Qui êtes-vous ?
Charles, fondateur du label Le Turc Mécanique.

Qui a trouvé le nom du label et le regrettez-vous ?
Le Turc Mécanique est un faux robot joueur d’échecs dans lequel se planquait un mec au XVIIIème siècle. J'ai trouvé ce nom parce qu'il décrivait bien les débuts du label : je faisais des K7 dans ma chambre chez ma mère en « jouant aux maisons de disques ». Maintenant que c'est « solide », j'aurais peut-être choisi quelque chose de plus belliqueux. Mais ça ferait redite, donc en fait, LTM, c'est cool.

Il y a un chef chez vous ou vous êtes en autogestion, pourriture communiste ? 
Au sein du label, j'ai essayé de travailler avec des gens, mais j'ai du mal à déléguer, sur quelque point que ce soit. Avec les groupes, c'est eux qui ont le mot de la fin, même si j'ai la tête dure. On est partenaires, je veux surtout pas être leur patron. Je veux être à leur service et pas l'inverse, même si finalement, ils me filent souvent des coups de mains.

Les labels sont-ils, comme les albums et la guitare, des objets du passé ?
On a vocation à être des amplificateurs. Comme ceux qui servent, justement, aux guitares. Amplifier un groupe, dans sa façon de faire, dans sa place dans le paysage musical. Maintenant, si tu as déjà vu des gens comme Erik Minkkinen avec une guitare dans les mains, tu sais que la guitare a encore un sacré futur devant elle. Et l'ode aux EPs, c'est des conneries. Si t'as le choix, pourquoi ne pas faire plaisir aux gens avec un long disque ?

Pourquoi y a t-il aujourd'hui plus de labels que de groupes ?
Parce que tu ne sais pas où regarder ! 

Sachant que l'idée de styles musicaux est fasciste, quel style musical défendez-vous dans votre label ?
Le « post-punk » au sens large, du punk sombre à la musique industrielle en passant par le shoegaze un peu « brut dans le son » ou les grands synthés. Mais toujours des choses que je juge inventives. De la musique qui donne envie de se bagarrer pour elle en somme.

Si vous étiez sur Myspace, quel serait l'univers de votre label ?
Par chance, je n'étais même pas né à l'époque.

Trois morceaux qui  résumeraient à la politique artistique du label ?
Super chaud, tu t'en rends bien compte, d'autant que la ligne s'affirmera encore avec les prochaines sorties. Mais s'il faut jouer, je tente ce tiercé :
Strasbourg – Galope 
Empereur – She Was
Balladur – Longing (sur l'album qui sort à la rentrée. Mais par chance, c'est cette version live qui sera sur le disque) 

Hipster, normcore ou les deux ?
Terroriste.

L'underground ça veut encore dire quelque chose pour vous ?
C'est un corpus de valeurs, une façon de voir les choses et une manière de travailler. Auxquelles adhèrent les artistes du label avec qui je travaille à long terme. Et, je crois, pas mal de ceux qui achètent nos disques. 

N'est-on pas un peu toujours l'indie de quelqu'un ?
Si « indie » est quelque chose d'un peu « cool », avec une sorte de « panache », je propose une délimitation pour déterminer ceux à qui il serait bien que ce « cool » revienne, parce que je trouve qu'on confond tout : les labels dits « producteurs », qui orientent leur truc autour de la synchro, des droits et des aides ne devraient pas être appelés ainsi. Il y a un vrai « gap » budgétaire avec ceux dont l'économie ou la non économie serait concentrée autour du disque. C'est de l'ordre de 1 pour 10€. Il y a une différence fondamentale entre les deux économies, donc ça pose une vraie question de dénomination. Si toi aussi ça te semble sensé, je te laisse reprendre le listing de labels de cette série d'articles, hein. Après, je ne compte pas non plus ceux qui seraient distribués par des majors...

Ne mentez pas : votre rêve c'est de devenir mainstream en vrai ?
Si c'était le cas, ce serait merveilleux. Si un jour les kids écoutent Strasbourg au portable en allant au lycée, c'est qu'on a changé la face du monde. Sérieusement, le but est de donner sainement et solidement aux groupes la place qui leur revient de droit. Donc oui, d'une certaine manière.

Quel est votre modèle économique (LOL) ?
« Presser des disques > Vendre les disques > Presser d'autres disques, etc... » (Je t'aide pour ton tri, hein).

Non, sérieusement, comment gagnez-vous de l'argent ?
J'ai un boulot, 39h par semaine dans un bureau et je n'envisage pas de gagner de l'argent sur le dos des artistes que je soutiens. Plus d'argent, c'est plus de disques, plus vite, voilà tout.

On est d'accord, la musique aujourd'hui c'est gratuit ; pourquoi voulez-vous encore la vendre ?
Couramment, les gens écoutent énormément la musique en streaming. On la vend en majorité à ceux qui veulent la soutenir, s'y impliquer, y prendre part activement. D'autre part, on la vend aussi à un public pour qui ça a un sens de posséder quelque chose qu'on aime et qui n'est pas juste « utile ».

Quelle est l'importance du live pour vous aujourd'hui ?
C'est primordial. Économiquement, c'est à terme l'une des dernières façons de gagner sainement de l'argent pour un groupe. D'autre part, c'est aussi pour lui une manière d'affirmer sa musique, sa place dans le paysage. On n'est pas si nombreux à lire la presse : les gens vont voir des concerts, découvrent les groupes dans les fosses de bars, de grosses salles et de festivals, ou par des potes qui étaient dans ces endroits.

Vos activités dépassent-elles la seule musique (merci de ne pas prononcer « transmedia » ou « collectif ») ?
Non.

Un avis sur Hadopi (répondre par non ou par non) ?
J'en suis, en cumulé, à 4 avertissements je crois. Je télécharge vachement de trucs pour les DJ sets, ou sinon des choses dont j'ai rien à foutre, des séries, tout ça. Si quelqu'un a ce rapport à nos sorties, je ne vois d'ailleurs pas le problème à ce qu'il les pirate.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes qui voudraient vous envoyer leurs démos, à part « plus personne n'envoie de démos » ?
De prendre pleinement part à « l'underground » dont on parlait. Inviter des groupes desquels ils se sentent proches à jouer dans leur bled par exemple, ce sera un bon début. Encore une fois : on est un ampli. Si les groupes ne jouent pas la guitare en amont, ça ne fait pas de bruit. Et ensuite, de laisser le temps au temps : la plupart des bons groupes ont entre 30 et 40 ans, ça ne s'invente pas, même s'il y a quelques précoces qui explosent tout. Genre Empereur, Teknomom, Les Hôpitaux pour te citer les premiers qui me viennent, à la volée. 

Visuel : © Maxime Chanet

++ La page facebook, le bancamp et le twitter de Le Turc Mécanique.