Madonna est à Cannes.

 

Autant dire qu'il n'y avait personne à la projo du dernier film de Souleymane Cissé présenté en séance spéciale. Surtout quelques journalistes anglo-saxons perdus dont c'est le premier festival (et on se demande parfois si c'est pas aussi leur premier film) qui te demandent quoi penser des trucs qu'ils ont vu parce que visiblement, ils ont pas assez de temps pour y réfléchir. Comme le film est projeté à Bazin, j'ai ramené ma doudoune, mon écharpe et ma cagoule car il fait toujours -4 dans cette salle. Je pense que comme aucun officiel n'est jamais venu là - et qu'elle est surtout peuplée de journalistes crevards -, la clim est restée bloquée depuis des années sur le mode banquise sans que jamais personne ne s'en émeuve.

Pour moi, Souleymane Cissé est LE plus grand cinéaste africain, notamment parce qu'il a réalisé Yeelen (La Lumière), qui est l'un des films préférés de Martin Scorsese, et Waati (Le Temps), qui est l'un des films préférés de moi. Le truc le plus beau et émouvant que tu puisses voir sur l'apartheid et le racisme en Afrique du Sud, et qui, assez scandaleusement, n'a toujours pas été édité en DVD, et que je cherche à revoir depuis au moins 15 ans (j'ai mis une alerte Google, c'est dire).

 

Un restaurant cinéphile.

 

Forcément donc, je ne voulais pas rater son nouveau film, et il y a dedans comme d'habitude des choses magnifiques. J'avoue ne pas avoir tout capté aux histoires de famille de Cissé (O Ka est un documentaire sur sa maison familiale dont ses sœurs ont été expulsées en dépit du droit en 2008) notamment parce que depuis que j'ai vu le Weerasethakul, je souffre comme le soldat de son film de maladie du sommeil, et que je commence un peu à piquer du nez régulièrement alors que jusqu'ici, je n'avais pas loupé une miette des films (sauf, il faut l'avouer, quelques merdes où je me suis accordé un roupillon). La question du sommeil devient cruciale en fin de festival, et même si aucun journaliste ne vous l'avouera, tout le monde dort pendant les films à Cannes. Je me souviens qu'une fois, Isabelle Giordano avait essayé de théoriser là-dessus mais comme c'était elle, c'était grotesque, on se disait vraiment qu'elle parlait des films sans les avoir vus. Par contre, si vous êtes un ronfleur sonore, vous provoquerez immédiatement l'hilarité générale dans la salle, ce qui vous réveillera sans même comprendre que c'était à cause de vous.

 

Deux jumeaux habillés en Freddy Krueger au Marché du film.

 

C'est marrant cette place en séance spéciale (qui signifie concrètement que le film sera vu par 100 festivaliers) de O Ka (Notre maison) après le succès de Timbuktu l'année dernière. C'est vrai que le film n'a pas vraiment le profil pour la compèt', mais j'ai davantage l'impression d'avoir appris quelque chose du Mali en sortant de ce film plutôt que de celui d'Abderrahmane Sissako, qui me semble plus refléter ce qu'en attend l'homme occidental - en témoignent sa pluie de Césars et sa nomination aux Oscars. On sent vraiment à quel point Souleymane Cissé est une belle personne, ce que confirme Agnès Wildenstein qui connaît, après avoir travaillé à la Cinémathèque et au festival de Locarno, 99% des réalisateurs francophones. A la sortie, les gens qui attendent pour le film suivant sont surpris de me voir habillé en combinaison de ski, surtout que je reviens de Bamako, mais au moins c'est pas moi qui attraperai la crève.

 

On cherche à se nourrir sainement pour une fois, et dans la rue, on reconnaît Harvey Weinstein incognito alors que le mec a au moins autant de pouvoir que Barack Obama. Ca me rappelle cette anecdote d'un ami qui l'avait vu avec toute sa famille assis à la terrasse de feu le Zanzibar, le bar gay de Cannes désormais remplacé par un glacier, certainement parce que c'était celui où il y avait le plus de place. Trois minutes après que mon ami l'a tweetté, Weinstein s'est levé en furie pour savoir qui avait fait ça et menacé le coupable d'un emprisonnement à vie à Guantanamo.

 

A l'autre bout de l'échelle de l'économie cinématographique, on croise ensuite rue d'Antibes une fois de plus Karine Durance, l'attachée de presse des crevards du cinéma français, qui donne tant d'amour pour les films qu'elle défend que ça peut te foutre la chiale comme à un film des frères Dardenne. Elle peine un peu à aller à la Gare car elle a deux handicaps : ses jambes qu'elle n'utilise presque jamais et une valise plus grande qu'elle. Je lui porte son bagage parce qu'elle a l'air d'une Linda de Suza qui traîne sa valise en carton, et du coup elle m'invite à manger. Vous voyez, le monde du journalisme est plein de petites corruptions. On parle des subtilités entre transformistes, travestis et cross-dressers parce qu'elle s'occupe du film Pauline s’arrache, qui est un docu qui traite un peu de ça (d'ailleurs Karine, merci de m'inviter encore à déjeuner pour avoir casé une fois de plus un de tes films). Je la quitte pour aller écrire ma chronique quotidienne avec un sérieux coup de barre

 

La caravane de Karine Durance.

 

C'est donc épuisé que j'arrive à la projection de The Assassin, le nouveau film supra-méga-attendu de Hou Hsiao-Hsien où après quinze minutes de prologue, je commence un peu à somnoler par intermittence en ouvrant parfois les yeux pendant une dizaine de minutes. Du coup, j'ai l'impression d'avoir raté toute la mise en place de l'histoire et de ne rien comprendre jusqu'à ce que je réalise qu'en fait, il n'y a rien à comprendre. The Assassin, c'est vraiment Tigre et Dragon meets Les Fleurs de Shanghai. Un pur shoot d'arts martiaux contemplatif, et c'est l'une des drogues les plus fortes qu'on ait prises pendant ce festival avec le Weerasethakul. C'est vraiment somptueux. On ignore si Jacky Goldberg a crié à la sortie du film «rendez-nous Hanouna !!!!» comme il l'avait fait avec Carol, mais The Assassin partage avec le film de Todd Haynes le même souci de la perfection et de l'élégance, où pas un pet ne dépasse. C'est vrai qu'au moins dans Cemetery of Splendour d'Apichatpong, ça sent un peu plus la merde, surtout grâce à une scène d'anthologie où une meuf fait caca. 

 

 

Le buste de Pompidou, ami des Arts et des Lettres, veille sur le Palais.

 

Alors que Thierry Frémaux avait mis l'accent dans sa sélection sur un cinéma social, il est amusant de remarquer que les trois plus beaux films du festival (CarolCemetery of Splendour et The Assassin) ne disent rien du monde, et celui de HHH ne dit même rien du tout. 

En sortant, on n'a jamais vu autant de télés chinoises pour recueillir les premières impressions, et on prend conscience que le film a l'air attendu là-bas. On croise ensuite la formidable Abi Sakamoto, dont on n'avait pas encore parlé, mais qui est l'incroyable trait d'union entre le cinéma japonais et français et qui nous avait fait rencontrer Kiyoshi Kurosawa et Shinji Aoyama à Tokyo. Elle nous livre une incroyable et concise critique du film en langue des sabres.

Une jeune Américaine nous demande ensuite de la prendre en photo avant sa montée des marches (cf. le visuel en une de cet article), et on la sollicite pour faire de même avec notre propre tél. Elle est folle de joie et nous raconte qu'elle est actrice et qu'elle a un film au marché, puis nous donne sa carte. On croise ensuite le Lutin en Folie, en talons hauts, mini-jupe et chapeau avec voilette noire. Il est magnifique mais notre portable est mort, donc on se contentera des souvenirs. J'arrive pas à comprendre s'il s'est fait jeter du tapis rouge, mais si c'est le cas c'est un SCANDALE !

 

On rentre s'habiller pour Love (le tant attendu "porno en 3D" de Gaspar Noé, ndlr) en séance de minuit qui est un peu moins habillée que les red carpets de 19h et 22h. J'hésite à faire péter le smoking, mais Boris me dit «si tu te branles, ça peut être compliqué». L'excitation du film commence à lui monter à la tête et il s'énerve d'avoir perdu ses clopes. «Bud imagine Rrroman, if I loosse my cigarrrettes, I could loosse my wallet, my telephone, even my conedoms.» Après un dîner avec Annelise où l'on constate une fois de plus les ravages de Top Chef (genre la friterie qui décore ses assiettes avec de la crème de balsamique), on essaie de rejoindre Boris dans la queue du Gaspar Noé déjà baptisée «plus grosse queue de l'histoire du festival», mais son portable coupe tout le temps et fait des bruits bizarres, et je crois bien qu'on est espionnés par le KGB. Surtout quand j'apprends que son média Radio Free Europe est financé en partie par la CIA. Si vous lisez cet article, vous êtes d'ailleurs déjà probablement mis sur écoute par Vladimir Poutine.

 

Un plat prestige.

 

Boris est comme un gosse avant d'avoir ses cadeaux de Noël, il ne tient plus en place et je suis à deux doigts de lui foutre une claque pour le calmer. Thierry Frémaux fait un spectacle avant le film comme à chaque fois très embarrassant où il cite les gens qu'il a vus («et je vous demande d'applaudir Benicio del Toro qui est ici dans la salle») alors que le mec avait rien demandé et voulait voir le film tranquillou. Frémaux ne cite d'ailleurs même pas Thomas Bangalter qui est pourtant présent dans la salle, croyant peut-être que les Daft Punk portent toujours leur casque.

 

Frémaux de tête.

 

Gaspar Noé est LE mec que les gens adorent détester. Comme une sorte de pose. Alors que le film est pas mal du tout. C'est marrant de comparer avec L'Ombre des femmes, car Love entretient de nombreuses similitudes avec le film de Philippe Garrel, mais le bon goût français interdira à ceux qui ont des réserves de critiquer le Garrel alors qu'ils se délectent de pousser Noé dans la fosse aux lions. A Cannes, vous avez toujours une réputation. Par exemple, je n'ai jamais vu un film de Paolo Sorrentino (qui est en compèt' avec Youth), et j'espère ne jamais voir de films de ce monsieur tant les gens que j'estime me disent du mal de lui. Mais j'ai découvert les films de Gaspar Noé assez tard parce que j'en avais de lointains échos négatifs. Pourtant, j'aime plutôt Irréversible et beaucoup Enter The Void, qui est un grand film sur le clubbing et la drogue. Noé est un horrible anarchiste de droite avec un fond zemmourien. Mais comme Hou Hsiao-Hsien, c'est un génie de la forme. D'ailleurs, ça parle pas mal d'opium dans le film, et il va falloir savoir quelle est la drogue la plus appropriée pour le festival de Cannes (voir tableau ci-dessous). On se souvient en tout cas avoir fait une overdose avec Opium d'Arielle Dombasle il y a quelques années.

 

Quelle drogue pour quel festival ?

 

Gaspar Noé a toujours pas déconstruit sa masculinité et on se demande parfois si son homophobie n'est pas suspecte. Il a quand même un pur look de bear (Xavier Leherpeur, l'étendard gay du Masque et la Plume, nous a confié qu'il en ferait bien son 4h), et il joue dans le film avec une perruque qui lui donne un air de Michou. Y a vraiment un truc pas clair chez ce mec.

 

Le coiffeur de Gaspar Noé.

 

Sinon la 3D ne sert vraiment à rien, si ce n'est pour se prendre une giclée de sperme dans la gueule au milieu du film et qu'on voyait arriver gros comme un camion. Personnellement, ça me donne des migraines. Je repose donc mes yeux en les retirant et je découvre que le film est encore mieux sans. On dirait qu'il est tourné avec une pellicule 16mm des années 70 qui lui donne parfois un côté David Hamilton. Je les mets, je les retire - ah, là on dirait du Martin Parr. Bref, la 3D m'ennuie et je réalise que deux fois dans ma vie j'ai été amoureux de borgnes.

 

Comme le film a commencé avec une heure de retard, on sort hyper-tard et tout le monde va se coucher, et je me retrouve seul rue d'Antibes, comme après un plan cul. La petite mort, quoi.

 

++ Lire les reports précédents : Jour 1234 et 56, 7.