On ne peut pas imaginer film plus contemporain que Dheepan, c'est même LE film des années Valls. L'histoire d'un bon immigré qui veut s'intégrer, qui travaille, qui apprend le français (aussi vite que Tahar Rahim apprenait à écrire dans Un prophète) et dont le parcours modèle est entravé par les mauvais immigrés et les Français de banlieue. A la fin il tue toutes les racailles de la cité, car en France aussi c'est la guerre civile, et émigre finalement en Angleterre où il a enfin une maison avec un jardin où il peut faire des barbecues. Ceux qui ont vu le film savent que je n'exagère rien dans ce résumé. On dirait que le film a été financé par la mairie d'Ivry.

 

Audiard pense que la fiction réside dans ce qui lui est étranger : les homosexuels (Regarde les hommes tomber), les faux résistants (Un héros très discret), les sourds (Sur mes grandes lèvres), les prisonniers (Un Prophète), les culs de jatte (De rouille et d'os). Il n'y a que le personnage joué par Romain Duris dans De battre mon cœur s'est arrêté qui lui ressemble. L'histoire d'un pianiste virtuose obligé de commettre un crime. Car Audiard ne manque pas de talent, il sait filmer, c'est ça le problème, mais il devrait peut-être faire comme Woody Allen le fait depuis dix ans, parler du monde des riches et des puissants plutôt que d'essayer de parler d'une France fantasmée qui lui est complètement étrangère.

On fuit la salle au plus vite dès qu'arrive le générique, surtout qu'on était assis à côté d'un critique à l'haleine chargé. Comment lui en vouloir en même temps ? Après dix jours de régime cannois (aïoli, café, champagne) tout le monde en est au même point. 

 

Vanessa Redgrave a de gros doigts.

 

Je déjeune ensuite avec Nazli Kilerci, la fille la plus belle et intelligente du monde. Elle est venu présenter au Marché du film Sivas, de son acolyte Kaan Müjdeci qui a eu le Prix du jury à Venise et qui n'a toujours pas trouvé de distributeur en France alors que le film est super. C'est grâce à elle que je suis devenu amoureux de la Turquie et du coup, c'est l'occasion de parler de Mustang, le «Virgin Suicides turc» devant lequel tout le monde s'ébaubit depuis deux jours mais sur lequel on a tous les deux les mêmes réserves. Sans surprise, le public de la Quinzaine a fait une standing ovation à cette histoire de soeurs mariées de force qui présente la Turquie rurale comme une terre de barbares. Même si des filles se suicident encore en Turquie parce qu'elles ont perdu leur virginité avant le mariage et que la condition féminine est pas au top (mais quand même meilleure que dans beaucoup d'autres pays), Mustang, dont la réalisatrice, Deniz Gamze Ergüven vit en France, semble être fait pour draguer un public occidental. On a d'ailleurs pu lire dans les Inrocks que le film auscultait «la montée du conservatisme religieux en Turquie», ce qui est bullshit pour qui est allé là-bas ailleurs au moins une fois que dans un resort à Antalya. C'est vraiment le genre de film qui encourage les malentendus. N'empêche qu'il y a des jolis moments et que dès qu'il sort de la démonstration, le film est très maîtrisé pour un premier long.

 

Les yeux sans visage.

 

Au stand Nespresso (l'endroit à Cannes où tu vas plus souvent qu'aux toilettes), Romain Blondeau nous dit qu'il va faire chouqui. Je crois au départ que c'est comme «faire chabrot» mais avec du café, en fait non il va faire Shu Qi, enfin l'interviewer. Puis je dis Godard à la place d'Audiard, un lapsus qui m'aurait interdit d'adresser la parole à un rédacteur des Cahiers du Cinéma s'il l'avait entendu et qui m'indique surtout qu'on est proche de la fin. Elle arrive d'ailleurs avec Valley of Love, plan no-tabou avec Depardieu torse poil la moitié du film. Le meilleur moment est quand il demande à Huppert si elle a faim et qu'elle répond non. C'est probablement à cause de Gégé mais à la sortie, j'ai l'impression d'avoir été gavé comme une oie, que je ne vais plus pouvoir encaisser la moindre minute supplémentaire de pellicule. Trop de films, trop de gens, trop de fêtes qui n'en sont pas et surtout trop peu de sommeil. Du coup on abandonne l'idée d'aller voir le film posthume de Manoel de Oliveira de peur de pas l'apprécier comme il faut. Pourtant, le mythe qui entoure le film est génial : enfermé dans un coffre depuis trente ans, il devait, d'après les volontés du doyen portugais, n'être montré qu'après sa mort. Il paraît que c'est un chef-d'oeuvre mais on verra ça à tête reposée à Paris.

 

 

Collector : Wong Kar-Wai sans sunglasses (trouvé dans un resto chinois).

 

On se motive quand même pour aller à la soirée Love car on a réussi à avoir une invit' et qu'on est un journaliste lucide et consciencieux et qu'on sait bien que c'est ça qui intéresse les gens, pas les films. Fabien Constant et Hugo Lopez se préparent pour l'AmFAR, le monde parallèle de Sharon Stone, ou en reviennent, j'ai pas trop compris. Il y a une navette pour la fête parce que c'est dans les hauteurs de Cannes mais on prend un Über parce qu'on est des connasses. La voiture met une heure à arriver car le chauffeur et le mec qui ouvre la porte sont tous les deux de Paris et sont perdus. Ouais, à Cannes, il y a un mec en plus du conducteur pour ouvrir la porte et faire vaguement le bodyguard. Apparemment, c'est un desiderata des clients russes. Le raout a lieu dans un gymnase perdu dans une zone pavillonnaire du Cannet où personne ne va, sauf Hugo qui un jour s'est fait un spa dans le coin. «J'avais trois heures à tuer et plutôt que d'aller voir un film...». Y avait plein de rumeurs sur la fête depuis trois jours : distribution de godemichés à l'entrée, gang-bang et saladiers de coke aux toilettes, serveuses nues et consentantes. En fait c'est très sage, ça ressemble à une fête de droite, on a juste l'impression d'être au Showcase. C'est rempli de gens cons et vulgaires qui font un scandale dès que tu leur effleures le bras parce qu'ils se prennent pour Paris Hilton.

 

Hugo et Clément refont l'affiche de Love.

 

Majoritairement, les gens sont parfumés au One Million de Paco Rabanne. Une fille nous dit qu'elle est à Cannes parce qu'elle a trois scènes dans le Maïwenn mais Clément Ghys qui a vu le film précise qu'elle est figurante. On reste quand même très tard parce qu'il y a des gens de qualité (Sophie Demzcuk d'Epicentre, Pierre Huot d'Agat Films, Benjamin Courtadon d'Entrée Libre...) et assez de champagne pour continuer jusqu'à l'aube. Il est 8h quand j'émerge sur le canapé chez des inconnus et je vais terminer ma nuit dans mon lit.

Je me réveille 18h plus tard et c'est tout frais que je vais rejoindre la team Grazia dans leur studio/bureau/débit de boisson. Sur la route, je croise Arab (ou Tarzan) Nasser (qui s'appellent en vrai Mohammed et Ahmad, déception, Nazli avait raison) et je me rappelle qu'ils ont déclaré à Libé qu'ils ont pris leur douche ensemble jusqu'à l'âge de 19 ans. Ca me laisse rêveur.

 

Je m'arrête à un tabac où la buraliste est le sosie de Miss Koka (je dis pas lequel, à vous de trouver) et je réalise qu'elle me manque déjà. D'ailleurs on convient avec Jean-Baptiste Viaud de se retrouver plus tard au Vertigo, où officie Miss Koka chaque soir. «Bonne idée ! J'y suis pas allé depuis hier soir».

Chez Grazia, c'est Le Droit du plus Gérard Lefort, mais personne ne peut rivaliser avec lui, surtout qu'on lui a décerné le Prix Pulitzer pour sa critique du Guédiguian en provençal. On est tellement bien à chiller qu'on a pas du tout envie d'aller à la fête de la Quinzaine, et encore moins depuis qu'on a appris que Pharrell Williams faisait un mini-show parce qu'il était relié je sais pas comment au film de clôture, et que de ce fait c'était la cohue comme à un magasin d'alimentation sous Ceausescu. Clément Ghys nous envoie un SMS pour nous demander si on vient, mais son correcteur orthographique nous dit «Vous venez à la fête quizz naine ?». Du coup, j'imagine la même party avec Julien Lepers et Mimi Mathy. Les géniales Marie Colmant et Valérie Massadian arrivent. Avec la première on parle «achats coup d'coeur» et la seconde nous dit «je peux plus boire d'alcool». Elle voulait dire pour ce soir.

 

La critique du Guédiguian par Gérard Lefort - oups, Poly Glotte.

 

Elena Lopez qui présentait son très beau moyen métrage, Pueblo, à la Quinzaine nous raconte que la veille, un DJ a passé dans une fête la Macarena. Je trouve que c'est un bon résumé de la nuit cannoise. Elle est avec une armada d'espagnols surexcités qui veulent aller au Baron. Je préfère aller au Vertigo claquer une dernière bise à la Koka. Sur place, il y a la gay team du Grand Journal, Augustin Trapenard, Damien Cabrespines qui fait le palmomètre, et Louise Bourgoin, toujours super jolie, qui est venue défendre un film mais a pas tout à fait coupé le cordon avec Canal. 

 

Miss Koka et Louise Bourgoin sont plongées dans une discussion manucure. Ca me rappelle du coup une remarque de Boris. La rumeur dit que Dolan adore le Maïwenn. Boris, qui ne loupe aucun détail, soulignait que les deux se rongeaient les ongles. «Nan mais vraiment, regarde leurs mains, elles sont dégueulasses, je peux pas aimer les films de gens qui ont des mains comme ça».

 

Marie Colmant porte un haut "coup d'coeur'.

 

Comme c'est la fin du festival, les gens commencent à avoir le temps de lire les conneries que les autres écrivent, notamment les miennes, et c'est un peu devenu le bureau des réclamations. Il y a celle qui se plaint de ne pas être citée, l'autre qui au contraire est là incognito et qui a pas dit à ses parents qu'elle venait là, tel journaliste qui demande un droit de réponse, tel autre qui voudrait développer sa pensée.

Un éminent critique réfute en bloc les propos que je lui attribue alors qu'il sont verbatim, contrairement à ceux de Jacky Goldberg, qui est aussi amusé que moi des déformations. Mais bon, Jacky, tu préfères Mad Max 3 ou Mad Max 4 ? «La raison me dit Mad Max 4 mais le cœur me dit Mad Max 3». Même à 6h, il reste witty.

 

Il me reste deux heures de sommeil avant de quitter la ville et dire au revoir à Boris qui va me manquer jusqu'à l'année prochaine (il faudra un jour que quelqu'un m'explique pourquoi il y a tant de petits génies chez les kids nés entre la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers). Bientôt, on retirera les immenses panneaux publicitaires pour blockbusters qui ornent la Croisette. Je remonte la rue d'Antibes, Philippe Azoury, qu'on a quitté plus tôt avec une petite larme, comparait avec finesse la rue d'Antibes à un travelling, un travelling où il ne serait pas question de morale. Mais qui est cet homme en sweater et bermuda qui me dit bonjour de l'autre côté de la rue ? Je reconnais Miss Koka sans sa robe et son maquillage qui rentre à Nice («A Cannes, y a pas de vie culturelle»). Eteignez-la lumière, il fait trop jour.

 

++ Lire les reports précédents : Jour 1234 et 567, 8.

 

 

Romain Charbon.