C’est une scène portée par des figures bien connues de la chanson française.

Si la scène expérimentale française renferme des noms méconnus et retombés aussitôt dans l’oubli une fois leur LP ou leur EP publié, elle compte aussi en ses rangs des francs-tireurs de la chanson comme Gainsbourg, Léo Ferré, Nino Ferrer, Christophe, Thiéfaine ou encore Brigitte Fontaine. Laquelle, dès le mitan des années 60, choisit de tourner le dos à sa célébrité naissante, refuse de poser nue en couverture de Lui, s’associe à son mari et accompagnateur musical Areski Belkacem et devient la «folle» du paysage musical français. Plus tard, elle endossera le costume de «conne» et de «kéké», mais c’est une autre histoire.

 

C’est une liberté qui a donné naissance à ce morceau. 

 

 

C’est un lien prononcé avec le free jazz.

Sans renier l’importance du rock et de la pop, il faut bien avouer que le free jazz a lui aussi incroyablement libéré les esprits durant ces deux décennies. Que l’on pense à Brigitte Fontaine ou Alfred Panou enregistrant avec le Art Ensemble Of Chicago, à François Tusques collaborant avec Colette Magny et fondant Le Collectif Le Temps Des Cerises, ou encore aux albums de Barricade et Jac Berrocal, la scène underground française est clairement inspirée par les folies instrumentales entreprises de l’autre côté de l’Atlantique par Sun Ra, Ornette Coleman (qui vient de décéder, ndlr) ou Albert Ayler, que Thiéfaine considère comme le «Jimi Hendrix du jazz».

 

C’est une philosophie.

Résumée par une phrase inscrite dans les toilettes d’une ancienne boutique rue Quincampoix et citée dans l’ouvrage par Dick Annegarn : «Être marginal ne veut pas dire pisser à côté».

 

 

C’est une pléiade de labels défricheurs.

Merveilleusement représentée par les disques de Saravah (Brigitte Fontaine, Jacques Higelin...), cette effervescence créative doit également beaucoup à des labels, éphémères ou non, tels que BYG Records, Futura, Expression Spontanée, Les Disques Motors, SCOPA Invisible ou encore Disjuncta, dont le catalogue sera revendu par Richard Pinhas contre un clavier Moog.

 

C’est l’émergence d’une scène indépendante féminine.

De Colette Magny à Emmanuelle Parrenin, de Jacqueline Taïeb à Laurence Vanay, en passant par Mama Béa Tekielski, Brigitte Fontaine et Catherine Ribeiro, les sixties et seventies voient émerger une génération d’artistes foncièrement indépendantes. Et audacieuses dans les thèmes abordés. A l’image de Clothilde qui, en 1967, conte l’histoire d’une femme vénale et infidèle.

 

 

C’est un goût du live, libre et audacieux.

 

 

C’est une musique profondément liée aux différentes luttes de son époque.

Si l’on parle couramment des «années 68», on ne peut limiter l’émergence de cette scène underground à Mai 68. On y défend la classe ouvrière avec le Groupement Culturel Renault - l’usine devenant l’un des symboles de la contre-culture française, teintée de théories marxistes -, on y défend les travailleurs immigrés avec Le Collectif Le Temps Des Cerises, on se positionne en faveur de la cause noire avec Colette Magny, dont la face A de l’album Répressions est inspirée des textes des Black Panthers, et l'on y prône la liberté sexuelle. A l’image d’Alain Kan qui, après avoir joué les drag queens dans le quartier Latin, contribue de manière impressionnante et provocante à changer les mœurs de la société française au sein d’albums hautement «bowiesques».

 

C’est une contre-culture qui prend fin en 1981.

Et ce pour diverses raisons : l’arrivée de la gauche au pouvoir, qui officialise en quelque sorte cette culture, le vieillissement des artistes, la mise en retrait de certains - Brigitte Fontaine, Dick Annegarn, Christophe, Colette Magny, tous délaissent la musique quelques années -, l’arrivée de nouveaux genres musicaux (la new-wave, le hip-hop) ou encore la dépolitisation de la société.

 

C’est un goût de l’expérimentation qui perdure aujourd’hui encore.

Moins politisés que leurs prédécesseurs, des artistes tels que Flavien Berger, Eloïze Decazes & Eric Chenaux, Forever Pavot, Frànçois & The Atlas Mountains, Mansfield.TYA ou tous ces aventuriers du son compilés par La Souterraine entretiennent brillamment la flamme des sonorités hybrides et anti-mainstream.

 

 

++ Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire : Chansons expérimentales 1967-1981 est disponible ici.

 

 

Maxime Delcourt.