Bricolo, foutraque, bidouilleur, décalé, pop-art, post-moderne, adepte des collages ironiques : on croirait que toutes les expressions en mousse de la critique musicale ont été faites pour décrire la musique de Beck. Depuis Loser, l'hymne de la "génération slacker" [hey ! encore une expression à la con, ça marche vraiment ce truc !], vous savez, ce slam country qui était la chose qui se rapprochait le plus d'une personne noire dans votre ville de moins 10 000 habitants en 1993, Beck Hansen a décliné sur 279 albums deux ou trois formules récurrentes : de la musique noire (rap, soul ou funk) interprétée par un Quaker ; des tournettes samplées qui groovent un peu avec un hook de voix un peu mou comme couplet-slash-refrain, ou du folk atmosphérique à la Nick Drake, mais grossi façon Nigel Godrich. Pas mal de bons titres et un très bon album de garde (Midnite Vultures), perdus dans beaucoup de déclinaisons redondantes, et une discographie qui s'effiloche globalement à partir de Guero en 2005.

 

Pas grave car l'intérêt de Beck ne réside pas vraiment dans sa musique elle-même, mais plutôt dans le sens de sa démarche artistique. Peut-être plus que tout autre artiste des 20 dernières années, le son de Beck incarne et symbolise à la perfection le gris musical post-2000. Enfin non, pas gris en fait. Plutôt marron, comme quand on mélange toutes les couleurs de pâte à modeler. Beck a continuellement mélangé les samples, les citations, les styles, les genres, et sa carrière ressemble à la sélecta trop éclectique de la DJette trop bonne hier à la soirée où on est rentrés alors qu'on était même pas sur la liste parce qu'on a dit qu'on connaissait un mec, ce soir de janvier 2004. A Orléans. Y avait même des mash-ups de Beyoncé sur Nirvana, ça marche bien.

 

Beck nous renvoie direct à ce temps excitant et éphémère où passer de Johnny Cash à Kraftwerk en faisant son jogging avec un baladeur numérique de 500 grammes était une révolution. Car le monolithe blanc qui symbolise toute l'oeuvre de Beck Hansen, c'est vraiment l'iPod. Beck aura ainsi déjà passé QUATORZE albums a chantonner avec la même voix reconnaissable, très versatile, et en même temps très monotone, sur la playlist iPod de ses propres morceaux. Un genre de musique Flunch à volonté : tous les styles, sons, genres étant disponibles simultanément, Beck se sert au gré de ses envies. Le résultat n'est ni bien ni mal. Juste vide. Le papier peint marron de l'époque. Non, pas marron en fait : beige.

 

 


Car Beck est beige. Je veux dire, il est vraiment beige, c'est sa couleur quoi : qu'il se réinvente [hey ! ça marche toujours !] en frontman funky, geek 8-bit ou folkeux à chapeau amish et pénétré l'an dernier, Beck Hansen reste si poli et beige qu'il aurait dû être le 4ème Hanson. C'est aussi pour ça que sa victoire surprise aux Grammy Awards l'an dernier, au nez et à la moustache de Beyoncé, avait suscité un certain émoi comme les réseaux sociaux en connaissent seulement un par heure : pas assez Kanye au goût de Kanye, trop peu connu pour certains ados etc. Une polémique absurde certes, mais qui recélait aussi l'un des malaises notre ère musicale actuelle.

 

Face à Kanye West, qui est peut-être le premier artiste noir à audience globale à imposer sa blackness sans d'abord chercher à séduire les Blancs, Beck pouvait incarner le groupe des dominants, ceux, blasés, pour qui c'est normal d'être là encore une fois et auxquels il fournit une bande-son rassurante. Michael Jackson, qui était gris, invitait Paul McCartney à chanter son propre couplet, en majesté, dans Say Say Say. En 2015 en revanche, Kanye, qui est vraiment noir, traite le même Macca comme une simple choriste dans les refrains de Only One, ou se réapproprie un fond de tiroir de l'ex-Beatles pour en faire All Day. La performance live hallucinante du morceau de Kanye, en meute de Noirs cagoulés, peut se voir comme un parfait négatif des concerts en bande de musiciens blancs en hoodies de Beck époque Guero -The Information, à Rock-en-Seine, entre les toilettes sèches.

 

L'essentiel avec Beck, c'est donc cette affaire de réappropriation. Car si Beck ne fait pas de vagues, fait tout timide et traverse sa musique comme un ado trop vieux au Parc Astérix, il y a bien un aspect de sa démarche qui pose problème [en plus du fait qu'il croit à l'existence de Xenu, dictateur de la «Fédération galactique» qui aurait amené 13 500 milliards d'extraterrestres sur Terre dans des vaisseaux spatiaux et les aurait jetés dans des volcans et fait exploser avec des bombes à hydrogène il y a 75 millions d'années (oui, Beck est scientologue, et cela le qualifie de fait d'ordure intégrale - voir le docu Going Clear pour s'en convaincre)]. Pour comprendre le souci, écoutons son dernier single Dreams. Nouvelle DA, nouveau style, nouveau personnage électro-fluo :



 

On est d'accord : le hook de voix à 1'38, la grille, le gimmick de guitare et son placement rythmique, la production par  Monsieur Sia et Foster the people, Greg Kurstin (par ailleurs musicien de longue date pour Beck)... Le Beck de cette année a été piqué directement chez MGMT. Disons plutôt "à la MGMT" dans Electric Feel, mais clairement et sans ambiguïté pompé. Et cela rappelle immédiatement aux connaisseurs de ses disques que cette façon de piquer des idées ailleurs n'est ni un accident, ni une nouveauté chez lui. Il y a bien les samples, les collages, les bidouilles blablabla. Il suffit d'aller voir sa fiche sur WhoSampled. Mais il y a aussi une autre catégorie d'emprunts, plus ou moins honteux ou déguisés, plus ou moins reconnaissables suivant le degré de culture musicale de l'auditeur. Ni samples, ni plagiats au sens strict, ce sont tous ces cas, fréquents dans sa discographie, où Beck pique un plan cool et le rejoue en studio, juste un peu différemment, et en tout cas suffisamment pour ne pas payer de droits, tout en s'appropriant une pure idée. C'est ce que WhoSampled appelle de manière charitable des "interpolations" : on reprend une couleur d'accords, un esprit d'arrangement, un riff, mais transposés, modernisés pour nos oreilles actuelles, légèrement ré-écrits, et hop, génial : un nouveau morceau à moi ! C'est pile ce que Pharrell a fait avec Blurred Lines, en empruntant des idées à Marvin Gaye et pensant pouvoir échapper au plagiat, avant d'être rattrapé par une décision de justice par ailleurs surprenante et un peu nouvelle sur ces questions.


On ne parle pas ici de collage pop-art, pas de citation hypertextuelle ironique etc. C'est bon, on sait : tout ça existe depuis que la pop est pop, et est tout à fait légitime et fécond, pas la peine de nous les briser dans les commentaires. C'est une autre chose, que tous les musiciens qui composent connaissent, surtout ceux qui travaillent en musique d'illustration : le vol de l'inspiration d'autrui à son propre profit. Ce qui est appelé une "démarque" dans le milieu de l'illustration musicale. Vous savez, quand vous entendez un faux Tellier sur une pub Fructis ? Et si la référence est trop évidente dans le cas d'une musique d'artise, pas grave, on pourra toujours parler d'hommage. Exemple : en citant la basse de Cargo Culte et singeant les arrangements de Vannier, Beck ne vole pas mais rend hommage à Gainsbourg (tout en vendant ce morceau à un public international ignorant à 97% qui est Gainsbourg). C'est malin comme tout, c'est post-moderne, et les journalistes musicaux pensent être intelligents en répérant la référence. Misère de l'époque condamnée à refaire, à rejouer, misère de l'ère de la musique-à-la. Et des coups comme ça, Beck n'en a pas fait qu'un, et surtout pas toujours aussi faciles à repérer.

 

Mais jouons tout de même ensemble à "rejoue-la comme Beck" ! (Les propos de Beck ont été recueillis lors d'une séance d'audition scientologue à l'électromètre, ndlr)



"Viens, on prend le producteur de Chandelier de Sia, en plus c'est mon pote. Et MGMT c'est bien, c'est jeune, et comme ils sont cramés, ils diront rien."


 

"Plus personne se souvient du nom des Birds, on s'en tape."


 

"Si je cite Melody Nelson, j'augmente mes chances d'attraper Charlotte Gainsbourg ?"


 

"Them : trop cher, à l'époque j'avais pas une thune."


 

"Techniquement, c'est pas exactement la même ligne de basse ; techniquement, c'est pas exactement du jazz."


 

"Et si on contactait pas les ayants-droit de Contact de Brigitte Bardot ?"


 

"Bick Drake !"


 

"Cette musique était FAITE pour qu'un Blanc rappe dessus."


 

"J'adore ce morceau de Bowie - si je le refaisais en scred" ?"



"En revanche, il me manque une ligne de basse. Ah bah tiens, y a ça là."


"Bjërk !"


(OK, celui-là c'est juste parce que Björk EST CLAIREMENT XENU)

 

"Mirwaïs me l'a dit : il a essayé pour Uffie, le Velvet c'est trop cher - mais tu peux rejouer les parts, c'est gratos, ils disent rien."




"Je suis tombé sur un pur disque, Sea Change, si je le refaisais ? Ah merde, c'est de moi."


 

 

Josselin Bordat.