Victoria de Sebastian Schipper 

La ville : Berlin

L’univers : la nuit et la fête sans limite

L’actrice : Laia Costa

Durée : 2h15

 

Victoria, c’est une jeune Espagnole d’une vingtaine d’années, un peu perdue dans Berlin et dans sa vie. A la sortie d’un club, elle fait la rencontre d’une bande de «vrais» Berlinois à l’énergie collective et communicative, tous sympathiques quoiqu’un peu inquiétants. Emportée par l’euphorie générale et l’alcool, elle décide de les suivre, et nous embarque avec elle dans une nuit dont on ne sait pas vraiment comment elle va finir. Pour le meilleur ou le pire.

 

Pour filmer cette virée nocturne, le réalisateur Sebastian Schipper a décidé de tourner un seul et unique plan-séquence sans la moindre coupe, même cachée. Seulement trois prises de deux heures ont ainsi été réalisées. Technique intéressante pour les cinéastes fainéants. Peu de tournage, pas de montage. Deux des trois prises sont ratées, la troisième est un film aux allures d’exploit. Notre respect éternel va à l’opérateur steadycam Sturla Brandth Grøvlen, qui réalise une véritable prouesse technique. Il est d’ailleurs très justement mis en exergue au générique de fin à égalité avec le réalisateur. À l’écran on découvre une actrice espagnole de 29 ans, Laia Costa, à l’apparence juvénile et à la résistance impressionnante (deux heures de grand-huit émotionnel sans avoir envie de faire pipi une seule fois).

 

 

Pour atteindre son ambition, Schipper s’est reposé sur un scénario réduit à un canevas d’une douzaine de pages, fait de quelques personnages, décors clés et moments charnières. Après plusieurs répétitions, il s’est lancé avec son équipe, en offrant une large place à l’improvisation, à l’imprévu, mais aussi à des moments de flottement. Mais ces passages à la limite de l’ennui, situés surtout au début du film, font sens. Plus qu’un film allemand, Victoria est un film berlinois. Au début de cette folle nuit, on arpente avec les personnages la capitale allemande à la lumière de l’éclairage public ; le film capte ainsi une atmosphère particulière. Et l'on perçoit les sentiments de Victoria et de sa bande de Berlinois, symboles d’une génération européenne à l’avenir flou, qui recherche l’aventure et la transgression pour donner plus d’intensité à l’instant présent, quitte à risquer le bad trip.

 

Le scénario a quelques problèmes de vraisemblance, mais si l’on accepte certains virages un peu serrés, le film vous emporte et vous abandonne lessivé, à la limite de la nausée, après deux heures de montagnes russes. En parlant de Russes, remarquons qu’en 2002, le réalisateur Alexandre Sokourov s’était fixé la même contrainte du plan-séquence ininterrompu pour tourner L’Arche russe (et avait été sélectionné au festival de Cannes en 2002 au passage), mais la démarche est ici différente. Sebastian Schipper a associé lâcher prise et prise de risques pour nous immerger dans une expérience cinématographique, qui se révèle pour le spectateur aussi émotionnelle et physique, aux allures de cauchemar éveillé.

 

 

Birdman d'Alejandro González Iñárritu

La ville : New-York

L’univers : le microcosme de Broadway

L’acteur:  Michael Keaton

Durée : 2h

 

Birdman, c'est Riggan Thompson, une ancienne star de films de super-héros qui espère revenir sur le devant de la scène. Pas au cinéma, mais à Broadway. Pas comme acteur de films commerciaux, mais comme metteur en scène et comédien principal dans une adaptation de Raymond Carver. Pour interpréter ce rôle, on retrouve la star des années 90 Michael Keaton, le Batman de Tim Burton, dans un rôle qui joue avec la mise en abîme.

 

Même si le réalisateur est mexicain, Birdman est un film à l’ADN américain. Là où Victoria nous plonge dans la nuit et la fête berlinoise pour mieux s’en détourner, Birdman s’installe dans le décorum du théâtre de Broadway, qu’il ridiculise avant de s’attaquer au star system hollywoodien.

 

 

A l’inverse de Victoria, ce crépuscule d’une idole hollywoodienne qui brûle ses ailes en essayant de s’approcher une dernière fois du soleil est très maîtrisé. Iñárritu dirige une chorégraphie réglée au millimètre près. Tout a été écrit, tout a été prévu de manière pointilleuse. En comparaison, Sebastian Schipper apparaît comme un expérimentateur un peu fou réunissant les ingrédients d’une réaction chimique imprévisible. Dans Birdman, le rythme est beaucoup plus soutenu, renforcé par un roulement de batterie qui donne la cadence et évoque le pouls du théâtre survolté où se déroule l’histoire. Là où Victoria prend son temps, Birdman avance dès le début à une vitesse supersonique.

 

Dans le film d'Iñárritu, la caméra semble complètement libre de se faufiler dans tous les recoins du théâtre, dans les rues avoisinantes, sur les toits des immeubles du quartier. On sent que le réalisateur veut impressioner avec une certaine grandiloquence — la caractéristique de sa filmographie. On pense à La Corde d’Alfred Hitchcock, qui lui aussi était un «faux» plan-séquence utilisant astucieusement des fondus au noir pour coller à la suite plusieurs véritables plan-séquences, mais Iñárritu a les effets numériques en plus. Birdman est ainsi un film de haute voltige offrant une sensation de vertige en jouant brillamment avec de multiples plan-séquences, mais n’en est pas vraiment un. 

 

In fine

On pourrait voir Birdman et Victoria comme deux révélateurs d’une époque où la transparence est de mise, où, grâce à de multiples technologies, tout devient visible et filmable en permanence, où la frontière entre domaine privé et public semble s’estomper. Le premier est un film qui s’envole vers l’intemporel avec une méta-réflexion sur Hollywood, la hiérarchie culturelle, la célébrité et la profession d’acteur, le second est une expérience du présent à vivre dans une salle de cinéma. Si Birdman est une réussite formelle, le film-performance de Sebastian Schipper a quelque chose d’unique, un goût de jamais-vu, un grain de folie qui lui donne finalement notre préférence.

 

++ Victoria sort le 1er juillet au cinéma.

++ Birdman est disponible en DVD et Blu-Ray.

 

 

Damien Megherbi.