.

 

Un dossier spécial anorexie / boulimie dans Télerama.

 

Je cours voir le premier long de Clément Cogitore à la Semaine parce j'ai adoré ses courts et ses installations en tant que plasticien. Suis un peu déçu : Ni le ciel, ni la terre ressemble à un premier film un peu scolaire de la Femis. L'histoire de soldats en Afghanistan qui disparaissent pendant leur sommeil. Le mec voudrait faire du Kathryn Bigelow avec les moyens d'un film roumain et il arrive pas à transcender ça par la mise en scène. N'empêche que le film est intelligent et manque vraiment pas d'intérêt. C'est probablement pas l'idéal de le voir à Cannes au milieu de films plus aboutis. 

 

Je regrette en tout cas pas d'avoir choisi ça plutôt que le Maïwenn, surtout depuis que j'apprends que Manuel Valls a adoré. Sur la Croisette, je croise d'ailleurs Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, et je me demande ce qu'il a aimé lui car personne ne lui pose la question.

 

Le Monsoon Malabar est très Woody Allen.

 

Au stand Nespresso,, je retrouve Daniel Kasman et on se dit qu'on devrait parler des films comme ils sont décrits sur la carte. The Lobster est boisé et léger, Carol est intense et soyeux, Mon roi est lyophilisé et laxatif... Pourtant, je croise Jérôme Momcilovic pour qui j'ai de l'estime qui me dit qu'il aime bien Maïwenn. ET la meuf ET son film. J'ai l'impression qu'il vient juste de m'avouer qu'il votait Sarkozy.

 

Ensuite, on va voir Louder Than Bombs, le nouveau film de Joachim Trier avec Isabelle Huppert, Gabriel Byrne et Jesse Eisenberg. On se fait gentiment chier comme pendant Oslo 31 août, début septembre. D'ailleurs, le vrai héros du film est le doppelgänger de Julien Gester. Un ado qui passe son temps à faire la gueule.

 

Julien Gester (à lunettes) et son doppelgänger.

 

On hésite ensuite avec le Kiyoshi Kurosawa, mais on choisit Green Room de Jeremy Saulnier, parce qu'à 22h, on a peur de s'endormir devant un trip contemplatif alors qu'on est sûr de rester éveillé devant un slasher. On se souvient avoir partagé un falafel avec Saulnier à 4h du mat' l'année où il présentait le génial Blue Ruin et qu'on s'était dit que ce mec était un génial psychopathe. Le genre - comme Sam Raimi - à s'habiller en costume trois-pièces et faire des films ultra-gore. Dans le film, un groupe de punk-rock va se faire zigouiller par des skins après un concert. Ce qui est génial avec Saulnier, c'est qu'il n'essaie pas de péter plus haut que son cul (j'ai promis la veille à Elena de caser cette expression que je venais de lui apprendre). C'est du pop corn movie fin et intelligent. Bref, Green Room est le parangon du film cool.

 

Le régime cannois : Carlsberg et Nespresso.

 

Après tant d'hémoglobine, on a absolument besoin de boire avec Clément Ghys, mais on est retenus une heure au distributeur par une bande de Suisses Allemands odieux. Derrière nous, deux mecs en costards nous disent «ils viennent de tout acheter au marché, le franc suisse est hyper-fort, du coup ils ont l'impression d'être à Marrakech». Après un détour au Petit Majestic, on va à la fête du Benoît Forgeard qui a lieu dans un restaurant loué pour l'occasion et qui sent fort le graillon. C'était peut-être fait exprès vu que le film s'appelle Gaz de France. Du coup, tout le monde clope dehors. Forgeard est probablement l'un des plus grands génies français, même si son précédent film - qui en fait regroupait tous ses courts - n'a fait que 5 000 entrées. C'est normal, Forgeard est un dandy - et d'ailleurs, la faune présente à la sauterie est très intello chic : Philippe Katerine (qui joue dans le film), Bertrand Burgalat (qui a fait la musique), Barbara Carlotti (qui passe des disques), Vincent Macaigne (qui présente un film le lendemain). Karine Durance, l'attachée de presse du film, arrive en piétinant. Elle qui déteste marcher, cette ville où l'on passe son temps à courir lui donne déjà la migraine et elle s'empresse lentement de trouver un siège. La team Inrocks débarque. Jean-Marc Lalanne fait la gueule («mais t'es pas obligé d'hurler en me disant bonjour, t'as trop bu ?») et on entend Jacky Goldberg, avec le sens de la mesure qu'on lui connaît, dire un truc du genre «Mad Max 4, c'est vraiment le plus grand film de l'histoire du cinéma depuis La Règle du Jeu». Je décide de faire tranquillou une sieste réparatrice sous les escaliers, et Agnès et Elena me réveillent pour un départ au Baron.

 

"Et le mec a dit : regarde la fille, elle est habillée avec un rideau. J'étais dégoûtée."

 

«Qui veut un verre que je peux pas payer ?». Au Baron, le verre est à 12 €. Je demande un ticket parce que je sais qu'Anaïs, la patronne et taulière de Brain, va me le passer en notes de frais. Il faut savoir qu'avant la crise, on buvait et mangeait gratuitement à Cannes. Il est rare maintenant de trouver du champagne dans les fêtes, au profit de ses déclinaisons, le crémant d'Alsace, la blanquette de Limoux ou le Vieux-Papes-Perrier. Et puis des clubs comme le Silencio ou le Baron sont arrivés et ont fait passer comme acquis que maintenant, tu dois te la payer tout seul, ta coupette. Quand on rencontre le fils Pialat, qu'on avait découvert petit enfant dans Le Garçu à sa sortie alors que maintenant il a genre 25 ans, on se dit qu'il est temps de rentrer. Le lendemain, j'ai quatre films à voir et il me reste 1h30 de sommeil. C'est la première fois que je commence à douter de mes forces.

 

++ Lire les reports du Jour 1 ici, du Jour 2 ici et du Jour 3 .

 

 

Romain Charbon.