Résumons. En 2014, Michael Green, artiste numérique (ou net artist, à loisir) originaire de Portland tente de vendre aux enchères sur eBay un GIF, animé à partir du Balloon Dog de Jeff Koons. Evalué (par son auteur) à 5 800 beaux dollars américains, le monde ricane, s’insurge et surtout pense marcher sur la tête. Le monde ne marchait pas sur la tête. Michael Green le sondait, savoir s’il tournait dans le même sens que ses GIFs. À la fin de la journée, Michael Green tenait son pari : personne n’a acheté son GIF. L’œuvre réside presque dans le constat qu’elle génère. Celui d’un monde où la masse comme les collectionneurs se refusent à admettre qu’une image digitale – donc reproductible et (souvent) en libre accès – puisse détenir une quelconque valeur esthétique et (potentiellement) financière. 

 

Nous avons donc demandé à un artiste confronté à l’ère de l’économie collaborative - qui loue à l’heure selon ses besoins mais ne s’intéresse plus à la possession - comment vendre de l’Art numérique, combien coûte un GIF, et plus accessoirement, ce que cela fait de se donner la mort au nom de l’Art. 

 

 

Au delà du GIF, ton Deflated Balloon Dog semblait contenir un appel. Tu voulais ouvrir le débat sur la manière de vendre du net art, c’est ça ? Tu voulais attirer l’attention sur la condition d’artiste digital ? Comment être reconnu financièrement ? 

Michael Green : Oui. Un internet artist est souvent ambitieux et dédie des années de labeur au développement de ses projets. Parfois, il peut devenir influent, remarqué. Et après quoi ? Il devient une “vedette d’internet”, ce qui est cool - mais il doit avoir un boulot à côté pour se financer, et ça n’est pas juste. Un artiste d’une notoriété équivalente qui réaliserait par exemple des peintures les vendrait à 300 ou 500$ la pièce. En peu de ventes, tu payes ton loyer. Et c’est insensé. Dans les deux cas, nous parlons de travaux et d’oeuvres valorisés par la culture moderne. Tout ce que je souhaite, c’est qu’un net artist puisse jouir des mêmes opportunités qu’un peintre.

 

D’ordinaire, et en gros résumé, le prix d’une œuvre est banalement fixé par son enchère la plus haute. Comment peut-on fixer le prix d’une œuvre digitale ? 

De l’exacte même façon qu’une peinture, encore une fois. Le problème ici est dans la présentation de ton travail. Sous quelle forme et pour quel moyen d’exposition est-ce que tu achèterais une œuvre digitale ? 

 

Je te pose la question. Sous quelle forme peux-tu vendre (quelque chose qui n’a pas de vie physique comme le) net art ?

À vrai dire, quand tu y penses, il y a des possibilités infinies. Mais la plupart n’existent pas encore. De toutes évidences, il y a l’USB. Peut-être l’e-mail, dans un texte etc. J’ai vu des cadres numériques chez Wal-Mart dans lesquels tu peux uploader tes propres photos. Pourquoi ne pas insérer ton travail dedans ? J’ai toujours cette idée folle d’ouvrir un site à destination des personnes fortunées, où louer des espaces et acheter du net art. Du travail à la fois de mécène, conservateur et commissaire d'exposition, où chacun aurait son mur pour y accrocher des œuvres avec la valeur de celles-ci disposées en dessous. On a besoin d’innovation.

 

 

Quand j’y pense, cette œuvre de Koons que tu dégonfles et regonfles à l’infini en GIF, c’est une moquerie vis-à-vis de Koons ? De ce qu’il représente dans l’Art contemporain ? Ou une pique à l’adresse du marché actuel, peut-être ? 

Tout ça à la fois. Et c'est même un peu un hommage, en fait. Je dois l’admettre : si j’étais à la place de Koons, j’agirais pareillement, je raflerais tout le fric. C’est du génie : avoir une équipe pour assembler toutes les idées idiotes qui te passent par la tête et générer des millions de millions de dollars tout en bousillant l’Art contemporain en même temps... J’adore ce type ! 

 

Il avait réagi, d’ailleurs ? 

Je l’espérais tellement... Surtout parce que Koons aurait perdu s’il avait intenté un procès contre moi - le balloon dog est dans le domaine public ! Koons a porté plainte par deux fois contre des types qui s’appropriaient son œuvre et il a perdu les deux fois. Mais pourquoi est-ce que tu t’en soucierais quand tu as tout cet argent ? Il doit être fou ! C’est un millionnaire ! Il a généré la plupart de ses profits en s’appropriant le travail d’autrui et il a perdu plusieurs procès pour plagiat !

 

N’est-ce pas une bonne chose au final que personne n’ait acheté ton GIF ? Est-ce que justement, ça ne contribue pas à rendre ton questionnement autour du net art d'autant plus pertinent ?

À la fin, j’ai changé la mise de départ de 2 000$ pour 0,58$ histoire de connaître la valeur réelle de ce travail aux yeux du public. Et je l’ai vendu pour 202,50$. Ce qui, en définitive, est une vente plutôt impressionnante. Même si je suis complètement passé à côté de mon objectif : battre le record du GIF le plus cher du monde. Qui, à l’époque, était de 2 000$. Donc je considère ce projet comme un échec. Si j’avais gagné, j’aurais attiré l’attention de plus de médias et familiarisé une plus large audience avec mes questionnements. Néanmoins, je suis content de constater qu’un an après, le sujet est toujours d’actualité et que quelques progrès sont en train d’être réalisés. Petit à petit, on se dirige peut-être vers une solution.

 

 

Le cadre de vente joue un rôle important dans le statut d’une œuvre. Pourquoi avoir choisi eBay pour une vente d’Art ? 

L’objectif de #balloondogdeflated était de poser au public la question du prix d'une œuvre numérique. Comment pouvais-je avoir une conversation avec le public tout en étant pris au sérieux ? En passant par les médias ! Comment pouvais-je attirer leur attention ? Les médias adorent les histoires de ventes outrancières sur eBay. Donc j’ai commencé à donner forme à tout ça par le biais de la page eBay de mon GIF. J’ai écrit un manifeste dans le descriptif du produit. C’est extraordinaire, mais le plan a fonctionné : ma vente aux enchères a généré une couverture médiatique mondiale... Quand tu fais une recherche sur internet à son sujet, tu vas obtenir des pages et des pages de résultats. Ici, avoir un papier sur toi dans GQ, c’est comme acheter un panneau publicitaire géant sur l’autoroute. The highest quality publicity. Si le Huffington Post et le New York Times avaient couvert mon projet, je l’aurais vendu sans mal. 

 

Depuis 2013, à Londres et NYC (bien que je ne sois pas certain qu’il y ait une nouvelle édition cette année, ndla), se tient Paddles On, une vente aux enchères d’Art numérique. La moitié des artistes présents vendent GIFs et net art. Est-ce que c’est un vrai pas en avant ? Ou au contraire, ce genre d’événement ne montre-t-il réellement qu’une seule chose : qu'il n’existe toujours pas de système établi pour acheter ou vendre de l’Art numérique ? 

Je pense sincèrement que ça a été un vrai pas en avant. Collectivement, nous avons besoin de continuer à innover et à travailler sur de nouveaux modèles. La perception collective du net art doit changer elle aussi, et une fois que cette évolution sera mise en branle, nos travaux pourront commencer à se vendre. A l'avenir, l’image et les nouvelles technologies ne vont faire que toujours converger plus avant. Il est temps pour le public de prendre en compte cet état de fait et d’embrasser le mouvement. 

 

La galerie londonienne de renommée mondiale Saatchi a fondé l’an dernier “le premier prix de photographie animée”. Le GIF victorieux a été exposé à la Saatchi Gallery. Est-ce important pour une œuvre d’Art numérique d’avoir une vie physique et une présence "IRL" dans une galerie traditionnelle ? 

Les travaux digitaux doivent explorer toutes les dimensions de la présentation. J’ai vu une expo à Portland où l’artiste imprimait ses travaux numériques sur une toile. Si je ne l'avais pas su, j'aurais été incapable de déterminer si cette oeuvre avait été réalisée avec ou sans ordinateur. J’ai vraiment accédé à un niveau de lecture supplémentaire de l’œuvre lorsque j’ai pris conscience qu'elle avait été élaborée depuis un programme d’animation. Je pense qu'il est important d’être mis en présence d'un élément interactif dans le processus de création de l’œuvre, puis de partager celle-ci dans un espace physique. Le spectacle d’un évènement a besoin de réunir le public dans un espace commun.

 

 

Dis-m’en plus sur ton projet au sein de Second Life. Quelle en est l’ambition? Est-ce qu’on peut le considérer comme une performance étalée sur une année complète

Imagine James Joyce s’inscrivant sur Second Life et publiant Ulysses une page après l’autre sur Twitter. Vivre dans une réalité virtuelle et la rapporter sur Terre sous des angles multiples…ce projet est très deleuzien. Il n’existe pas de territoire spécifique pour définir "où" et "quoi". Tout ce qui sera connecté au hashtag secondlife365 est considéré comme une part de l’oeuvre d'Art globale que constitue mon projet - et même cette interview en fait partie. Tout ce qui peut faire office de média de l’Art est acceptable pour exprimer cette expérience de seconde vie durant un an. Parfois, on trouve ainsi des projets dans d’autres projets. Mon avatar essaye en ce moment-même de lever des fonds sur Indiegogo, et il travaille sur une sextape tout en bossant sur un album de classique. Dans le futur, je songe à synchroniser vie IRL et Second Life. Je serai vêtu comme mon avatar pendant une performance tandis que mon avatar sera lui-même en train de produire simultanément cette même performance devant une audience sur Second Life

 

Il semblerait qu’à terme, tu aies pour projet de tuer ton second toi et mettre en scène cette mort. Est-ce la raison pour laquelle tu tentes de lever des fonds ces jours-ci ? Pour offrir à cette part de toi un sanctuaire où mourir ? Est-ce que finalement, tu ne t’es pas engagé dans ce projet pour faire l’expérience de ta propre mort ? 

Mon avatar officialmichaelgreenv6 doit mourir à la fin du projet. Mon avatar a trouvé sa raison d’être. Il se voit comme un sauveur de Second Life. Il a dédié son existence à bâtir le sanctuaire parfait pour Second Life, que la communauté pourra apprécier après son décès. Il est persuadé que Second Life perd en pertinence et que son univers est sur le déclin. Mais il compte le sauver avec un lieu artistique qu’il compte construire, Xhurch SL, basé sur un vrai lieu artistique de Portland appelé Xhurch. Beaucoup prédisent que la dernière chance de Second Life viendra de l’Oculus Rift. Le Xhurch SL serait le lieu parfait pour accompagner l’avènement d’Oculus Rift, le Xhurch IRL ayant un lot d’Oculus Rift prêts à l’emploi, ainsi que du temps et des ressources disponibles pour créer des évènements et des happenings via ce média. 

 

Après dix ans d’existence du programme, quel type d’individus croise-t-on aujourd'hui dans Second Life 

Là-bas, je passe le plus clair de mon temps avec des artistes. Nous avons des conversations vraiment passionnantes. J’ai un peu de mal à gérer le monde de Second Life en dehors de cet aspect précis. Mais j’imagine que c’est comme dans la vraie vie : tu dois trouver les personnes  qui te conviennent. On retrouve toutefois un grand sens de la communauté au sein de Second Life, peu importe où tu vas. Je pense que c’est ce qui a permis à ce programme de survivre aussi longtemps.

 

 

Est-ce que ce projet a des effets secondaires sur ta propre vie ? 

Toutes sortes d’effets psychologiques issus du projet sont projetés en retour dans l’avatar. Je suis fatigué quand officialmichaelgreenv6 est fatigué. Il serait intéressant de chercher comment mon avatar réagit aux résultats de la campagne Indiegogo. Comme si l’essentiel de son existence dépendait de ses aboutissements.

 

Alors quels sont tes prochains projets ?

Je pense quitter le monde de l'Art et me concentrer sur le lancement d’une compagnie fabriquant des apps pour l’Apple Store. Il y a tant de potentiels pour amasser de l’argent dans ce domaine… Je pense que c’est un média génial pour véhiculer le type d’idées que j’ai. Et dans un sens, il sert la même fonction que l’Art mais de manière encore plus pertinente, plus impactante. Car dans le bus, tu ne vois pas les gens fixer Jeff Koons ; ils jouent à Angry Birds... ou, par exemple, ils manipulent la morphologie de leurs camarades avec des applications dédiées.

 

++ La page Tumblr, le compte Twitter et le profil Viméo de Michael Green.

 

 

Mathias Deshours.